Longtemps perçue comme une industrie d’évasion faite de chansons et de mélodrames, l’industrie cinématographique indienne, Bollywood, est devenue un instrument central du soft power indien. Avec le film de guerre Dhurandhar et une nouvelle génération de long métrage ouvertement nationalistes, le cinéma hindi s’invite désormais au cœur des conflits géopolitiques contemporains, au risque de heurter ses premiers marchés d’exportation, notamment dans le Golfe.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Parallèlement au débat animé sur son accession au rang de quatrième économie mondiale, l’Inde est également secouée par un thriller d’espionnage intitulé Dhurandhar (audacieux en hindi). Longtemps associé à des mélodrames musicaux et à une évasion populaire consensuelle, Bollywood est aujourd’hui devenu un instrument structurant de la représentation nationale.
Le film, œuvre du réalisateur cachemiri Aditya Dhar, connaît un succès commercial fulgurant, mais a aussi déclenché une vive controverse dans le premier marché d’exportation du cinéma indien, les pays du Golfe. Contrairement aux chorégraphies iconiques qui ont longtemps fait sa signature, le nouveau cinéma indien dérange. Il se fait plus politique et nationaliste, rompant avec l’esthétique de l’évasion pour affronter frontalement les tensions identitaires et géopolitiques de l’Inde contemporaine. Et ça ne plaît pas à tout le monde.
Aditya Dhar s’est fait connaître avec le blockbuster patriotique Uri: The Surgical Strike, qui l’a imposé comme une figure du cinéma indien à la ligne nationaliste affirmée. Le film revient sur les frappes menées par l’armée indienne en 2016 contre des camps jihadistes au Pakistan, en représailles à l’attaque d’Uri au Cachemire indien, où dix-neuf soldats avaient été tués lors d’un assaut contre une base militaire. En mettant en scène la préparation et l’exécution de ces « frappes chirurgicales », assumées publiquement pour la première fois par New Delhi, le film exalte le professionnalisme des forces spéciales et marque un tournant symbolique dans la doctrine sécuritaire indienne face au Pakistan. Immense succès populaire en Inde, il est devenu un emblème de l’affirmation stratégique du pays, tout en suscitant des réticences dans plusieurs pays du Golfe en raison de son narratif ouvertement anti-pakistanais et de son traitement sensible du terrorisme et de l’islam.
Des films politiques
Dhurandhar s’inscrit dans la même veine. Présenté comme une œuvre inspirée de faits réels, il suit un agent des services indiens engagé dans une mission d’infiltration en profondeur au Pakistan au début des années 2000. L’intrigue se déploie entre les rues de Karachi et les réseaux obscurs du terrorisme international. Mais surtout, il touche les nerfs très sensibles de la lutte pour l’indépendance du Baloutchistan et les attentats de Bombay en 2008.
Ainsi, au-delà de ses qualités propres de film d’espionnage, Dhurandhar s’impose comme un réquisitoire cinématographique contre l’appui systémique du Pakistan au terrorisme, un sujet éminemment sensible à Islamabad et profondément embarrassant pour une partie de ses alliés dans le monde arabe. Cette problématique se situe au cœur même du « système » pakistanais, en ce qu’elle touche aux deux lignes de fracture les plus délicates et les plus explosives du pays qui sont, d’une part, les rapports entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil, et la place structurante de l’islam dans l’architecture politique et stratégique de l’État, d’autre part.
Les effets de ces films n’ont évidemment pas échappé au gouvernement de Narendra Modi. Depuis son arrivée au pouvoir en mai 2014, une ligne idéologique et esthétique de plus en plus cohérente se dégage des productions des grands studios indiens. Des films comme Shershaah, RRR et, plus récemment, Dhurandhar participent tous à la construction d’un même récit national, brossant le portrait d’une Inde forte, proactive et assumant sans complexe une fierté nationale sans concession.
Un cinéma indien populaire dans les pays arabes
Les racines de la popularité du cinéma indien dans le monde arabe se situent à Tanger, dans un contexte historique très spécifique lié à son statut de zone internationale à partir de 1923, sous administration conjointe française, britannique et espagnole, qui en fit un carrefour commercial et culturel majeur. C’est dans ce cadre que s’implantent des commerçants indiens musulmans et parsis, principalement originaires du Gujarat, de Bombay et du Sindh, actifs dans le textile, les épices, l’import-export maritime et la finance commerciale, insérés dans les vastes réseaux de l’Empire britannique reliant l’Inde à l’Afrique orientale, à l’Égypte et au Maghreb. Ces communautés jouent un rôle décisif dans la circulation précoce du cinéma indien, d’abord projeté pour un public indien expatrié, avant de toucher progressivement les populations locales, sensibles à des récits de dignité, d’injustice et de résistance qui faisaient écho à leurs propres expériences coloniales.
