La question revient sans cesse, posée avec perplexité ou ironie : ce pays où prospèrent des milliardaires, où Alibaba et Huawei se disputent les marchés mondiaux, où les centres commerciaux de Shanghai rivalisent avec ceux de Tokyo, est-il encore communiste ? Pour y répondre, il faut éviter deux écueils : prendre le Parti communiste chinois au mot, ou balayer son marxisme comme un décor de théâtre. Ce qui se passe en Chine est plus étrange que l’un ou l’autre.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
Romain Blachier travaille dans le secteur de l’énergie. Il est enseignant en géopolitique de l’énergie et affaires publiques à EM Lyon, Inseec, Ileri et HEIP. Président de l’Association France-Formosa, il est spécialiste des questions énergétiques et stratégiques en Asie de l’Est. Il a publié récemment dans la Revue Conflits et le Taipei Times sur la vulnérabilité énergétique de Taïwan.
Le communisme de Shanghai et celui de Pékin
Il y a un communisme chinois qui parle à l’imaginaire européen. Celui de Malraux dans La Condition humaine : les ouvriers de Shanghai en 1927, les cellules clandestines, les militants qui meurent pour la révolution mondiale. Ce communisme-là a existé, mais il n’a duré que quelques années. Tout comme, des décennies plus tard, les soutiens aux guérillas camerounaises et zimbabwéennes ou les fonds versés à des groupes pro-Pékin en Europe ne dureront guère.
Le massacre de Shanghai en avril 1927 ferme la parenthèse. Mao impose une autre voie : la révolution par la paysannerie, la libération nationale autant que la lutte sociale. Le PCC naît comme mouvement de classe ; il survit en devenant mouvement national, concurrençant les nationalistes du Kuomintang. Le « siècle d’humiliation » fournit le carburant émotionnel que la théorie des classes ne suffit pas à produire dans un pays de 400 millions de paysans.
Le patriotisme du PCC n’est donc pas un ajout tardif. Il est constitutif. Mao, à l’automne 1949, ne proclame pas la victoire du prolétariat. Il dit : « Le peuple chinois s’est levé. » Une phrase de souveraineté, pas de lutte des classes.
La pauvreté n’est pas le socialisme
Deux citations suffisent. Deng Xiaoping, tournée dans le sud, janvier 1992, vingt jours après la dissolution de l’URSS : « La pauvreté n’est pas le socialisme. » Xi Jinping, rapport au 20e Congrès, octobre 2022 : « Le manque matériel n’est pas le socialisme, pas plus que l’appauvrissement culturel. »
Le marxisme chinois se définit par ses résultats, le bien-être concret, pas par le respect d’un catéchisme. Derrière ces formules, une hantise : la chute de l’URSS. Deng, qui avait étudié à Moscou en 1926 et s’était rendu sept fois en Union soviétique, tenait un diagnostic simple : l’URSS a échoué parce que son peuple vivait mal, faisait la queue devant des boutiques vides. La Chine a poussé la logique à l’inverse en devenant l’usine mondiale des biens de consommation.
Lire aussi : Mikhaïl Gorbatchev et la perestroïka
L’autopsie soviétique, de Mao à Xi
L’obsession pour l’effondrement soviétique est un programme institutionnel. L’Académie chinoise des sciences sociales a produit trois documentaires sur la chute du PCUS, projetés comme formation obligatoire pour les cadres. En 2022, un film de 94 minutes sur « le nihilisme historique et la désintégration de l’Union soviétique » circulait encore dans tout l’appareil.
Deng en tirait une leçon pragmatique : produire des biens de consommation, ouvrir le marché. En 1979, il réoriente le plan quinquennal de l’industrie lourde vers la consommation. C’est sans doute cet instinct qui sauvera son parti dix ans plus tard. Zhang Weiwei, son interprète, rapporte son commentaire après la rencontre avec Gorbatchev : « Cet homme peut avoir l’air intelligent, mais en fait il est stupide. » Stupide parce qu’il avait libéré la parole avant de remplir les assiettes.
