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Une image générée par intelligence artificielle représentant Donald Trump en Christ guérisseur a été repostée sur le compte du président américain, suscitant autant de fascination que d’indignation.
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Loin d’être un simple kitsch, cette composition obéit à une logique esthétique et idéologique rigoureuse, héritée de la chromolithographie évangélique américaine.
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Entre second degré assumé et stratégie de communication rodée, Trump occupe simultanément la position du prophète et celle de l’histrion.
Le mauvais goût. Pour beaucoup d’entre nous, c’est la première expression qui nous vient en tête en contemplant pareille image. On peut également songer au mot « kitsch », mais c’est quasi la même chose. Ce qui est certain, c’est que nous sommes captifs d’une esthétique à la frontière entre le poster de motel et la religiosité bon marché d’une kermesse. Bref, quelque chose d’enthousiasmant, de navrant et d’incroyablement américain.
Rien ne va dans cette composition et pourtant tout est rigoureusement à sa place. La peinture « made in IA » semble s’inspirer des compositions du peintre Jon McNaughton — fervent trumpiste, s’il en est — et je ne serais d’ailleurs pas surprise que son nom figure dans le prompt qui a servi à produire cette ébouriffante représentation.
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Le Christ lumineux et l’imposition des mains
Le président Trump, en habits de prophète, est figuré en train d’imposer une main sur le front d’un homme alité tandis que l’autre main génère une sorte de globe, sphère de pure énergie. On est entre la luminescence auto-générée et la Dragon Ball. Ce motif du « Christ lumineux » se systématise dans la chromolithographie dévotionnelle dès la fin du XIXe siècle avant de trouver sa forme ultime dans l’œuvre de Warner Sallman — son Head of Christ ayant été reproduit à plus de 500 millions d’exemplaires. Celui-ci fut donc l’archétype à travers lequel plusieurs générations d’évangéliques ont littéralement vu le Christ.
Par ailleurs, l’imposition des mains est une pratique que l’on retrouve souvent au sein des cultes évangélistes et constitue un marqueur du pentecôtisme américain. Bref, tant pis si une bonne partie des chrétiens du monde entier risquent de se sentir offensés.
Au centre de la composition se tient donc le président Trump, reconnaissable au premier coup d’œil même si les marqueurs, un tantinet disgracieux, de l’âge ont disparu comme neige au soleil. Donald J. Trump, homme de 79 ans, ancien promoteur immobilier et président à deux reprises, se pare d’une maturité éternelle — mature mais pas sénile, ne surtout pas apparaître comme un second Sleepy Joe.
Au premier plan, un éventail de figures — l’infirmière, le vétéran de l’US Marines, le soldat en treillis, le malade alité, la jeune fille sans caractéristique particulière — répondent toutes aux conventions du photoréalisme artistique dans sa version popularisée et commercialisée. Quant au troisième et dernier plan, voici venu le temps de la foire au patriotisme : aigles en vol, avions de chasse F-16, statue de la Liberté, feux d’artifice… Cette hétérogénéité n’en fait pas moins sens. Chaque plan monopolise un pan idéal distinct : les personnages « lambdas » suscitent la reconnaissance immédiate (« ces gens sont comme nous »), le Trump idéalisé instaure une distance nécessaire (« cet homme est plus que nous »), quand l’arrière-plan démesurément patriotique mobilise la nation (« nous appartenons à cette histoire »).
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La semi-officialité comme stratégie
Ce pastiche allégorique ne fut probablement pas produit par Trump lui-même — on peine à le voir rédiger le prompt, mais après tout, pourquoi pas ? — il fut toutefois reposté sur le compte du président, et par ce dernier qui plus est. Ce subterfuge lui permet de s’investir — c’est son compte, son acte de publication — tout en déléguant la paternité de la création à un tiers anonyme.
Cette dissociation est au cœur de sa politique : elle autorise simultanément l’adoubement d’un concept (« l’image circule sous son nom ») et sa dénégation (« ce n’est pas moi qui le dis »). L’image n’est ni entièrement revendiquée — la preuve, elle fut supprimée — ni pleinement désavouée : elle existe dans un régime de semi-officialité.
L’ironie comme circonstance aggravante
Gardons-nous, si possible, d’une lecture qui prêterait à Trump une adhésion naïve et sans retenue au contenu de l’image qu’il republie. Rien ne permet de penser qu’il croit réellement à sa propre divinisation. Depuis les années 1980, Donald Trump s’est construit sur une indéniable maîtrise du second degré médiatique. Il aime les choses non pas malgré leur exagération mais justement en raison de leur exagération. Ce qui est artificiel, clinquant, toujours au bord du ridicule lui plaît. Et il y a, dans le fait de tweeter une image de soi-même en Christ guérisseur entouré d’aigles, de F-16 et de fantômes de soldats décédés, une énormité assumée. Il sait pertinemment que l’image est excessive ; ses partisans le savent aussi. Mais ce procédé permet une communion par l’excès.
Attention toutefois : cette conscience ironique n’est en rien une circonstance atténuante. Bien au contraire. D’une part parce que l’humour démultiplie l’efficacité du dispositif plutôt qu’il ne le neutralise — il y a ceux qui sont dans le secret de la blague et ceux qui, la prenant au premier degré, s’en indignent. D’autre part parce que le second degré ne dissout pas le contenu idéologique mais, au contraire, le renforce.
L’ironie trumpienne n’est pas l’envers du sérieux, mais en est seulement le possible. Elle lui permet d’occuper, tout à la fois, la position du prophète et celle de l’histrion. Dieu et le bouffon en la même personne — puisque tout est jeu et que rien ne compte.
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