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Depuis le 28 février 2026, l’Iran et les États-Unis sont entrés en guerre ouverte après l’élimination du guide suprême Ali Khamenei par des frappes israélo-américaines.
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Le géographe Bernard Hourcade, l’un des meilleurs spécialistes français de l’Iran, décrypte les ressorts profonds d’un conflit qui révèle l’échec des grandes puissances à imposer leur volonté par la force.
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Un entretien pour comprendre pourquoi l’État iranien a résisté là où le régime était censé s’effondrer, et ce que cette guerre dit de la recomposition en cours de l’ordre international.
Cet entretien est la retranscription de l’émission podcast Orients Pluriels entre Tigrane Yégavian et Bernard Hourcade, émission de l’Institut des Chrétiens d’Orient.
Bernard Hourcade est géographe, spécialiste de l’Iran. Ayant dirigé l’Institut français de recherche en Iran de 1978 à 1993, il est aujourd’hui directeur de recherche émérite au CNRS dans l’équipe de recherche « Monde iranien et indien ».
Un conflit structurel, pas une surprise
Tigrane Yégavian : Le 28 février 2026, le Moyen-Orient a basculé dans l’une des crises les plus graves de son histoire récente. En quelques heures, près de 900 frappes américaines et israéliennes se sont abattues sur l’Iran, tuant le guide suprême Ali Khamenei. En représailles, Téhéran a bloqué le détroit d’Ormuz, provoquant la plus grande perturbation énergétique de l’histoire contemporaine. Aujourd’hui, alors qu’un cessez-le-feu fragile vient d’être annoncé, nous recevons Bernard Hourcade, géographe et grand spécialiste de l’Iran, pour décrypter cette guerre qui bouleverse nos certitudes. Un cessez-le-feu précaire vient d’être conclu entre les Américains et les Israéliens d’une part, et les Iraniens de l’autre. Pour ceux qui découvrent cette crise, comment en est-on arrivés là ? Au-delà du programme nucléaire, quelles sont les tensions structurelles qui ont rendu ce conflit quasi inévitable ?
Bernard Hourcade : Le conflit n’était pas inévitable, puisqu’il y avait des négociations entre l’Iran et les États-Unis, qui n’ont jamais cessé depuis deux ans, pour tenter de trouver une solution durable au différend qui remonte à la prise en otage des diplomates américains le 4 novembre 1979. Ce conflit bilatéral — « le grand pays terroriste » d’un côté, « le grand Satan » de l’autre — a alimenté la guerre Irak-Iran et nourri la plupart des crises du Moyen-Orient. En d’autres termes, cette guerre était peut-être inévitable tant que le différend irano-américain n’était pas réglé.
Cela dit, dans l’immédiat, les deux parties avaient justement décidé de chercher une solution. Le vrai obstacle n’était pas tant la relation Iran-États-Unis que le rôle d’Israël, qui a tout fait pour empêcher les deux pays de négocier. Il y avait d’un côté une volonté irano-américaine d’aller au fond des choses — avec toutes les réserves que l’on peut formuler, car les acteurs, tant iraniens qu’américains, manquaient de clarté et de crédibilité. Mais la volonté existait.
Trois groupes s’opposaient à un accord : les radicaux iraniens, partisans d’une guerre permanente contre l’Occident et Israël ; les royalistes en exil, qui espèrent prendre le pouvoir et refusent tout accord qui consoliderait la République islamique ; et surtout Israël. Israël ne souhaitait pas voir se conclure un accord entre l’Iran et les États-Unis qui aurait fait de l’Iran un pays fort et stable : 92 millions d’habitants, le plus instruit du Moyen-Orient, riche en pétrole et en gaz. Un tel Iran aurait été le concurrent direct d’Israël dans la région. Israël aspire à être la puissance dominante du Moyen-Orient, c’est le sens des accords d’Abraham, et un Iran puissant, quel que soit son régime, représente une concurrence directe.
De façon systématique, Israël a fait capoter la négociation irano-américaine en juin de l’an dernier. La négociation a repris malgré les massacres de janvier, et à nouveau les Israéliens ont cherché à y mettre fin. Maintenant qu’un cessez-le-feu a été signé avant-hier, les bombardements israéliens sur Beyrouth se poursuivent pour faire en sorte que l’accord ne tienne pas. Cela pose un grave problème quant au rapport de la communauté internationale à Israël.
