La musique et l’opéra sont aussi des enjeux de la guerre en Ukraine. À travers le choix des sujets abordés, des héros présentés, c’est l’histoire de l’Ukraine qui est mise en scène. La guerre contre la Russie a opéré une nationalisation du répertoire ukrainien. Entretien avec Olesya Shlyakhtych
Par Jean-Baptiste Bless
Elle a de grands yeux verts : c’est la première chose qui frappe lorsqu’elle vous salue. Mais son large sourire ne dévoile rien d’un regard qui reste énigmatique. Sa démarche souple se raidit lorsqu’elle parle, laissant deviner derrière la danseuse la fermeté d’une metteuse en scène précoce. En répétition, elle alterne démarche chaloupée, démonstrations d’enchaînements et instructions précises. Son aisance sur la piste assoit naturellement son autorité. À deux pas de l’opéra d’Odessa où elle travaille, non loin du célèbre escalier du Potemkine qui descend vers le port, Olesya Shlyakhtych nous accorde une heure, dans un français croustillant, pour évoquer ses deux passions : le ballet et l’Ukraine. Alors que le sang coule au front et que les scandales éclatent dans la capitale, elle nous livre sa réalité d’artiste.
Olesya, pouvez-vous nous parler un peu de vous ?
Avec plaisir… Je suis née à Kiev dans une famille de médecins : mon papa est chirurgien et endocrinologue, ma maman professeure de thérapie endocrinienne. J’ai commencé le ballet à 4 ans et c’est devenu toute ma vie. J’ai étudié à l’Université nationale Karpenko-Karyï, le principal institut public qui forme à la création et à la gestion des productions audiovisuelles et scéniques. J’y ai suivi une formation dans la faculté de mise en scène théâtrale. J’ai aussi terminé les cours de la faculté de médecine, mais ma vocation était la danse. J’ai d’abord pratiqué la danse classique, car c’est ce qui existait en Ukraine. Mais à 19 ans je suis arrivée à Paris pour étudier la danse moderne, et ce fut une révélation.
Quelles ont été vos premières impressions en France ? Qu’y avez-vous appris ?
Enfant, mes parents m’amenaient déjà à Paris, mais j’y suis retournée de moi-même pour la danse, car c’est un autre monde. La pédagogie diffère totalement : petite en Ukraine, les règles étaient très sévères, trop sévères, parfois sadiques – un héritage de l’Union soviétique. À Paris, tout le monde était aimable ; j’ai reçu beaucoup de compliments, peu de critiques. En Ukraine, on cherche à t’endurcir par la critique. Ce sont deux méthodes radicalement différentes.
Comment une jeune femme ukrainienne vit-elle son arrivée à Paris ?
(Elle s’emballe.) C’est magnifique ! Quand je suis rentrée en Ukraine, pendant cinq mois, je revoyais en mémoire les gens sourire, manger dans la rue, s’exprimer librement, dans leur style, dans leurs gestes. J’avais l’impression que tout le monde était poli. À Paris, on se dit toujours “merci” et “au revoir”… Comme je suis timide, cela me touche beaucoup. C’est un mode de vie extraordinaire.
Et puis Paris reste pour moi le centre mondial de l’art, surtout de la danse moderne. On y trouve mille façons de dire les choses, plein de techniques, différents chemins esthétiques : tu peux être élégante, sévère, rester dans le registre classique ou t’autoriser des libertés. L’essentiel, c’est ce que tu veux exprimer.
Et le retour au pays, ensuite ?
Quand je suis rentrée en Ukraine, j’ai su que je devais faire quelque chose qui ressemble à Paris. Je devais importer un peu de l’esprit de Paris à Kiev. J’ai donc créé des spectacles pendant huit ans, parfois dans de très petits théâtres. Il y a deux ans, j’ai monté mon premier spectacle au répertoire de l’Opéra national d’Ukraine, puis un deuxième, tous deux sur la guerre. Le premier, Cassandre, évoque la fille de Priam. Il y a un parallèle avec l’Ukraine, un peu comme Troie attaquée par la Grèce. Le second s’inspire d’un texte d’Ivan Franko, immense écrivain, poète et militant culturel ukrainien mort en 1916. Il a aussi traduit des œuvres littéraires de Shakespeare, Dante et Victor Hugo, et combattu pour les droits et la culture ukrainienne. Ce spectacle, c’est mon cadeau à Israël, car il existe un lien fort entre nos deux peuples.
