Des décennies durant, les analystes ont considéré la question kurde comme insoluble, l’armée turque faisant figure de perdante car elle ne gagnait pas.
À l’inverse, la guérilla du PKK gagnait car elle ne perdait pas, se fondant dans un sud-est anatolien largement hors de contrôle de l’État turc.
Or, en quelques années, à partir de 2015, Ankara est parvenue à désintégrer le Parti des travailleurs du Kurdistan par un triple déclassement technique, théorique et humain.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
Les attachés militaires français en poste à Ankara ont tous, au gré de leurs pérégrinations plus ou moins autorisées, dressé le même constat1. Au tournant des années 2010, le sud-est anatolien se divise en trois grandes zones : d’abord celles que l’armée turque contrôle à peu près, ensuite les secteurs sécurisés uniquement la journée, et enfin le reste abandonné au PKK. Confronté à une guérilla aussi insaisissable que polymorphe, l’état-major turc se heurte à une impasse. Robert Taber (1919-1995), auteur d’un célèbre traité sur la guérilla, a résumé ce dilemme.
Or, impossible au maître de la Turquie nouvelle de s’avouer vaincu. Dans l’esprit de Recep Tayyip Erdoğan, la guerre est synonyme de poursuite de la politique par d’autres moyens : elle doit donc, le moment venu, amener le PKK à négocier. Une fois ce constat établi, il revenait au président turc de trouver la solution. À partir de 2015, l’état-major s’attelle à cette tâche avec succès. En l’espace de dix ans, le PKK subit un triple déclassement : technique, théorique et humain.
La technique débloque la tactique
Sur les rayonnages de toutes les académies militaires turques existe un ouvrage dont l’ombre portée se fait encore sentir : La Nation armée de Colmar von der Goltz (1843-1916), inspecteur général de l’armée ottomane au début du XXe siècle3. Ce bréviaire intemporel, qui a marqué des générations d’officiers, proclame dès ses premières lignes : « La guerre est un acte de la vie sociale ; elle subit dans sa forme visible toutes les modifications auxquelles celle-ci est soumise. » En clair, « le présent impose d’autres conditions qui nous obligent à rechercher de nouveaux moyens »4.
C’est à une conclusion similaire que parvient un groupe de recherche mis en place par l’état-major turc au mitan des années 2010. À rebours des doctrines de contre-insurrection axées sur la population, les analystes turcs postulent qu’avant d’assécher le bocal, il faut d’abord tuer le poisson. Selon eux, l’expérience américaine en Afghanistan, qui visait à séparer les masses des insurgés, a fait long feu5. La gouvernance, aussi bonne soit-elle, ne permet pas toujours de gagner la guerre. À l’inverse, les officiers turcs ont tous en tête la destruction spectaculaire de la guérilla tamoule au Sri Lanka. Ils jugent qu’à condition de disposer des moyens adéquats, une solution militaire est à portée de main. Désintégrer l’organisation kurde, c’est séparer la direction de ses combattants. Les premiers sont éliminés et les seconds découragés.
Pour atteindre ce but, l’armée va s’employer à rendre le champ de bataille transparent. Pour cela, l’état-major turc s’appuie sur le bond qualitatif de sa base industrielle de défense. Sans avoir recours à des achats extérieurs, l’industrie turque apporte des solutions « locales et nationales » (yerli ve milli) aux besoins de ses armées. En un mot, la Turquie accroît son indépendance et donc son autonomie stratégique.
Le drone Bayraktar, grâce à son système de caméra optique, devient un maillon essentiel du cycle « capteur à tireur ». Fonctionnant à grande vitesse, ce cycle assure la neutralisation des insurgés incapables de se déplacer. Équipés de munitions guidées, les drones sont utilisés non seulement pour la détection et l’identification, mais aussi pour frapper instantanément la cible. L’obusier Fırtına pulvérise n’importe quelle cible jusqu’à 40 km de distance. Les hélicoptères d’attaque T129, décalque de l’Agusta italien, servent d’appui feu.