« Cette guerre était peut-être inévitable tant que le différend irano-américain n’était pas réglé. »
T.Y. : Le récit dominant présente l’Iran comme l’agresseur, surtout depuis 1979, où la prise d’otage de l’ambassade américaine, qui a duré 444 jours, a traumatisé des générations d’Américains. Donald Trump parle d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Comment analysez-vous cela ?
B.H. : Il est certain que l’opposition à l’Occident était au cœur du grand rêve de la révolution islamique. C’était, en quelque sorte, la Muslim Pride de l’époque. Le Vietnam avait chuté deux ans auparavant, les décolonisations avaient eu lieu dans les années 1960, et l’Iran se vivait comme un pays dominé par les Américains : une présence militaire, économique et culturelle extrêmement forte, sans être à proprement parler une colonisation. Cette volonté d’indépendance était réelle.
Mais cette aspiration était portée par les islamistes, pas nécessairement par la population iranienne, qui regardait la culture américaine et occidentale comme pas si mauvaise, en tout cas meilleure que la culture communiste. En déclenchant cette guerre contre l’Occident, l’Iran porte certes une responsabilité, mais les Américains aussi ont la leur. La guerre Irak-Iran de 1980 à 1988 a été encouragée par des pays occidentaux qui espéraient qu’un bon petit conflit réduirait la République islamique à néant et permettrait un retour à un gouvernement pro-occidental. On retrouve aujourd’hui les mêmes calculs qu’en 1981.
Une guerre de libération ? Le cynisme du discours humanitaire
T.Y. : En 2026, des milliers de manifestants ont été massacrés en Iran, lors des plus grandes manifestations depuis 1979. Quels étaient les véritables objectifs de cette guerre israélo-américaine : libérer le peuple iranien de la théocratie ? On a du mal à voir clair sur ces objectifs.
B.H. : L’image de la République islamique d’Iran — je n’aime pas le terme de « régime iranien » ; on ne dit pas « régime sioniste » ou « régime trumpiste », on parle d’Israël et des États-Unis — est extrêmement négative. Les massacres de janvier, absolument atroces — j’en ai eu des témoignages directs — ont encore aggravé cette image. Présenter la guerre comme une libération du peuple iranien, en jouant sur la beauté de la civilisation iranienne et la souffrance de la jeunesse, a donné à cette attaque une image médiatiquement excellente. Tout semblait permis pour débarrasser les Iraniens d’un tel régime. Une campagne médiatique, sans souci de ce qu’étaient réellement les Iraniens, a été utilisée pour justifier la guerre. C’est du cynisme pur.
Car l’objectif véritable — y compris pour Israël — n’est pas la chute du régime. Les Israéliens savent très bien que ce n’est pas une poignée d’ayatollahs et de généraux des Gardiens de la Révolution qui gouverne l’Iran. C’est un système complexe, dans lequel les Iraniens ordinaires sont également intégrés. Prétendre faire tomber le régime en tuant quelques ayatollahs est un mensonge, mais un mensonge utile pour se présenter comme libérateur du peuple iranien.
L’objectif israélien est ailleurs : affaiblir durablement l’Iran. Un récent texte d’un institut stratégique israélien allait jusqu’à réclamer l’interdiction pour l’Iran de mener des recherches en développement nucléaire — autrement dit, interdire à l’Iran d’avoir des mathématiciens et des physiciens de haut niveau. L’objectif est de détruire le know-how, la capacité intellectuelle et industrielle, bien au-delà des centrifugeuses. C’est une atteinte directe à l’identité iranienne, dissimulée derrière un discours sur les droits de l’homme.
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Une regime destruction, pas un regime change
T.Y. : En vous écoutant, on pense inévitablement à la destruction de l’Irak de Saddam Hussein. On avait diabolisé ce régime tyrannique pour des raisons parfois honorables, mais on oubliait que la société irakienne affichait un taux d’éducation supérieur à la moyenne arabe — et l’Irak a subi un processus de décivilisation consécutif à l’embargo et à l’invasion de 2003. On a l’impression que l’objectif n’est pas tant le changement de régime que la destruction de l’intérieur d’un pays et de sa société.
