Arménie-Russie : le moment de vérité. Entretien avec Sergey Melkonian

16 août 2026

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Arménie-Russie : le moment de vérité. Entretien avec Sergey Melkonian

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  • Diversification affichée, pivot redouté à Moscou : la politique étrangère arménienne se joue à la fois sur la Russie, l’UE, la Turquie, l’Iran et les États-Unis.

  • Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, décrypte les lignes rouges du Kremlin, les limites réelles de la diversification énergétique et le rôle pivot de la Turquie.

  • Malgré le bras de fer entre la Russie et l’Occident, la menace centrale reste, pour lui, l’Azerbaïdjan soutenu par Ankara.

Propos recueillis par Tigrane Yégavian

Après plusieurs années de tensions entre Erevan et Moscou, comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état réel des relations arméno-russes ? Sommes-nous face à une crise conjoncturelle, à une redéfinition durable du partenariat ou à une rupture progressive ?

Sergey Melkonian – Le gouvernement arménien, ou plus précisément le parti au pouvoir, décrit les changements actuels dans les relations arméno-russes comme une « transformation pragmatique ». Cette formulation figure explicitement dans le programme électoral du parti. Autrement dit, Erevan reconnaît elle-même qu’une certaine réévaluation de la relation est en cours. La Russie, de son côté, n’a pas encore proposé de définition claire de l’état actuel des relations bilatérales. Les responsables russes se sont surtout exprimés sur les conséquences possibles de l’orientation actuelle de la politique étrangère arménienne, plutôt que de fournir une caractérisation précise de la transformation elle-même. Si, toutefois, on prend le concept de « transformation pragmatique » des autorités arméniennes et qu’on l’observe à travers le prisme du narratif moscovite, alors, du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une « transformation destructrice ».

Ce qui ne fait aucun doute, c’est que la relation change substantiellement. Sa nature est en cours de reconsidération dans le domaine sécuritaire, dans l’économie, et de plus en plus dans le domaine politique également. L’Arménie a officiellement déclaré une politique de diversification, et la part de la Russie a effectivement commencé à décliner dans certains domaines. Ce processus s’est d’abord manifesté de la manière la plus visible dans le domaine sécuritaire, en particulier dans les achats d’armement. Il y avait cependant des raisons objectives à cela, notamment l’incapacité de la Russie à honorer les livraisons d’armes précédemment convenues. L’Arménie a par conséquent élargi sa coopération de défense et ses achats auprès d’autres partenaires, notamment l’Inde, la France, l’Iran, la Belgique et d’autres. La dimension économique est plus complexe. L’Arménie a également déclaré une politique de diversification économique, tandis que la Russie a introduit un certain nombre de mesures économiques en réponse. À mon sens, cependant, nombre de ces mesures relèvent davantage du politique que du strictement économique. Le problème fondamental est que ce qu’Erevan décrit comme une diversification est de plus en plus perçu à Moscou comme un basculement. Le problème, du point de vue russe, n’est donc pas la diversification en tant que telle, mais plutôt la direction dans laquelle elle s’opère. Les achats d’armements de l’Arménie auprès de l’Inde, de la France, de l’Iran ou de la Belgique n’ont pas suscité en soi le même niveau d’inquiétude politique. La situation devient qualitativement différente lorsque l’Arménie déclare ouvertement son intention de se rapprocher de l’UE, que la Russie considère officiellement comme un « bloc » hostile.

L’Arménie a désormais formellement adopté un cap vers l’intégration européenne et a déclaré son intention de poursuivre l’adhésion à l’UE. Pour cette raison, je qualifierais l’étape actuelle des relations arméno-russes de moment de vérité. Pendant un certain temps, l’Arménie a pu se maintenir dans une « zone grise » relativement large : développant ses relations avec l’Inde, d’autres partenaires, ainsi qu’avec les pays occidentaux, mais dans certaines limites qui ne remettaient pas fondamentalement en cause le cadre stratégique existant. Aujourd’hui, cette zone grise se rétrécit de plus en plus. Dès lors que l’Arménie déclare officiellement son intention de passer d’un pôle stratégique à un autre, la marge d’ambiguïté commence à disparaître. La Russie, de son côté, signale de plus en plus que l’Arménie devra en définitive faire un choix. Je pense donc que le moment de vérité dans les relations arméno-russes approche. Le caractère futur de la relation dépendra largement de la décision stratégique que prendra l’Arménie.