Cette culture entrepreneuriale s’est prolongée au XXe siècle par une présence massive dans l’industrie textile, la chimie, la pharmacie, le diamant, l’agroalimentaire, puis dans les infrastructures, l’énergie et les technologies, donnant naissance à certains des groupes les plus puissants du pays
Les figures de Mukesh Ambani, à la tête de Reliance Industries, ou de Gautam Adani avec l’Adani Group, illustrent cette capacité gujaratie à transformer un capital marchand ancien en conglomérats industriels et technologiques. Ce poids économique s’est naturellement prolongé dans le cinéma : dès les années 1940-1960, des maisons de commerce gujaraties et parsies ont assuré une part essentielle du financement, de la distribution et de l’exploitation de l’industrie cinématographique de Bombay.
Les réseaux de diffusion reposent sur plusieurs vecteurs complémentaires : les salles de quartier à Tanger, Casablanca et Oran, les circuits de distribution coloniaux contrôlés par des exploitants français et britanniques, mais aussi les routes maritimes reliant Bombay à Suez, Alexandrie et Beyrouth. À partir de l’Égypte, véritable cœur culturel du monde arabe au milieu du XXe siècle, le cinéma indien se diffuse vers la Tunisie, l’Algérie, l’Irak et le Levant, souvent par l’intermédiaire de copies sous-titrées en français ou en anglais, puis progressivement doublées en arabe.
C’est précisément cette ambiguïté qui explique l’écho rencontré par ces films. Les sociétés arabes, alors engagées dans leurs propres luttes anticoloniales, se reconnaissent dans des récits venus du « joyau de la Couronne » qui mettent en scène l’injustice sociale, l’oppression, la résistance morale et la dignité des humbles. Bien avant l’émergence du Bollywood contemporain, le cinéma indien apparaît ainsi comme un miroir émotionnel et politique, capable de parler aux peuples dominés sans passer par les codes culturels occidentaux.
Sorti en 1957, Mother India est souvent considéré comme l’acte de naissance symbolique de l’Inde post-indépendance au cinéma. Le film raconte la vie de Radha, une paysanne confrontée à l’endettement, à l’exploitation et aux épreuves de la vie rurale, qui incarne à la fois la mère, la terre et la nation. Immense succès populaire et critique, premier film indien nommé à l’Oscar du meilleur film étranger, il a profondément marqué les sociétés du monde postcolonial. Dans de nombreux pays arabes à partir des années 1950-1970, Mother India a rencontré un succès populaire exceptionnel, notamment en Égypte, en Irak, en Syrie et au Maghreb. Le personnage de Radha y est devenu une figure morale universelle, mère courage, femme digne, pilier de la famille, capable de sacrifice et d’autorité morale. Dans la presse, les ciné-clubs et la mémoire collective, « Radha » était souvent citée comme un archétype, au même titre que certaines héroïnes du cinéma égyptien.
Ainsi, la réaction prudente, voire réticente, des pays du Golfe face aux nouvelles tendances de Bollywood ne constitue pas nécessairement la fin de l’ère du cinéma indien dans la région, mais elle constitue indéniablement un coup économique significatif. Car au-delà de l’engouement du public arabe pour le cinéma indien, le poids du Golfe dans l’économie de Bollywood s’explique aussi par la présence massive de travailleurs migrants d’origine indienne dans la région. Les pays du Conseil de coopération du Golfe accueillent aujourd’hui la première diaspora indienne au monde avec environ 8 à 9 millions de ressortissants indiens actifs dans la construction, les services, la logistique, l’énergie, la santé ou le commerce. À eux seuls, les Émirats arabes unis comptent près de 3,5 millions d’Indiens, tandis que l’Arabie saoudite en accueille entre 2,5 et 3 millions. Cette population, majoritairement jeune et salariée, constitue un public captif et fidèle pour le cinéma hindi, qui joue un rôle essentiel de lien culturel, linguistique et émotionnel avec le pays d’origine. C’est dans ce contexte que le Golfe représente environ 35 % des recettes internationales des films hindis, faisant de ce marché un indicateur absolument crucial pour les producteurs.
Les liens entre l’Arabie saoudite et Bollywood se sont considérablement densifiés au cours de la dernière décennie, à la faveur d’une convergence d’intérêts économiques, culturels et diplomatiques
Longtemps absente du paysage cinématographique régional en raison de l’interdiction des salles de cinéma entre le début des années 1980 et 2018, l’Arabie saoudite a opéré un tournant spectaculaire sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, qui a fait des industries culturelles un pilier de sa stratégie de diversification économique dans le cadre de la Vision 2030. Dans ce contexte, Bollywood est apparu comme un partenaire naturel : une industrie non occidentale, capable de produire un cinéma de masse, populaire, moralement conservateur dans ses codes familiaux, mais technologiquement avancé et mondialement exportable.
Sur le plan institutionnel, l’Arabie saoudite investit massivement dans les festivals et plateformes de visibilité. Le Festival international du film de la mer Rouge, lancé à Djeddah, s’est imposé en quelques éditions comme un rendez-vous majeur du cinéma mondial, accueillant acteurs, producteurs et réalisateurs indiens de premier plan.
La « nouvelle Inde » de Narendra Modi semble ne plus hésiter à assumer le coût diplomatique et économique nécessaire pour préserver sa capacité à raconter sa propre histoire, selon ses propres termes, et au service de ses intérêts nationaux renouvelés. Quitte à fâcher ses clients arabes.