Le système MILKED permet d’intercepter, de localiser et de brouiller les communications adverses. Le radar Acar sécurise les camps retranchés et complique les attaques. Ce système permet d’anticiper les points de chute des roquettes ou des obus et de régler en retour les tirs de contre-batterie.
Face à cette montée en gamme, le PKK peine à rattraper son retard. Hormis l’éternel couple RPG-Kalashnikov, l’arsenal de l’organisation demeure rachitique. Seuls quelques fusils russes de précision, Dragounov, sont distribués au compte-gouttes. Dotés d’une portée effective de 1 200 mètres, les ingénieurs du PKK ont réussi à les modifier pour étendre leur efficacité à 2 000 mètres, les rebaptisant au passage « fusils du Zagros ». Enfin, des missiles antichars filoguidés Konkours, peu adaptés au terrain, viennent compléter l’ensemble. Quant aux drones, ils sont embryonnaires. Les Iraniens auraient bien fourni des Shahed, mais sans grands résultats. Un temps, les insurgés ont pensé rétablir l’équilibre avec l’utilisation d’engins explosifs improvisés (EEI), des obus et des mines dotés de mise à feu rudimentaire, comme un téléphone portable. Mais les Turcs ont vite trouvé la parade grâce au système Dragon, qui génère un champ électromagnétique à haute puissance et désactive les EEI. En sus, le système MRAP (Mine Resistant Ambush Protected) sécurise les véhicules grâce à une coque blindée. En contrecoup, le PKK est rendu sourd, muet, aveugle et impotent.
Les çelik (cellule combattante) se volatilisent. Quant à leurs débris, ils se fondent en ville sous forme de réseaux dormants. Ainsi, la dernière action d’envergure de l’organisation, l’attaque du siège de Turkish Aerospace à Ankara, remonte à l’automne 2024. En vérité, l’annihilation progressive de la guérilla et de ses combattants outrepasse le seul domaine militaire. C’est une remise en cause directe de la fabrique de l’homme nouveau, raison d’être du PKK. Car la violence révolutionnaire que porte au pinacle l’organisation a valeur de propédeutique purificatrice. C’est par elle que l’opprimé rompt ses chaînes et s’émancipe. Sans guérilla, pas de violence, et donc de révolution anthropologique.
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Profilage à la turka
Début 2017, Ankara lance l’opération Dekapitasyon. Concrètement, il s’agit de neutraliser les ressources humaines du PKK en désarticulant sa direction. Comme l’explique une note de l’état-major, sur 231 organisations « terroristes » actives après la Seconde Guerre mondiale, 71 ont disparu après l’élimination de leur dirigeant. Au préalable, le renseignement militaire a dépouillé un grand nombre de documents internes tombés en sa possession, ce qui lui a permis d’obtenir une vision précise de l’organisation6.
Le PKK se divise en trois groupes : la direction historique (40 ans de présence dans l’organisation), les cadres intermédiaires (+ 5 ans de présence) et les nouvelles recrues.
Aux yeux de l’état-major, c’est d’abord aux cadres intermédiaires qu’il faut s’attaquer. Ils constituent la colonne vertébrale du PKK. C’est à travers eux que l’organisation se régénère sans cesse. Ce sont eux qui transmettent les codes et les normes aux plus jeunes. Toujours eux qui ont la charge de la planification tactique et opérationnelle et donc de la bonne marche de l’organisation. Pour finir, c’est sous leur influence que les plus jeunes recrues se radicalisent.
En effet, le renseignement militaire estime que les nouveaux venus (16-25 ans) s’engagent rarement au nom de raisons idéologiques. Ils obéissent plutôt à des stratégies individuelles : rupture familiale, manque d’opportunité sociale et professionnelle, chômage, goût pour l’aventure.
Durant les premières années, face à l’écart entre les promesses et la réalité, beaucoup de jeunes militants manifestent le désir de quitter l’organisation. Cependant, la poigne des cadres plus âgés coupe court à ces velléités. C’est donc à eux qu’il faut s’attaquer pour disloquer la structure du PKK.