Xi ajoute une couche décisive. L’URSS n’est pas tombée seulement parce que les gens vivaient mal. Elle est tombée parce que le Parti avait perdu la foi en lui-même. En 2013, Xi lâche : « La négation totale de Lénine, de Staline, a semé le nihilisme historique. Le PCUS s’est dispersé comme un troupeau d’animaux effrayés. » Cette critique reprend exactement le diagnostic de Mao dans les années 1960. Seule la conclusion pratique change : Mao en déduisait qu’il fallait radicaliser la révolution, Deng qu’il fallait développer l’économie, Xi qu’il faut nourrir le peuple et blinder l’idéologie en même temps.
Ce que « marxiste » veut dire à Pékin
Être marxiste en Chine en 2026, c’est d’abord une obligation. L’étude du marxisme-léninisme est imposée à tous les étudiants, toutes filières confondues. Les mathématiques elles-mêmes doivent intégrer une composante idéologique. Les facultés de marxisme se sont multipliées, grassement dotées.
Au-delà de l’appareil, trois traits concrets subsistent. Le matérialisme historique comme philosophie de l’Histoire : le « grand renouveau de la nation chinoise » est présenté comme inéluctable, et le Parti comme son instrument. L’analyse par les contradictions : sous Mao, la lutte des classes ; sous Deng, l’arriération de la production ; sous Xi, le « développement déséquilibré ». Le vocabulaire reste marxiste, le contenu change à chaque ère. Et le Parti d’avant-garde : cent millions de membres, un appareil partout.
Lire aussi : Le modèle chinois à la croisée des chemins
Ce qui a disparu de Marx
La lutte des classes est officiellement résolue. Avec un coefficient de Gini supérieur à 0,46, la Chine est l’un des pays les plus inégalitaires d’Asie, mais cette inégalité est traitée comme un problème technique, pas comme un conflit capital-travail. L’internationalisme prolétarien a cédé la place au « Rêve chinois » : rêve national, pas rêve de classe. Les syndicats indépendants sont illégaux, les militants ouvriers arrêtés. Pour Marx, la classe ouvrière devait s’émanciper elle-même. En Chine, le Parti émancipe à sa place. Le dépérissement de l’État, enfin, est impensable : l’État se renforce, se numérise, se centralise.
Du social sans la politique
Les faits sociaux sont pourtant massifs. Plafonnement des salaires dans la finance publique, 100 millions de personnes sorties de la pauvreté absolue, 626 milliards de dollars pour l’éducation et la sécurité sociale en 2025, 6,5 millions de logements sociaux prévus.
Le discours est révélateur. En février 2025, Xi réunit les grands patrons — Ren Zhengfei, Jack Ma — et leur dit : « Chérissez des aspirations patriotiques et utilisez la prospérité pour promouvoir la prospérité commune. » Il demande aux riches d’être patriotes, pas de redistribuer au nom de la justice. C’est du noblesse oblige. Quand les ouvriers de BYD se mettent en grève début 2025, ils le font sans cadre légal. Politique sociale sans mouvement social. Le Parti donne, le Parti reprend, personne ne discute les termes.
Lénine plus que Marx
Ce qui structure le PCC, ce n’est pas Le Capital, c’est Que faire ? Le parti d’avant-garde, la discipline de fer, le centralisme démocratique, la conviction que les masses livrées à elles-mêmes ne dépassent pas la conscience trade-unioniste : du Lénine pur. Le PCC fonctionne comme Lénine pensait qu’un parti révolutionnaire devait fonctionner, mais il ne fait plus la révolution. Il administre. Wang Huning n’est pas un théoricien marxiste au sens classique. C’est un ingénieur du pouvoir léniniste, qui adapte le logiciel organisationnel sans jamais toucher au noyau dur : le Parti dirige tout, le Parti sait mieux, le Parti ne partage pas.