Vous revenez parfois en France ?
Il est nécessaire pour moi de revenir à Paris chaque année, car c’est ma source d’inspiration stylistique. En Ukraine, il y a seulement trois ou quatre compagnies de danse moderne. À Paris, j’ai suivi différentes classes pour apprendre les techniques de José Limón (un chorégraphe d’origine mexicaine, dont la technique est fondée sur le rôle joué par le poids du corps, NDLR) et de Marta Graham (chorégraphe américaine, une des fondatrices de la danse contemporaine). Je m’en imprègne, puis je ramène en Ukraine une touche nouvelle, moins classique, plus libre.
Olesya, vous êtes particulièrement jeune pour créer et diriger une équipe. Aviez-vous un talent particulier ?
Il y a 10 ans que je fais ça, j’ai commencé à 20 ans. Et je suis une femme, ce qui est extraordinaire. Ce n’est déjà pas évident d’être chorégraphe en tant que femme en Ukraine, et encore moins en tant que jeune femme. En effet, peu ont cette chance de monter un spectacle à l’opéra.
Est-ce que cela dérange certains ?
J’ai dix ans de spectacles derrière moi, donc j’ai apporté des résultats. Il n’y a plus trop de questions : la preuve est faite que je sais faire. Certains danseurs sont plus âgés que moi, mais ils acceptent ma direction. Je m’inspire de sources littéraires et historiques, et cela leur plaît beaucoup. Notre époque favorise la création : tu peux faire ce que tu veux aujourd’hui, et c’est magnifique.
Peut-on dire que la guerre est une chance pour les créateurs ?
Oui. Avant la guerre, je montais aussi de grands spectacles, mais c’était le répertoire russe : Schéhérazade, Le Lac des cygnes, Casse-Noisette. Au fait, personne ne le sait vraiment, mais Tchaïkovski est fils de cosaque. « Чайка » (tchaïka) signifie « bateau cosaque » : c’est un nom ukrainien. Il faut aussi rappeler que c’est Marius Petipa, chorégraphe français, qui a créé ces ballets avec Tchaïkovski. Mais aujourd’hui, nous avons de l’espace pour créer.
Il existe donc une volonté de « dérussifier » la musique ?
Oui, et c’est une chance unique pour nous : jusqu’à présent, les compositeurs russes ont toujours été populaires, mais aujourd’hui on nous demande de créer du neuf : nouvelle musique, nouvelle chorégraphie, nouveau style. Nous avons beaucoup de compositeurs talentueux, qui ont travaillé, par exemple, à Covent Garden, à l’Opéra de Varsovie, ou au Royal Opera. Travailler avec des compositeurs est difficile, mais passionnant et nécessaire, car le public veut des œuvres qui lui parlent du temps présent.
Y a-t-il beaucoup de créateurs comme vous ?
Oui, il y a beaucoup de création dans tous les arts, chez ceux qui sont restés. Pour moi, il serait facile de partir : la danse est un art sans mots, on peut créer partout. Mais j’ai choisi de rester : l’Ukraine est ma source d’inspiration actuelle. Il se joue ici une lutte pour la planète entière. Chaque jour, des actes héroïques sont posés sur notre sol.
On a l’impression que vous ressentez comme une mission le fait de rester au pays. Quelle est cette mission ?
Ma mission est de créer quelque chose qui inscrive notre situation historique dans le ballet. Il faut conserver et transmettre les émotions de notre lutte. Nous sommes aussi une inspiration pour les Ukrainiens : les théâtres sont pleins, l’intérêt est immense. La scène touche davantage que le cinéma : Hollywood peint la guerre depuis un pays en paix. Nous, nous racontons ce que nous vivons. Les spectateurs pleurent, puis vont boire un verre en l’honneur de leur pays. Voilà ma mission. C’est ma vie. Nous avons aussi un rôle diplomatique, comme Graham ou Béjart l’ont incarné à leur époque. Nos pièces représentent nos convictions.
Un exemple ?
