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Publié en 1937, deux ans après la mort de son auteur, Mahomet et Charlemagne est l’un des livres d’histoire les plus importants du XXe siècle. Henri Pirenne y renverse deux siècles d’historiographie : ce ne sont pas les invasions germaniques du Ve siècle qui ont mis fin à l’Antiquité, mais l’expansion de l’Islam au VIIe siècle.
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La Méditerranée, cœur vivant de la civilisation antique, devient sous la pression islamique une frontière hostile — et c’est cette fermeture qui produit l’Europe carolingienne, tournée vers le Nord, fondée sur l’économie agraire, coupée de la mer.
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Une thèse audacieuse, nourrie d’une érudition colossale, qui reste aujourd’hui l’un des cadres de lecture les plus féconds pour comprendre les origines de l’Europe — et la Méditerranée comme espace structurant des rapports de force civilisationnels.
Un livre posthume, une œuvre de toute une vie
Henri Pirenne (1862-1935) n’aura pas vu son œuvre maîtresse publiée. Professeur à Liège puis à Gand, emprisonné par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale pour avoir refusé de collaborer à l’enseignement sous occupation, il dicte ses souvenirs de captivité et continue de travailler malgré tout. Mahomet et Charlemagne est le fruit de décennies de réflexion sur la civilisation médiévale. Son fils Jacques, dans une préface sobre, précise que son père avait achevé la rédaction le 4 mai 1935, mais que la maladie l’avait empêché de la retravailler selon son habitude. Ce texte, légèrement inachevé dans ses notes, n’en est pas moins d’une cohérence intellectuelle saisissante.
Le livre s’organise en deux parties d’une logique implacable. La première — L’Europe occidentale avant l’Islam — montre que les invasions germaniques du Ve siècle n’ont pas rompu la continuité de la civilisation antique. La seconde — L’Islam et les Carolingiens — démontre que c’est l’expansion musulmane qui constitue la vraie rupture, celle qui produit le Moyen Âge.
La thèse de départ : la Méditerranée, âme de l’Empire
Tout commence par une affirmation sur la géographie. L’Empire romain est, avant tout, une civilisation méditerranéenne. « De tous les caractères de cette admirable construction humaine que fut l’Empire romain, le plus frappant et aussi le plus essentiel est son caractère méditerranéen. C’est par là que, quoique grec à l’Orient, latin à l’Occident, son unité se communique à l’ensemble des provinces. La mer, dans toute la force du terme la Mare nostrum, véhicule des idées, des religions, des marchandises. »
La Méditerranée est le système circulatoire de l’Empire. Les provinces du Nord, Belgique, Bretagne, Germanie, ne sont que « des glacis avancés contre la barbarie ». La vie se concentre sur le littoral. C’est par la mer que circulent les épices, le papyrus, les soies, l’huile d’Afrique. Marseille est « un port à moitié grec ». Des colonies de Syriens et de Juifs, grands commerçants et banquiers, sont présentes dans toutes les villes de l’Empire. L’unité monétaire — le sou d’or constantinien, 4,55 grammes d’or fin — circule partout. L’Empire est « un grand territoire avec des péages, mais sans douanes ».
C’est sur cette réalité concrète, économique, commerciale, maritime, que repose toute la démonstration de Pirenne. La question centrale du livre est simple : cette unité a-t-elle survécu aux invasions germaniques du Ve siècle ?
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Première partie : les Germains ne rompent pas l’Antiquité
La réponse de Pirenne est nette et tranchée : non, les Barbares n’ont pas détruit la civilisation romaine. Ils l’ont absorbée. Les envahisseurs ne représentent qu’une infime minorité de la population. Les Wisigoths, au moment de leur installation en Aquitaine, comptent peut-être 100 000 âmes, pour plusieurs millions de Gallo-Romains. Les Vandales qui traversent le détroit de Gibraltar vers l’Afrique sont 80 000 dans un pays de 7 à 8 millions d’habitants. « On sera sans doute au-dessus de la vérité si, pour les provinces occidentales en dehors du limes, on estime l’apport germanique à 5 % de la population », écrit Pirenne. Une minorité noyée dans la masse.