B.H. : Exactement — une regime destruction plutôt qu’un regime change. Après le 11 septembre, les États-Unis ont attaqué l’Afghanistan alors que les attentats avaient été préparés à Boston. Il aurait fallu intervenir à Boston, non à Kaboul. L’Afghanistan, c’était l’apéritif. L’Irak, c’était le déjeuner. Et l’Iran était le dîner de gala, parce que c’est la vraie puissance de la région. L’Irak était le pays arabe le plus développé, le plus instruit, le plus complexe sur le plan ethnique et religieux — une puissance en devenir. Et l’Iran l’était encore davantage. C’est ce que l’on voulait détruire.
Le problème, c’est qu’en Iran, l’État est beaucoup plus fort qu’en Libye ou en Irak. L’Iran est le plus ancien État indépendant du Moyen-Orient, le premier pays musulman à avoir été membre de la Société des Nations, avant même l’Égypte sur le plan administratif. Il y a une nation iranienne et un État iranien dotés d’une unité et d’une identité nationale extrêmement fortes.
L’Iran, ce n’est pas son régime : les trois « I »
T.Y. : Vous aviez évoqué lors d’un séminaire de notre Institut la fragmentation du pouvoir en plusieurs pôles, une décentralisation des centres de commandement qui rend la chaîne de décision plus souple. Est-ce un élément de réponse ?
B.H. : Oui. L’organisation de la République islamique montre que ce n’est pas une structure à quelques têtes, mais un réseau très complexe. Ce qui est fondamental, c’est que dans cette guerre, ce n’est pas le régime islamique qui a été attaqué en profondeur — on a bien tué quelques ayatollahs — c’est l’État iranien. Et on a négligé l’existence de cet État.
Prenons l’exemple de l’assassinat du guide Khamenei. Ali Khamenei est mort le 28 février, le premier jour de la guerre. La tête de la République islamique était coupée. Mais immédiatement, l’État iranien a fonctionné : la constitution a été appliquée, un intérim assuré à trois, et huit jours plus tard, un successeur était désigné. Le système constitutionnel iranien a fonctionné normalement. Là où les choses se sont compliquées, c’est que le fils de Khamenei, Mojtaba, ne possède ni la légitimité religieuse ni la légitimité politique de son père. Mais la République islamique a été décapitée, non l’État iranien.
Confondre la République islamique avec tout l’Iran, c’est une erreur d’analyse fondamentale. Voilà quarante ans que j’essaie d’expliquer qu’en Iran, il y a trois composantes essentielles. La première, c’est l’Iran lui-même — son histoire, sa langue, sa culture, sa civilisation, son économie. Le « I » de l’Iran. La deuxième, c’est l’Islam — l’Iran est chiite depuis le XVIe siècle, l’État moderne s’est constitué autour du chiisme sous les Safavides, tout comme la culture française s’est construite à partir du christianisme, même si la France est aujourd’hui laïque. La troisième, c’est l’international — l’ouverture à l’universalité, à la démocratie, aux droits de l’homme, à la science. L’Iran est lié au monde international depuis le pétrole de 1908. Sa société est trop mondialisée pour être mise en autarcie. Il faut intégrer ces trois facteurs — l’Iran, l’Islam, l’international — dans leur équilibre. Réduire l’Iran à l’islamisme, c’est se tromper.
Si les États-Unis et Israël ont échoué à faire tomber l’Iran en quelques jours, c’est parce qu’ils ont combattu le régime alors qu’ils combattaient l’Iran. Et c’est l’Iran qui a résisté, non le régime.
« Confondre la République islamique avec tout l’Iran, c’est une erreur d’analyse fondamentale. »
Ormuz : une arme géopolitique aux multiples dimensions
T.Y. : Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran a créé un choc énergétique mondial. On sait qu’environ 20 % du trafic international d’hydrocarbures transite par ce goulot d’étranglement, co-surveillé par l’Iran et Oman. Pourquoi cette arme économique est-elle si puissante ? Et pensez-vous que c’est elle qui a provoqué le cessez-le-feu ?
B.H. : Il y a beaucoup de propagande autour du détroit d’Ormuz. Quand on dit que 20 à 22 % du pétrole passe par là, c’est essentiellement du pétrole à destination de la Chine et des marchés asiatiques — pas du nôtre. Les produits chinois qui arrivent en France ne passent pas par Ormuz, mais par la mer Rouge ou le détroit de Malacca.
Cela dit, Ormuz est réellement important pour une autre raison. Les trois cercles dont je vous parlais — l’iranien, l’islamique et l’international — se recoupent et se superposent précisément à Ormuz. C’est à la fois une question de frontières iraniennes, une question de relations avec le monde musulman, et une question internationale. D’où l’acuité des problèmes qui se concentrent en ce petit territoire. Les Iraniens ont toujours dit, depuis quarante ans, qu’en cas de crise ils bloqueraient le détroit. Les Américains avaient été prévenus.
