Francis Fukuyama, trente ans après

7 mai 2026

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Francis Fukuyama, trente ans après

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  • En 2018, Fukuyama publie un bilan de sa thèse que presque personne n’a lu — et qui corrige substantiellement ce qu’on lui fait dire depuis trente ans.

  • Il maintient l’essentiel : aucune idéologie n’a remplacé le libéralisme démocratique comme horizon universel. Mais il reconnaît avoir sous-estimé la fragilité des États, la réversibilité des démocraties et la force du modèle chinois.

  • Le concept de thymos — le désir de reconnaissance — qu’il avait développé dès 1992 et que tous ses commentateurs ont ignoré, éclaire aujourd’hui la montée des populismes et des politiques identitaires.

En 2018, la revue Commentaire publie un texte que peu de commentateurs ont lu, alors même qu’il invalide largement la lecture qu’ils font depuis trente ans de Fukuyama : son « Retour sur La fin de l’histoire ? », bilan personnel que l’auteur dresse lui-même de sa thèse originelle. C’est un document intellectuellement rare : un penseur qui revient sur son œuvre la plus célèbre avec une franchise que ses critiques ne lui ont jamais accordée.

La première phrase donne le ton :

« Depuis 1989, on me pose toujours la même question : « Et alors, la fin de l’histoire ? Est-ce que X n’invalide pas votre thèse ? », X étant un événement qui s’est produit dans les affaires internationales, comme un coup d’État au Pérou ou les attaques du 11 Septembre ou une crise financière à Wall Street. Cette question émane en général de quelqu’un qui n’a pas compris le sens de la fin de l’histoire et qui n’a pas lu mon livre. »

Le ton est posé. Fukuyama n’est pas homme à se laisser intimider par ses commentateurs. Mais derrière la fermeté, ce texte de 2018 est en réalité une liste de concessions substantielles et quelques résistances qui méritent d’être entendues.

Lire aussi : Fukuyama, « La fin de l’histoire » : retour aux sources

Ce qu’il maintient

Fukuyama commence par rappeler ce qu’il entendait vraiment par « fin de l’histoire », ce que ses lecteurs, précisément, n’ont pas compris. L’expression n’était pas de lui mais de Hegel. La « fin » ne désigne pas un terme mais un but, un point terminal du développement humain. Il ne disait pas que les conflits cesseraient ni que toutes les nations allaient devenir libérales dans un avenir proche. Il disait quelque chose de plus précis et de plus modeste : qu’aucun système viable de remplacement du libéralisme démocratique ne semblait émerger à l’horizon, et que les principes de l’ordre politique moderne, liberté et égalité, avaient été établis il y a plus de deux siècles et n’avaient pas été substantiellement dépassés.

Sur ce point fondamental, il maintient sa position. Et il a un argument de poids, qu’il formule avec une simplicité désarmante dans sa dernière page :

« Chaque année, des millions de gens dans des pays pauvres, chaotiques ou répressifs essaient de gagner avec leur famille des pays qui sont « à la fin de l’histoire », c’est-à-dire des contrées riches, stables et démocratiques. Presque personne ne prend volontairement la direction opposée. »

Les hommes votent avec leurs pieds. Ce mouvement dit quelque chose d’essentiel sur ce que les êtres humains veulent pour eux-mêmes et leurs enfants.

Ce qu’il corrige

Mais pour l’essentiel, le texte de 2018 est une série de corrections et de nuances qui enrichissent, et parfois infirment, la thèse originelle.

La première correction porte sur l’État. Sa théorie initiale, reconnaît-il, se concentrait sur la démocratie et ne faisait pas assez attention au prérequis d’un État relativement impersonnel, capable de maintenir l’ordre social et de fournir des biens publics de base. Ce qu’il appelle « parvenir au Danemark », constituer un État moderne fondé sur le mérite et l’impersonnalité, est nettement plus difficile qu’établir une forme de démocratie électorale. Il y a aujourd’hui plus d’une centaine de pays qui entreraient dans cette dernière catégorie, y compris l’Irak et l’Afghanistan, mais il n’y en a peut-être que quelques dizaines capables de se vanter d’avoir un État moderne.

Cette correction est considérable. Elle signifie que la séquence modernisation économique → démocratie libérale → État de droit, sur laquelle reposait la thèse originelle, présupposait une condition préalable que Fukuyama n’avait pas explicitée : l’existence d’institutions capables de soutenir ce processus. Sans elles, le développement économique produit non pas la démocratie mais l’instabilité.

La deuxième correction porte sur la réversibilité. Il avait sous-estimé que les États modernes peuvent décliner autant que se développer, c’est-à-dire régresser vers quelque chose de moins moderne. Ce processus, qu’il appelle « repatrimonialisation », s’est déroulé dans tous les systèmes politiques qui ont essayé de créer un État moderne : la tentation est permanente pour les élites de convertir leur richesse et leur pouvoir en avantages privés en s’emparant de l’État. Il note que quelque chose de similaire est en cours aux États-Unis, où divers groupes d’intérêt profitent du système d’équilibre des pouvoirs pour mettre leur veto à des politiques qui nuisent à leurs intérêts.

La troisième correction est politique et concerne directement le présent de 2018 : la montée des populismes. Dans de nombreuses démocraties libérales contemporaines, l’idée largement répandue que les élites ont pipé le système à leur avantage produit une demande de dirigeants forts capables de les défier, même si cela implique de saper le cadre institutionnel de la démocratie libérale. Il cite pêle-mêle Viktor Orbán, Jarosław Kaczyński, Marine Le Pen, les Brexiters, Donald Trump. Et il relie ce phénomène à la détresse économique de l’ancienne classe moyenne ou ouvrière, dont les revenus et le statut social ont dégringolé depuis les années 1980.