Le retour du politique
Il y a pourtant quelque chose de profondément marxiste, au sens large, dans le projet chinois, même si ce n’est pas là où on le cherche d’habitude. Le PCC porte une thèse radicale : le politique peut et doit soumettre l’économique. L’exact inverse du consensus occidental depuis les années 1980, où l’État est prié de s’effacer devant le marché et de ne surtout pas « fausser les signaux-prix ». À Pékin, le signal-prix est un outil parmi d’autres, rarement le plus important.
Quand Xi convoque Jack Ma en 2020 pour bloquer l’introduction en bourse d’Ant Group, puis soumet les géants de la tech à des amendes record et des restructurations forcées, le message est limpide : les féodalités numériques ne gouverneront pas. Le capitalisme de plateforme, en Chine, ne dévore pas l’État. C’est l’État qui décide combien de temps un adolescent passe sur Douyin et combien un PDG de la tech a le droit de gagner.
L’instrument le plus concret de cette emprise est la cellule du Parti dans l’entreprise. À partir de 2016, les entreprises d’État ont été sommées d’inscrire le rôle dirigeant de la cellule directement dans leurs statuts. Le principe est celui de la « discussion préalable par le Parti » : investissements majeurs, fusions, nominations de cadres dirigeants, orientation stratégique, tout doit passer par la cellule avant d’atteindre le conseil d’administration. Dans les entreprises d’État les plus importantes, le secrétaire de cellule et le président du conseil sont souvent la même personne, rendant la distinction entre gouvernance d’entreprise et gouvernance politique purement formelle.
Lire aussi : Histoire de la puissance chinoise. Entretien avec Claude Chancel
Un modèle d’exportation ?
Ce marxisme sinisé ne reste pas cantonné à l’intérieur des frontières. Un centre de formation en lien avec une demi-douzaine d’organisations politiques africaines a été ouvert en Tanzanie. Puis, en 2024, un accord avec le parti au pouvoir au Kenya prévoit une école de formation des cadres à Nairobi. La formation porte sur la Pensée Xi Jinping, les méthodes de gouvernance, la « modernisation à la chinoise ».
Ce que la Chine exporte, ce n’est pas le communisme. La sinisation toujours plus poussée du marxisme sous Xi, l’insistance sur les « caractéristiques chinoises », la civilisation millénaire, le confucianisme comme socle, rendent l’idéologie intransférable par définition. La Pensée Xi Jinping n’est pas le Manifeste : elle s’adresse à la nation chinoise, pas aux travailleurs du monde. Le contraste avec l’URSS de la guerre froide est net : Moscou conditionnait son aide à l’alignement idéologique. La Chine de Xi demande autre chose à ses partenaires : voter avec elle à l’ONU, acheter ses technologies, ne pas reconnaître Taïwan.
Lire aussi : L’idéologie nord-coréenne Juche, au-delà du communisme
Répondre à la question
La Chine est-elle communiste ? Si l’on entend un pays visant l’abolition de la propriété privée, l’auto-émancipation du prolétariat et l’internationalisme ouvrier, non. Selon ces critères, l’URSS ne l’a jamais été non plus. Si l’on entend un pays gouverné par un parti léniniste, qui pratique une redistribution massive et tire sa légitimité de la promesse d’un bien-être croissant, oui. À sa manière.
Le PCC a gardé de Marx la philosophie de l’Histoire. De Lénine, l’avant-garde. De Mao, la critique du « révisionnisme ». De Deng, le pragmatisme. De Xi, la dimension civilisationnelle et le primat du politique. Il a vidé la lutte des classes de son contenu, l’internationalisme, le droit à l’auto-organisation. L’habillage est marxiste, le projet est national.
Un dernier paradoxe : le PCC de Xi, par son nationalisme développementaliste et sa redistribution par le haut, ressemble davantage au Kuomintang de Chiang Ching-kuo dans le Taïwan des années 1970-1980 qu’au PCC de Mao. Parti unique, économie mixte sous contrôle étatique, nationalisme de civilisation, élévation du niveau de vie comme source de légitimité. Le parallèle est troublant.