Les Germains, de surcroît, n’ont aucun projet de destruction. Ils admirent Rome au lieu de la haïr. Comme l’illustre la phrase prêtée au roi wisigoth Athaulf par Orose : « J’ai d’abord désiré avec ardeur effacer le nom même des Romains et changer l’Empire romain en Empire gothique. La Romania, comme on dit vulgairement, serait devenue Gothia. Mais une expérience prolongée m’a appris que la barbarie effrénée des Goths était incompatible avec les lois. Or, sans lois il n’y a pas d’État. J’ai donc pris le parti d’aspirer à la gloire de restaurer dans son intégrité et d’accroître le nom romain grâce à la force gothique. » Ce n’est pas un texte de rupture, c’est un texte de continuité assumée.
Tous les royaumes barbares gouvernent à la romaine. Théodoric l’Ostrogoth à Ravenne en est l’illustration parfaite. « Il est, en fait, un vice-roi romain. Il ne publie que des édits et non des lois. » Il frappe monnaie au nom de l’empereur. Il adopte le nom de Flavius. L’administration reste romaine à tous les niveaux : les provinces avec leurs duces et rectores, la constitution municipale, l’organisation des impôts. « En somme, les Goths sont la base militaire du pouvoir royal qui, à part cela, est romain. »
« La tradition antique, dans son ensemble, survit. La Romania, légèrement réduite vers le nord, subsiste dans son ensemble. » Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne.
La vie économique et commerciale, elle aussi, se maintient. Les marchands orientaux, Syriens et Juifs, continuent à sillonner les routes et les mers. Le papyrus, les épices, les soies d’Orient parviennent encore en Occident. On en trouve jusque dans les monastères francs. Marseille reste un port actif. La monnaie d’or circule. La société mérovingienne est encore, dans ses fondements économiques, une société antique. « La tradition antique, dans son ensemble, survit », conclut Pirenne.
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La vraie rupture : l’Islam ferme la Méditerranée
C’est ici que Pirenne opère son grand renversement. Si les Germains n’ont pas rompu l’unité méditerranéenne, quelque chose l’a fait. Et ce quelque chose n’est pas venu du Nord, mais du Sud et de l’Est : l’expansion foudroyante de l’Islam au VIIe siècle.
En quelques décennies, les armées arabes conquièrent la Syrie (634), l’Égypte (642), l’Afrique du Nord (670-710), puis l’Espagne (711). Les côtes du golfe du Lion tombent. La Sicile est menacée. Marseille périclite. « Pour la première fois dans l’histoire, l’axe de la civilisation occidentale a été repoussé vers le nord ; durant de nombreux siècles, il se maintiendra entre la Seine et le Rhin. »
Ce n’est pas une simple conquête militaire. C’est la fermeture d’un espace de circulation. La Méditerranée, qui était le cœur vivant de la civilisation antique, devient une frontière, une mer hostile, une zone de pirates et de guerre. « La tradition antique se brise parce que l’Islam a détruit l’ancienne unité méditerranéenne. »
Les preuves économiques sont accablantes. Le papyrus, ce support de l’administration et de la culture antiques, disparaît d’Occident au VIIe siècle : il ne vient plus d’Égypte. Les épices orientales se font rares puis inexistantes dans les inventaires des monastères francs. La monnaie d’or, le sou constantinien, disparaît progressivement de la circulation en Occident carolingien, remplacée par le denier d’argent : « La transformation du système monétaire est le signe le plus évident du renversement de la situation économique. » Charlemagne frappe argent et non or, parce que l’or ne vient plus de la Méditerranée.
« La vie urbaine, telle que le commerce l’avait conservée, s’efface. C’est que la source méditerranéenne du commerce, que les invasions du Ve siècle n’avaient pas tarie, se dessèche maintenant que la mer est fermée. » Henri Pirenne.
Marseille, qui était le grand port de l’Occident, s’effondre. Arles, Narbonne, Agde végètent. Les évêchés de tout le Midi français disparaissent des sources entre 680 et 800 : Bordeaux, Périgueux, Agen, Autun, Arles, Aix, Marseille, partout des décennies sans évêque mentionné, signe d’une décadence urbaine profonde.
