Le Yarlung Tsangpo, arme hydraulique de la Chine contre l’Inde

2 juin 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Barrage Inde (c) Conflits

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Le Yarlung Tsangpo, arme hydraulique de la Chine contre l’Inde

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  • La Chine construit sur le Yarlung Tsangpo, en amont du Brahmapoutre indien, un méga-barrage d’une capacité trois fois supérieure au barrage des Trois-Gorges — donnant à Pékin un contrôle inédit sur les ressources en eau du nord-est de l’Inde et du Bangladesh.

  • New Delhi répond par ses propres projets de barrages en Arunachal Pradesh, territoire que la Chine revendique sous le nom de « Tibet du Sud » — superposant ainsi le contentieux hydraulique au contentieux territorial.

  • La Chine contrôle les sources de dix grands fleuves asiatiques et a refusé de signer tout traité contraignant de partage des eaux avec ses voisins en aval.

Carte AFP — Un projet de barrage chinois suscite les craintes de l'Inde

Le méga-barrage chinois sur le Yarlung Tsangpo et les projets de barrages indiens en Arunachal Pradesh. Sources : AFP, Centre mondial de données sur le ruissellement.

Il y a des fleuves qui sont des frontières. Et il y a des fleuves qui sont des armes. Le Yarlung Tsangpo combine les deux. Cette carte résume l’un des contentieux géopolitiques les plus lourds de conséquences des prochaines décennies : le contrôle chinois des eaux qui alimentent le nord-est de l’Inde, le Bangladesh et une partie de la Birmanie.

Un fleuve, deux noms, trois pays

Le Yarlung Tsangpo prend sa source au Tibet, à plus de 4 000 mètres d’altitude, et coule d’ouest en est sur le plateau tibétain. À la frontière entre la Chine et l’Inde, il effectue un virage spectaculaire, donnant lieu à l’un des plus grands canyons du monde. Puis il descend brutalement vers les plaines indiennes, où il devient le Brahmapoutre. Il traverse ensuite l’Arunachal Pradesh et l’Assam avant d’entrer au Bangladesh sous le nom de Jamuna, puis de se jeter dans le golfe du Bengale. Un seul fleuve, trois noms, trois pays, des centaines de millions de personnes qui en dépendent pour l’irrigation, l’eau potable et la production d’électricité.

C’est dans cette géographie que la Chine a décidé de construire ce que ses responsables appellent eux-mêmes un « méga-barrage ». Le projet, approuvé dans le cadre du 14e plan quinquennal chinois, est d’une ampleur sans précédent : il produirait environ 300 milliards de kWh par an, soit trois fois la production du barrage des Trois-Gorges, lui-même le plus grand barrage hydroélectrique du monde. Sa construction a commencé en 2024.

Lire aussi : La Chine, château d’eau de l’Asie

La peur indienne : l’aval sous contrôle

Le méga-barrage chinois est positionné en amont, avant que le fleuve n’entre en territoire indien. Cela signifie que Pékin aura la capacité de réguler le débit du Brahmapoutre à sa guise : retenir l’eau en période de sécheresse pour priver l’Inde d’irrigation, ou au contraire ouvrir les vannes en période de crue pour provoquer des inondations catastrophiques dans les plaines de l’Assam et du Bangladesh.

Ce n’est pas une hypothèse théorique. En 2017, lors de la crise de Doklam entre les deux pays, la Chine avait interrompu pendant plusieurs semaines la transmission des données hydrologiques du Brahmapoutre à l’Inde. Des données indispensables pour anticiper les crues. Le message était clair : l’eau est un levier de pression.

La réponse indienne est visible sur la carte : un projet de barrage à Riew, en Arunachal Pradesh, juste en aval du point d’entrée du fleuve sur le territoire indien. L’Inde cherche à constituer sa propre capacité de stockage et de régulation avant que le fleuve ne s’étale dans les plaines. Mais ce projet se heurte à une double difficulté : il est en aval du barrage chinois, donc structurellement dépendant des décisions de Pékin, et il se situe dans une zone elle-même disputée — l’Arunachal Pradesh, que la Chine revendique en totalité sous le nom de « Tibet du Sud ».

Lire aussi : Inde-Chine, la rivalité himalayenne

L’Arunachal Pradesh, territoire disputé

La carte matérialise ce contentieux territorial par une ligne pointillée à l’est — la zone disputée. L’Arunachal Pradesh est administré par l’Inde depuis l’indépendance, mais Pékin n’a jamais reconnu sa souveraineté. Cette revendication n’est pas sans conséquence directe sur le dossier hydraulique : si la Chine conteste la légitimité indienne sur ce territoire, elle conteste implicitement le droit de l’Inde à y construire des barrages et à y exercer sa souveraineté sur les eaux qui le traversent.

Trois projets indiens figurent sur la carte dans cette zone : le barrage de Riew sur la Siang — le nom local du Yarlung Tsangpo après sa descente vers l’Inde —, le projet de la vallée inférieure du Dibang, et le projet hydroélectrique de Subansiri, sur un affluent du Brahmapoutre. Ces trois chantiers sont une réponse directe au méga-barrage chinois : New Delhi tente de sécuriser ses ressources hydrauliques dans une région qu’elle sait vulnérable.

Lire aussi : L’Arunachal Pradesh, pomme de discorde sino-indienne

L’eau comme enjeu stratégique du XXIe siècle

La Chine contrôle les sources de dix des grands fleuves asiatiques : le Mékong, l’Irrawaddy, la Salouen, l’Indus, le Gange, le Brahmapoutre, entre autres. Elle est, de fait, le château d’eau de l’Asie. Et elle a systématiquement refusé de signer des traités contraignants sur le partage des eaux avec ses voisins en aval. Le méga-barrage du Yarlung Tsangpo n’est pas seulement un projet énergétique, c’est la consolidation d’une souveraineté hydraulique que Pékin exerce sans contre-pouvoir.

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