Ce qui doit conduire à rompre la chaîne de transmission des savoir-faire pratiques entre génération montante et cadres expérimentés. Une fois ce lien brisé, la motivation des jeunes recrues s’émousse : privés de mentor, ils commencent à mettre en cause la hiérarchie. Mécaniquement, les critiques envers la direction, jugée distante, hautaine et inaccessible, s’exacerbent.
De proche en proche, ces griefs s’étendent à l’ensemble du PKK. Dépourvus de meneurs de terrain, les opérations diminuent et la dynamique de groupe s’affaiblit. Terrés dans leurs caches, les combattants n’osent plus sortir, ce qui réduit la visibilité de l’organisation et sa capacité à susciter l’adhésion. Oisifs, ils ruminent leurs échecs, laissent libre cours au mauvais esprit. Naturellement les dissensions intestines explosent. À terme, c’est toute l’organisation qui se désagrège.
Dans les faits, la mise en œuvre de ce plan s’effectue à l’aide de drones et de frappes ciblées7. Sur le site du ministère de l’Intérieur, la liste des personnes recherchées est régulièrement mise à jour. Les individus visés sont classés par couleur (gris, jaune, orange, rouge) selon leur importance.
Sans entrer dans un déroulé fastidieux, l’on observe que les cadres abattus correspondent toujours au même portrait-robot. L’essentiel a rejoint le PKK au début des années 1990 ou 2000, avant d’en gravir les échelons et d’essaimer à travers toutes les poupées gigognes de l’organisation : formateurs au sein des HPG (Forces de Défense du Peuple, branche militaire), responsables du YJA-STAR (Unités des Femmes libres, branche féminine), agents du NLP (Groupe de Recherche Politique et Stratégique, service de renseignement), ou bien trésoriers des franchises régionales du parti.
Des primes, allant de 2 à 20 millions de livres turques (soit 40 000 à 400 000 euros), sont offertes pour toute information jugée utile8. Entre 2015 et 2025, 438 cadres du PKK ont été éliminés : 406 en Turquie, 32 en Irak et 11 en Syrie.
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La désintégration du PKK
En l’espace de dix ans, c’est tout l’appareil militaire de l’organisation kurde qui sombre. Un objectif atteint avec un ratio de pertes de 1 pour 4 : 1 500 membres des forces de sécurité ont perdu la vie, contre environ 4 800 pour le PKK.
Trois grandes étapes scandent ce processus. Tout d’abord, en 2015, le PKK lance une insurrection générale dans les principales localités du sud-est de la Turquie. L’organisation cherche à reproduire le modèle instauré à Kobané, en Syrie, et à défier l’État turc en vue d’un grand Kurdistan autonome. Le PKK théorise cette stratégie dans un document interne intitulé Guérilla urbaine rurale. Les kurdistes veulent passer d’un système de milice classique à celui d’un peuple en arme, composé de combattants qui allient vie civile et préparation active au grand soir.
La branche jeune du PKK (YDG-Mouvement de la Jeunesse Patriotique Révolutionnaire), fer de lance du soulèvement, bénéficie du soutien de combattants plus expérimentés descendus des montagnes, mais l’échec est total. Peu préparées au combat urbain et sans coordination, les unités kurdes sont isolées et encerclées. L’armée découpe les villes en secteur, puis perce les murs et nettoie les pâtés de maisons. Surtout, la population demeure neutre et n’intervient pas, se contentant d’observer de loin. Dans les zones rurales, la situation vire à la catastrophe. Traquées par les drones, les çeliks (cellules combattantes de dix membres) disparaissent corps et biens. Début 2025, il ne reste plus qu’une dizaine de cellules actives sur le territoire turc, soit à peine une centaine de militants.
À partir de 2020, l’armée expulse du territoire national le gros du PKK. La guérilla concentre alors ses effectifs aux confins des frontières turque, irakienne et syrienne. Aussi, les diverses opérations que lance l’état-major — Griffe, Bouclier de l’Euphrate, Source de Paix — visent à déplacer le conflit vers les bases arrière de l’organisation kurde. En ligne de mire ultime se trouvent les monts du Kandil, sanctuaire et quartier général du PKK. Toutefois, entre le Kandil et la frontière turque, s’étend une zone tampon ; la vallée du Zap, sous la coupe du mont Metin (1 700 mètres d’altitude). Ce sommet, difficile d’accès, dresse un formidable balcon sur la frontière turque. De violents accrochages s’y déroulent.