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La décadence mérovingienne, conséquence de l’Islam
Pirenne pousse la démonstration jusqu’à ses conséquences politiques. La décadence de la monarchie mérovingienne au VIIe siècle, que l’historiographie attribue d’ordinaire à la faiblesse des rois, aux luttes entre grands, à la corruption, trouve selon lui une explication plus profonde dans l’effondrement commercial. La richesse des rois mérovingiens reposait sur les tonlieux, les péages perçus sur la circulation des marchandises. Tant que le commerce méditerranéen était actif, le trésor royal était rempli. « L’affaiblissement du trésor, qui provoqua l’affaiblissement de la royauté et de l’État, est surtout une conséquence de l’anémie croissante du commerce. Or, celle-ci est due à la disparition du commerce maritime que provoqua l’expansion de l’Islam sur les côtes de la Méditerranée. »
Privés de ressources, les rois mérovingiens tombent aux mains de l’aristocratie terrienne. Le pouvoir glisse vers le Nord, vers l’Austrasie, vers des familles de grands propriétaires fonciers comme les Pépin : « une famille de grands propriétaires de Belgique », pure de toute alliance sénatoriale romaine, sans attaches méditerranéennes. C’est de là que sortira Charlemagne.
Charlemagne, enfant de l’Islam
La conclusion s’impose alors avec une force saisissante. La civilisation carolingienne, tournée vers le Nord, fondée sur l’économie agraire, coupée de la mer, alliée à la papauté contre Byzance, n’est pas la continuation naturelle de Rome. C’est une civilisation nouvelle, produite par la rupture islamique. « L’Empire carolingien présente le contraste le plus frappant avec le byzantin. Il est purement terrien, parce qu’il est embouteillé. » Charlemagne ne commande aucune flotte. Il ne frappe pas d’or. Il se tourne vers Rome et vers le pape, non parce qu’il est naturellement romain, mais parce que la rupture avec Byzance, liée à la fermeture méditerranéenne, l’y contraint.
« Les peuples germaniques, qui n’ont joué jusqu’ici que le rôle négatif de destructeurs, vont être appelés à jouer maintenant un rôle positif dans la reconstruction de la civilisation européenne. » Mais ce rôle, ils ne le jouent que parce que l’Islam leur a fermé la voie méditerranéenne. La formule finale de Pirenne est désormais célèbre : « Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable. » Elle résume en six mots toute la thèse. Charlemagne n’est pas le continuateur de Rome, il en est l’héritier indirect, produit d’une rupture que ni lui ni ses prédécesseurs n’ont voulue.
« Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable. » Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 1937.
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Une thèse toujours vivante
L’historiographie a discuté, nuancé, parfois réfuté certains aspects de la thèse de Pirenne. L’archéologie a montré, depuis les années 1980, que le commerce méditerranéen ne s’est pas effondré aussi brutalement qu’il le pensait : des céramiques, des amphores, des épices continuent à circuler plus longtemps que les textes ne le laissaient croire. Richard Hodges et David Whitehouse, dans Mohammed, Charlemagne and the Origins of Europe (1983), ont confronté la thèse aux données archéologiques avec des résultats nuancés.
Mais la vision d’ensemble de Pirenne reste d’une fécondité remarquable. L’idée que la Méditerranée est un espace structurant dont le contrôle détermine les équilibres civilisationnels ; l’idée que les grandes ruptures historiques sont souvent économiques avant d’être politiques ou militaires ; l’idée que l’Europe médiévale s’est construite en réaction à l’Islam plutôt que contre lui : tout cela est entré dans le stock des grandes intuitions de l’historiographie occidentale.
Pour un lecteur du XXIe siècle, Mahomet et Charlemagne résonne d’une actualité troublante. La Méditerranée est encore aujourd’hui une frontière, une zone de tensions, un espace dont le contrôle structure les rapports de force. Les migrations qui traversent cette mer, les conflits qui s’y nouent, les rivalités entre les puissances qui prétendent la dominer : tout cela s’inscrit dans une longue durée que Pirenne avait su lire avec une lucidité exceptionnelle.
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