Qui gagne, qui perd ? La fin des grandes puissances
T.Y. : Qu’est-ce qui va changer avec ce cessez-le-feu ? Qui gagne, qui perd ?
B.H. : Évitons les grandes formules journalistiques. Une chose est certaine : cette guerre est un événement historique majeur. Une puissance locale, l’Iran, a résisté à la plus grande puissance militaire du monde — les États-Unis — alliée à Israël, dans un conflit lié aux problèmes de Gaza, du Liban, des Palestiniens. Cette guerre a enflammé le monde entier et pose avec acuité la question du rôle des grandes puissances.
Autrefois, les grandes puissances coloniales — l’Angleterre, la France — avaient une stratégie : contrôler un territoire. Aujourd’hui, les grandes puissances sont incapables de contrôler les territoires qu’elles prennent. La Russie essaie de s’emparer d’un bout d’Ukraine depuis quatre ans sans y parvenir. Les dégâts sont gigantesques, mais ça n’ira nulle part — la Russie ne va pas coloniser l’Ukraine. Il en va de même pour l’Iran : personne ne va l’occuper avec trois millions de soldats. Cette guerre révèle la fin des grandes puissances, leur inefficacité structurelle.
Et je crois que, sans exagérer, on peut dire que l’Iran a gagné. Il a montré que les États-Unis n’ont pas réussi à l’écraser. L’État iranien a résisté, a continué à défendre son territoire. L’échec américain est patent : ils devaient régler le problème en quelques jours, comme ils devaient régler le problème ukrainien en 24 heures.
Cela pose la question non pas de donner le pouvoir à l’Iran, qui n’a ni la capacité ni la volonté de diriger le monde, mais de repenser l’ordre international. Les grandes puissances qui prétendent diriger le monde n’en sont plus capables. Les puissances moyennes — le Canada, la France, l’Allemagne, le Japon, l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Algérie, l’Égypte, l’Australie — ont un rôle à jouer entre les grandes puissances qui rêvent du temps où elles régnaient et les petits pays qui émergent en posant des problèmes à tout le monde. C’est peut-être la fin de la géopolitique au sens strict, où ce ne sont plus les États et les grandes puissances qui dirigent le monde, mais les sociétés.
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L’axe de la résistance : de la défense avancée au second rideau
T.Y. : L’Iran a développé une architecture de sécurité régionale — le Hezbollah libanais, les Houthis au Yémen, les milices chiites irakiennes, tout ce qu’on appelle les proxys — qui a été très affaiblie par Israël après le 7 octobre 2023. Aujourd’hui, peut-on dire que l’Iran a perdu le contrôle de son « axe de la résistance », ou s’agit-il encore d’une stratégie coordonnée ?
B.H. : L’Iran appelle cela « la défense avancée ». L’armée défend la frontière iranienne, c’est son rôle, mais pour être efficace, elle développe des alliés au-delà des lignes de front. Le principal exemple est le Hezbollah : en 1982, Israël envahit le Liban. Les Iraniens, qui s’appuyaient auparavant sur des Palestiniens, perdent ce soutien. Ils cherchent alors un allié structuré dans le monde chiite libanais — une communauté qui représente 40 à 50 % de la population du Liban — qui rencontrait des difficultés à s’exprimer politiquement. L’Iran décide de les soutenir politiquement et militairement.
Officiellement, le discours islamique était : « Nous allons armer le Hezbollah pour attaquer Israël et libérer Jérusalem. » Mais l’objectif stratégique réel était la dissuasion. Sans bombe atomique, sans aviation de bombardement, l’Iran dispose de missiles à 40 kilomètres d’Israël, qui le dissuadent d’attaquer. La dimension de dissuasion du Hezbollah était au moins aussi importante — sinon plus — que sa dimension idéologique. On n’a vu que la dimension islamique, pas la logique de sécurité nationale iranienne.
Depuis deux ans, les Iraniens ont décidé de diminuer la place de cette défense avancée, en se concentrant sur leur propre territoire. Le 13 et 14 avril 2024, l’Iran a attaqué Israël directement avec des drones et des missiles partant de son territoire — non plus du Liban. Le message était clair : désormais, c’est depuis Téhéran, Ispahan, Tabriz, depuis le territoire iranien, que l’Iran mènera sa défense nationale. Retour à une logique conventionnelle et symétrique plutôt qu’asymétrique.