Sous la montagne, deux tunnels superposés abritent les combattants du PKK. Ces tunnels seraient également reliés aux localités situées en contrebas, d’où provient le ravitaillement. Pour s’emparer de la vallée, l’armée turque a lancé une série d’opérations compartimentées permettant d’occuper et de nettoyer le terrain de manière progressive. Cependant, si les forces turques parviennent à occuper les sommets au printemps et en été, elles sont obligées de les évacuer à l’arrivée de la mauvaise saison. Les soldats turcs sont alors attendus de pied ferme par les combattants du PKK, qui reprennent aussitôt leurs positions. Par ailleurs, les dispositifs de surveillances électroniques, y compris aériens, deviennent inefficaces dès que les conditions météorologiques se dégradent. Pour toutes ces raisons, l’armée turque décide d’installer des bases permanentes sur la montagne elle-même.
Fin 2025, l’organisation évacue ses derniers postes du mont Metin. Le PKK perd sa principale porte d’entrée vers la Turquie, tandis que les liaisons vers la Syrie se compliquent. Désormais, repliée sur les contreforts du Kandil, l’organisation kurde se retrouve acculée à la frontière iranienne.
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Quoi qu’il en soit, autant que l’impasse tactique, c’est l’incapacité de l’organisation à renouveler son vivier humain qui oblige le PKK à négocier avec Ankara début 2025. Les nouvelles arrivées ne compensent plus les pertes, seul d’Iran un mince filet de recrues continue de s’écouler. Pire, l’hécatombe des cadres intermédiaires a provoqué une rupture de la chaîne d’instruction que les cadres plus âgés s’avèrent incapables de compenser. La transmission des techniques de piégeage, des bases de la transmission cryptée et du maniement des armes se grippe. L’organisation se sclérose. Par ricochet, l’esprit offensif et la capacité à innover périclitent. Néanmoins, l’armée turque a eu l’intelligence d’épargner la direction suprême, ce qui ménage des interlocuteurs.
En définitive, si le Président turc n’a pas encore remporté la paix, il a au moins gagné la guerre. Quand bien même le processus de paix échouerait, le niveau de conflictualité devrait diminuer, faute de combattants côté PKK. La guerre, continuation de la politique par d’autres moyens, a permis à Erdoğan d’imposer sa paix au PKK. Sans doute sans jamais l’avoir lu, Erdoğan a-t-il appliqué le mot de Clausewitz : « On ne se bat jamais, paradoxalement, que pour engendrer une paix, une certaine forme de paix »9.
1. Témoignage d’un ancien attaché militaire en poste à Ankara à l’auteur.
2. Robert Taber, The War of the Flea: A Study of Guerrilla Warfare Theory and Practice, Paladin, Londres, 1970, pp. 27-28.
3. Gerhard Grüßhaber, The ‘German Spirit’ in the Ottoman and Turkish Army, 1908-1938: A History of Military Knowledge Transfer, Walter de Gruyter GmbH & Co KG, 2018, p. 296.
4. Colmar Von Der Goltz, La nation armée, Hinrichsen et Compagnie Éditeurs, Paris, 1884, p. 1.
5. Spyridon Plakoudas, Insurgency and Counter-Insurgency in Turkey: The New PKK, Palgrave Pivot, 2018, p. 36.
6. Cenker Korhan Demir, Erol Başaran Bural, Turkish Counterterrorism Strategy Against the PKK: A Security-Oriented Perspective, CRC Press, Londres, 2025, pp. 228-244.
7. Polat Safi, Milli Istihbarat Teşkilat, 1826-2023 [L’Organisation nationale du renseignement], Kronik, Istanbul, 2023, pp. 400-402.
8. Liste des personnes recherchées, ministère turc de l’Intérieur.
9. Carl Von Clausewitz, De la Guerre, Flammarion, Paris, 2014, p. 384.










