La ligne Durand, la frontière que l’Afghanistan n’a jamais reconnue

16 juillet 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : L'espace temps du terrorisme et de l'insurrection victorieuse en Afghanistan

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La ligne Durand, la frontière que l’Afghanistan n’a jamais reconnue

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Deuxième épisode de notre série d’été « Les frontières inattendues ». Derrière chaque frontière absurde, il y a un moment où des hommes ont décidé du sort de peuples qu’ils ne connaissaient pas.

En 1893, un fonctionnaire britannique trace une ligne de 2 600 kilomètres entre l’Inde des Indes et l’Afghanistan, coupant en deux le peuple pachtoune.

Jamais reconnue par Kaboul, cette frontière a basculé début 2026 dans la « guerre ouverte » entre l’Afghanistan des Taliban et le Pakistan.

Il y a des frontières que l’on conteste, et d’autres que l’on refuse purement et simplement de reconnaître. La ligne Durand appartient à cette seconde catégorie. Depuis plus d’un siècle, aucun gouvernement afghan — monarchie, république, communistes, moudjahidines, Taliban — n’a jamais admis la légitimité de cette ligne de 2 611 kilomètres qui le sépare du Pakistan. Et début 2026, ce litige centenaire a débouché sur ce que les deux camps appellent désormais une « guerre ouverte ».

Le trait d’un fonctionnaire de l’Empire

Comme Sykes-Picot, la ligne Durand naît d’un bureau et d’un crayon. En 1893, Sir Henry Mortimer Durand, secrétaire aux Affaires étrangères de l’Inde britannique, négocie avec l’émir d’Afghanistan Abdur Rahman Khan une ligne de démarcation entre les sphères d’influence britannique et afghane. L’objectif est purement géostratégique : il s’agit, en plein « Grand Jeu » entre Londres et Saint-Pétersbourg, d’ériger une barrière contre l’expansion russe en Asie centrale et de doter l’Empire des Indes d’un glacis défensif.

Le problème est que cette ligne, tracée selon les commodités de l’Empire, traverse en plein cœur les terres du peuple pachtoune. Du jour au lendemain, des tribus, des clans, parfois des familles se retrouvent réparties de part et d’autre d’une frontière abstraite. Les Pachtounes, qui ne se reconnaissaient aucune allégeance à cette ligne, ont continué de circuler, de commercer et de se marier d’un versant à l’autre des montagnes comme si elle n’existait pas. Le tracé colonial a créé une fracture ethnique et culturelle qui n’a jamais cessé de peser.

Du jour au lendemain, des tribus, des clans, parfois des familles se retrouvèrent répartis de part et d’autre d’une ligne abstraite.

Un siècle de refus

À la naissance du Pakistan, en 1947, l’Afghanistan fut le seul pays à s’opposer à son admission à l’ONU, précisément à cause de la ligne Durand : Kaboul réclamait le rattachement des zones pachtounes, voire la création d’un « Pachtounistan » indépendant. En 1955 et 1961, les relations diplomatiques entre les deux capitales furent rompues sur cette question. Le contentieux a traversé toutes les époques : l’invasion soviétique, la guerre civile, la première période taliban.

L’ironie est cruelle pour Islamabad. Dans les années 1990, le Pakistan avait soutenu l’arrivée des Taliban au pouvoir à Kaboul en espérant, ces derniers étant pachtounes, qu’ils finiraient par reconnaître la ligne Durand. Il n’en fut rien : même les Taliban, pourtant largement redevables d’Islamabad, refusèrent obstinément d’entériner ce qu’ils considèrent comme une humiliation coloniale. Reconnaître la ligne reviendrait, pour eux, à trahir l’unité du peuple pachtoune et à compromettre leur propre pureté idéologique.

2026 : de l’escarmouche à la guerre ouverte

Le retour des Taliban au pouvoir en 2021, après le départ américain, a ravivé le conflit au lieu de l’apaiser. Le Pakistan accuse Kaboul d’abriter le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), la branche pakistanaise du mouvement, qui multiplie les attentats sur son sol. La construction par Islamabad, depuis 2017, d’une clôture frontalière le long de la ligne Durand — perçue par les Afghans comme une tentative de figer dans le béton une frontière illégitime — a encore envenimé la situation. On a dénombré des dizaines d’accrochages depuis 2021.

L’engrenage s’est emballé fin 2025. Après une semaine d’affrontements meurtriers en octobre, un cessez-le-feu fragile fut négocié sous médiation qatarie et turque, mais les pourparlers de Doha et d’Istanbul échouèrent. Début 2026, à la suite d’une série d’attentats au Pakistan, l’escalade devint vertigineuse : le 26 février 2026, après des attaques afghanes sur des postes-frontières, Islamabad lança des frappes aériennes sur le sol afghan, touchant Kaboul, Kandahar et jusqu’à la base de Bagram. Le ministre pakistanais de la Défense déclara que la patience d’Islamabad était « épuisée » et que les deux pays étaient désormais en « guerre ouverte ».

Reconnaître, ou non ?

Fait nouveau et révélateur : en mars 2026, le ministre taliban de la Défense a publiquement reconnu que le Pakistan avait formulé une proposition formelle de reconnaissance définitive de la ligne Durand comme frontière internationale. La question, longtemps taboue, est donc désormais sur la table — mais elle place Kaboul devant un dilemme insoluble.

Car reconnaître la ligne, ce serait pour les Taliban renier un siècle de revendication nationale et risquer de fracturer leur propre camp entre « pragmatiques » et « radicaux ». Mais surtout, durcir cette frontière — la clôturer, la fermer, la militariser — menace de raviver le nationalisme pachtoune et de créer un terreau de recrutement pour les groupes armés hostiles aux deux États. C’est tout le paradoxe : la porosité de la ligne Durand est une source d’instabilité, mais sa fermeture en serait peut-être une plus grande encore.

La ligne Durand illustre ainsi, mieux qu’aucune autre, la leçon de notre série. Un fonctionnaire britannique a tracé en 1893 une frontière pour les besoins d’un empire aujourd’hui disparu. Plus d’un siècle plus tard, deux États dotés chacun d’arsenaux considérables — le Pakistan possède l’arme nucléaire — se font la guerre à propos de ce trait sur une carte. Entre les deux, un peuple, les Pachtounes, que personne n’a consulté en 1893 et que cette ligne continue de déchirer. Les empires passent ; leurs frontières, elles, restent — et continuent de tuer.

Prochain épisode : le corridor de Dantzig, la frontière qui déclencha la Seconde Guerre mondiale.

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