Lire aussi : Populisme et démocratie libérale, les termes du débat

Le cas chinois : son aveu le plus significatif

Le passage le plus important du texte de 2018 est celui que Fukuyama consacre à la Chine. Dans l’article de 1989, il avait présenté la Chine comme un exemple de la progression des idées libérales, lente, incomplète, mais réelle. Trente ans plus tard, il fait un constat inverse.

La Chine, dit-il, est :

« de loin le plus gros défi au récit de la Fin de l’histoire puisqu’elle s’est modernisée économiquement tout en restant une dictature. »

Sous Xi Jinping, le pays a évolué non vers la démocratie mais vers une forme de dictature plus répressive. Et il a démontré qu’il peut maîtriser une vaste gamme de technologies nécessaires au maintien de la croissance, dépasser ses rivaux occidentaux sur de nombreux fronts technologiques, et innover, pas seulement copier.

Face à ce constat, Fukuyama formule une hypothèse conditionnelle d’une franchise remarquable :

« Si, au cours des prochaines années, la croissance de la Chine se poursuit et que celle-ci garde sa place de plus grande puissance économique du monde, j’admettrai que ma thèse a été définitivement réfutée. »

Ce n’est pas une capitulation. C’est une mise à l’épreuve assumée de sa propre thèse. Fukuyama pense que le modèle chinois comporte des fragilités structurelles, dépendance à la dette, empoisonnement de l’environnement, légitimité du Parti dépendante de performances économiques qui ne peuvent qu’un jour décevoir, question de savoir comment une classe moyenne éduquée réagira face à une longue récession. Mais il ne triche pas : si la Chine réussit sur le long terme, il aura eu tort.

Lire aussi : Le modèle chinois, défi au libéralisme occidental

Le thymos : ce qu’il n’avait pas résolu

La dernière partie du texte est la plus philosophique, et celle qui éclaire le mieux la dynamique politique mondiale depuis 2016. Fukuyama revient sur le concept de thymos, emprunté à Platon, qu’il avait développé dans son livre de 1992 The End of History and the Last Man et que ses commentateurs avaient presque universellement ignoré.

Le thymos est la partie de la personnalité humaine qui veut être reconnue dans sa dignité. Fukuyama en avait distingué deux formes : l’isothymia, le désir d’être reconnu comme l’égal des autres, et la megalothymia, le désir d’être reconnu comme supérieur aux autres. Les démocraties libérales répondent à la première en accordant des droits égaux à tous. Mais une fois la démocratie instaurée, cette reconnaissance égale est considérée comme allant de soi. Les gens cherchent alors d’autres formes de reconnaissance, en tant que membres de groupes particuliers. C’est l’origine du nationalisme, de l’islamisme, de la politique identitaire.

Ce point, développé dès 1992, prend en 2018 une acuité particulière. Dans le monde qui a émergé vers la fin des années 2010, l’identité est devenue, dit Fukuyama, le thème unificateur de nombreux mouvements nationalistes et populistes. Au Proche-Orient, l’islamisme est une variante de la même affirmation identitaire qui fut à l’origine du nationalisme européen au XIXe siècle. Et dans les vieilles démocraties, la politique identitaire, qu’elle vienne de la gauche woke ou de la droite nationaliste, exprime la même demande de reconnaissance que le libéralisme universel n’a pas su satisfaire.

Ce que le bilan dit vraiment

En lisant ce texte de 2018 à la lumière de 2026, avec la guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine, la montée des autoritarismes, le retour de Trump, on est frappé par deux choses contradictoires.

D’un côté, Fukuyama avait raison sur l’essentiel : le marxisme-léninisme est mort comme idéologie mondiale et aucun grand État ne propose sérieusement le communisme comme modèle. Les populations qui peuvent voter avec leurs pieds choisissent les démocraties libérales. Les indices de développement humain ont progressé de façon remarquable depuis 1989, et cette progression est corrélée à l’expansion des économies de marché et des institutions libérales.

De l’autre, il avait sous-estimé trois choses que son texte de 2018 reconnaît honnêtement : la difficulté de construire l’État moderne qui rend la démocratie viable ; la capacité des démocraties libérales à se décomposer de l’intérieur sous la pression des inégalités et des populismes ; et surtout la possibilité d’une modernisation économique sans démocratie, le modèle chinois, qui constitue le défi le plus sérieux à sa thèse.

Ce que Fukuyama n’a pas écrit en 2018, mais que son texte suggère implicitement, c’est peut-être ceci : la « fin de l’histoire » n’était pas un état stable mais un moment, la fenêtre ouverte entre 1989 et 2008 environ, pendant laquelle le libéralisme démocratique semblait n’avoir plus d’adversaire idéologique sérieux. Cette fenêtre s’est refermée. Non parce que le libéralisme a été vaincu de l’extérieur, mais parce qu’il a trouvé des compétiteurs qui le remettent en cause.

L’histoire, comme il le pressentait lui-même dans la dernière phrase de son article de 1989, s’est peut-être remise en marche. Mais pas pour les raisons que ses adversaires avaient invoquées.

Francis Fukuyama, « Retour sur La fin de l’histoire ? », traduction Isabelle Hausser, Commentaire, n° 161, printemps 2018, p. 19-26.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.