Les proxys et l’axe de la résistance existent toujours, on n’abandonne pas une telle force, mais ils constituent désormais un second rideau, là où ils formaient auparavant le premier. Cela se reflète dans le cessez-le-feu : l’Iran a négocié sur son propre territoire et mentionne le Liban, mais ne dit rien de Gaza, qui est pourtant le cœur du réacteur politique.
Le Hezbollah, l’Iran et le Liban : lectures croisées
T.Y. : Le 8 avril, Beyrouth a été touché par des bombardements massifs d’une intensité sans précédent, dans l’indifférence générale — sans condamnation au Conseil de sécurité. Israël avance que le Hezbollah a tiré le premier. Quel est aujourd’hui le degré d’implication des Gardiens de la Révolution dans l’appareil du Hezbollah libanais ? Et comment analysez-vous le risque d’une guerre civile au Liban entre partisans et adversaires de la résistance ?
B.H. : Je ne suis pas spécialiste de cette question dans le détail, mais j’écoute mes collègues. Certains disent que c’est l’Iran qui tire toutes les ficelles ; d’autres soulignent la dimension proprement libanaise et nationale de la communauté chiite. Les deux lectures sont fondées.
Il faut tenir compte du fait que l’Iran est extrêmement divisé en interne, du fait de l’usure de la République islamique et des massacres de janvier. Ces massacres ont provoqué des ruptures jusqu’au sein même du système. Des gens sincèrement musulmans qui disent que tuer des innocents de cette façon est contraire à l’islam. Même chez les Gardiens de la Révolution, on ne sort pas impunément de tels massacres.
Il y a en Iran un système décentralisé de pouvoir. Certains Gardiens très radicaux, notamment ceux présents au Liban, soutiennent la poursuite de la lutte contre Israël. Mais à la tête de l’État, le président Pesachkian et le ministre des Affaires étrangères estiment que c’est utopique : envoyer quatre roquettes sur Israël, c’est s’exposer à une réponse disproportionnée, comme ce que le Hamas a subi après le 7 octobre 2023. On ne peut pas exclure que certains Gardiens aient délibérément provoqué une escalade pour forcer l’État iranien à s’engager. Ce dernier ne l’a pas fait.
Gaza, le grand absent du cessez-le-feu
T.Y. : Ce cessez-le-feu ne traite donc pas du problème palestinien, qui est pourtant au cœur du réacteur.
B.H. : Exactement. Et c’est là que tout se joue. Les trois dossiers — Palestine, Liban, puissance iranienne — sont intimement liés. Tant qu’ils ne seront pas traités ensemble, dans le cadre d’une vraie volonté politique internationale, on ne résoudra rien. Ce n’est pas en réglant des questions de détail qu’on trouvera une solution — le problème est beaucoup plus profond.
Le peuple iranien, grand oublié
T.Y. : On retient souvent dans vos interventions la notion de dignité humaine. Quelle est la situation humanitaire de la population iranienne dans tout cela ? On parle peu des civils.
B.H. : C’est ça le drame : on ne tient pas compte des gens qui habitent quelque part. La justice, le respect de l’autre — pour parler en termes chrétiens, l’amour du prochain — passent à la trappe. En Iran, il y a une majorité silencieuse de gens qui vivent sous la République islamique, soumis à ses lois, mais ouverts à l’international, qui veulent simplement vivre. Ni pro-régime, ni pro-américains, juste iraniens, voulant qu’on leur fiche la paix.
Le fils du Shah se présente comme leur libérateur. Mais il n’a aucun réseau local, seulement un réseau à Washington. C’est un instrument utile pour semer la pagaille en Iran. Il donne des illusions à des gens désespérés, mais les appeler à descendre dans la rue sans leur fournir de couverture aérienne ni de protection, c’est les exposer aux massacres. Il porte une co-responsabilité dans les morts de janvier. Les royalistes se réclament des valeurs de liberté tout en soutenant les Israéliens qui bombardent : aucun Iranien n’acceptera comme chef quelqu’un qui porte le drapeau de celui qui vient de le bombarder.