J’ai un spectacle qui s’appelle DOMUM. C’est du latin. Il parle de la guerre, de la situation sur la ligne de front, des soldats. Je danse les moments les plus terribles de leur vie pour les montrer au monde. Et c’est plus fort que des vidéos, parce que la danse se passe de commentaires. J’ai interrogé moi-même les soldats, j’ai noté leurs paroles comme vous le faites maintenant pour moi, puis j’ai essayé de les traduire en mouvement. Ils ont été très surpris et très touchés : pour eux, c’était un cadeau qu’une artiste s’intéresse à leurs faits d’armes. (Elle demande la permission de fumer.)
Pouvez-vous nous dire quelque chose du ballet ukrainien en 2025, après bientôt quatre ans de guerre ?
Au début du XXᵉ siècle, l’Ukraine avait une immense culture théâtrale. Des artistes comme Bronislava Nijinska (danseuse, chorégraphe et maîtresse de ballet russe, NDLR), Les Curbas (acteur de théâtre et metteur en scène fusillé en 1937) et Serge Lifar (danseur, chorégraphe et pédagogue ukrainien naturalisé français, mort à Lausanne en 1986) sont célèbres dans le monde, mais les Soviétiques ont tué beaucoup de ces gens, et les autres ont fui. Lifar, devenu directeur du Grand Opéra de Paris pendant plus de 30 ans, a marqué la scène française. J’ai lu ses notes ; il raconte tout ce qu’il a vécu pendant l’occupation de Kiev en 1916. Je peux vous envoyer ce livre, il est passionnant.
Cette époque était une Renaissance pour l’art ukrainien. Puis l’Union soviétique a tout détruit.
Aujourd’hui, nous réactivons cette tradition. C’est difficile de recréer une culture à partir de presque rien, mais nous y sommes obligés.
Pendant l’Union soviétique, il était interdit d’exprimer un sentiment national ?
Oui. Nous n’avions qu’un seul ballet ukrainien : Lisova Pisnya (Le Chant de la Forêt), inspiré du texte de Lesya Ukrainka (une poétesse ukrainienne décédée en 1913, NDLR). Je crée d’ailleurs un ballet moderne sur ce thème en 2026 à Odessa. C’est un peu notre Tristan et Yseult, on parle d’un amour impossible. La musique originale de Mykhailo Skorulsky a été composée à une époque où créer quelque chose de national était dangereux : certains artistes en sont morts. Aujourd’hui, le risque existe encore – un missile peut nous frapper – mais nous avons la liberté de créer.
Si la paix revenait demain, et nous le souhaitons tous, feriez-vous la paix avec la musique russe ?
Non. Dans un ou deux ans, nous aurons un répertoire national suffisamment large. Nous n’en aurons plus besoin. On peut conserver le répertoire russe comme un musée, mais notre nouveau répertoire est vivant, lui. Prenez en France La Fille mal gardée : c’est un ballet composé autour de la Révolution française, une pièce historique, mais aujourd’hui nous vivons dans un autre monde ; nous ne luttons plus contre un quelconque grand propriétaire qui emmènerait une fille pour l’épouser, le contexte a changé. Je veux manifester des sentiments contemporains. Nous devons encourager la création actuelle.
Le temps passe, la prochaine répétition approche… Une dernière question : que voudriez-vous dire aux lecteurs français, francophones, européens ?
Avec plaisir. D’abord, que l’artiste ukrainienne que je suis vous demande de préserver votre art, parce qu’il continue de rayonner pour nous et pour le monde entier. Ensuite, que nous luttons en Ukraine pour les principes de vie européens, et nous vous demandons de nous soutenir, car ce n’est pas facile d’être au front. Ici, tout est noir et blanc : nous savons que nous sommes attaqués. Il n’y a pas de place pour le doute et la discussion. C’est difficile à comprendre de l’extérieur, mais nous le vivons, et c’est important pour tous.
Pourra-t-on voir vos productions en Europe ?
J’espère que nous irons en Espagne pour une tournée en mars. Mais je suis ouverte à toute proposition : pourquoi pas la France, la Belgique, la Suisse ? Et nous serons à Monaco pour trois spectacles l’été prochain. Ma compagnie s’appelle OSCD – Odessa Dance Company : vous nous trouverez sur les principaux réseaux sociaux et pourrez y voir des extraits de nos spectacles.