La guerre lancée par Israël a, par ailleurs, bloqué la dynamique politique intérieure en Iran. La République islamique était fragilisée, par l’âge du régime, par les massacres, par les contestations qui reprenaient. Le changement profond était en route. La guerre a tout figé : en temps de crise, les forces répressives reprennent le dessus, les manifestations sont interdites, la dynamique démocratique est brisée. Israël a tué volontairement la dynamique démocratique iranienne, en renforçant les Gardiens de la Révolution, qui en temps de guerre empêchent toute contestation, dans n’importe quel pays du monde.
« Israël a tué volontairement la dynamique démocratique iranienne par cette guerre. »
Cinquante ans de recherche face au mur médiatique
T.Y. : Les médias font beaucoup de focus militaires. Comment jugez-vous la couverture médiatique française et occidentale depuis le début du conflit ?
B.H. : Je suis catastrophé. On voit s’exprimer des schémas établis — l’Iran des mollahs, l’Iran des Gardiens de la Révolution — sans tenir compte de la réalité et de la complexité de ce pays, qui n’est pas plus complexe que d’autres, mais qui existe. Pour moi, chercheur travaillant sur l’Iran depuis cinquante ans, c’est un échec personnel cuisant. Ces idées sur les trois dimensions de l’Iran — le nationalisme, l’islam, l’ouverture internationale — je les défends depuis un demi-siècle. Ça n’a pas percé. J’espère que ça marchera un jour.
Une leçon d’humanité
T.Y. : Vous étiez en Iran en 1978-1979 comme coopérant universitaire et géographe, un témoin de première loge de la révolution. Après des décennies à étudier ce pays, qu’est-ce que cette guerre vous a appris sur l’Iran que vous ne saviez pas déjà ?
B.H. : Rien. Cette guerre a confirmé ce que je savais : les Iraniens sont là, ils sont dignes, ils défendent leur existence sans slogans ni pour ni contre, et ils veulent simplement vivre. C’est une leçon d’humanité. Lors du Nouvel An iranien, ils ont essayé de le célébrer sous les bombes, de maintenir leur identité nationale. Ce sont de bons musulmans, qui espèrent que l’islam — religion de compassion et de justice — finira par prévaloir. Et ils espèrent toujours que les États-Unis, dont ils rêvent car c’est une grande civilisation, sauront être à la hauteur.
J’ai la conviction que ce drame iranien peut peut-être faire réagir les puissances moyennes dont nous parlions, pour agir enfin. On ne peut pas accepter que l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran soient rayés de la carte. Il faut trouver une solution, et non pas seulement pour des raisons d’intérêt : la menace du terrorisme qui nous retombera dessus. C’est aussi la volonté intellectuelle d’affirmer des valeurs : l’égalité entre les hommes, la fraternité.
J’étais heureux de voir le pape Léon XIV dire en termes clairs au président Trump que prétendre rayer une civilisation de la carte est une proposition génocidaire. Le pape, ce n’est pas rien. Je regrette que les évêques français n’aient pas dit un mot, sur Gaza, sur l’Iran, sur rien. Quand les valeurs universelles, les valeurs chrétiennes de fraternité, sont mises en cause par des pays censés les défendre, les forces intellectuelles, morales et religieuses doivent prendre la parole.
Il y a un terrorisme intellectuel en France. Le complexe de la Shoah, la culpabilité d’avoir laissé massacrer les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, est légitime. Mais l’État d’Israël fait ce qu’il veut en se protégeant derrière ces millions de morts. C’est assez ignoble. Et cela met en danger les Juifs eux-mêmes partout dans le monde, victimes d’un amalgame inacceptable.
Le président américain a dit officiellement qu’il assume les crimes de guerre pour parvenir à ses fins politiques. On atteint un degré de barbarie incompréhensible. Le réveil des puissances moyennes, grâce entre autres à la fermeture d’Ormuz, qui n’est qu’un confetti du problème réel, doit déboucher sur quelque chose : prendre l’Iran au sérieux, prendre les sociétés au sérieux, remettre le droit international au centre.
Car ce qui se passe à Gaza, au Liban, en Iran, au Sahel — les jeunes de 20 ans qui ont perdu leurs proches sous les bombardements ne vont pas se convertir à l’amitié avec leurs agresseurs. Ils n’auront comme recours que le terrorisme. Et ce terrorisme ne sera plus le fait de loups solitaires isolés, mais de quelque chose de massif, de structuré, de très ample. Donc, si on ne peut pas être généreux, soyez au moins prudents.