« Du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une transformation destructrice. »

Quelles sont, selon vous, les véritables lignes rouges du Kremlin vis-à-vis de l’Arménie ? Moscou peut-il tolérer un rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis tant que ses intérêts sécuritaires sont préservés, ou existe-t-il un seuil au-delà duquel une réaction russe deviendrait inévitable ?

Sergey Melkonian – Je dirais que le Kremlin a une ligne rouge fondamentale en ce qui concerne l’Arménie : l’Arménie ne doit pas devenir une alliée des adversaires militaro-politiques de la Russie. Du point de vue de Moscou, le point suivant compte également : le rapprochement de l’Arménie avec les adversaires de la Russie ne doit pas se faire aux dépens de la Russie, ou plus précisément, aux dépens de sa relation économique avec la Russie. Il est largement admis que le boom économique connu par l’Arménie depuis 2022 a été étroitement lié aux conséquences de la guerre russo-ukrainienne et à la confrontation plus large entre la Russie et l’Occident. Cela s’est manifesté sous diverses formes : la redirection des flux financiers, une forte augmentation de certaines opérations d’export-import, et l’arrivée d’un grand nombre de Russes en Arménie. Beaucoup d’entre eux ont acheté des biens immobiliers, investi dans des petites et moyennes entreprises, transféré des avoirs financiers vers l’Arménie, et contribué à l’augmentation du tourisme, en partie parce que le nombre de destinations facilement accessibles aux Russes a diminué, notamment en Europe. Par ailleurs, de leur point de vue, l’Arménie profite de relations formellement alliées avec la Russie (notamment des prix du gaz réduits, l’accès à son marché), et se sert de ces conditions avantageuses pour opérer un basculement ultérieur.

L’Arménie dispose-t-elle néanmoins d’une marge de manœuvre pour coopérer avec l’Occident tout en demeurant un bon partenaire de la Russie ?

Sergey Melkonian – Certainement. L’Arménie a évolué dans un tel espace pendant longtemps, et le potentiel de ce modèle n’a même pas été pleinement épuisé. Il est important de le souligner. En 2017, l’Arménie a signé l’Accord de partenariat global et renforcé avec l’Union européenne, et bon nombre de ses dispositions n’ont toujours pas été pleinement mises en œuvre. Cet accord a été conclu après que l’Arménie eut déjà rejoint l’Union économique eurasiatique, et il prévoit, entre autres, des réformes administratives internes avec le soutien de l’UE. Moscou n’a pas considéré ce cadre comme fondamentalement incompatible avec les engagements existants de l’Arménie. Il en va de même pour le processus de libéralisation des visas avec l’Union européenne. La Russie ne semble pas considérer cela, en soi, comme une ligne rouge. Certains développements connexes peuvent avoir des conséquences pour la Russie, par exemple les changements concernant la présence de gardes-frontières russes aux frontières de l’Arménie avec la Turquie et l’Iran, mais ces questions ne constituent pas nécessairement une réorientation géopolitique.

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La question décisive est de savoir si l’Arménie devient membre d’un bloc militaro-politique ou économique explicitement dirigé contre la Russie. Une logique similaire s’applique aux relations avec les États-Unis. J’irais même jusqu’à dire qu’il existe une marge considérable pour développer la coopération avec Washington. Dans le cas américain, cependant, les relations avec l’Iran pourraient devenir un enjeu plus sensible pour l’Arménie que les relations avec la Russie. Voilà, en somme, les lignes rouges politiques.

Les lignes rouges économiques sont liées principalement à la protection des actifs et des investissements russes en Arménie. On assiste actuellement à une réévaluation des structures de propriété et des actifs majeurs dans le pays. Un exemple est la situation autour des Réseaux électriques d’Arménie et du groupe Tashir, où les dispositifs de propriété et de gestion font l’objet d’un réexamen. Cela est particulièrement sensible parce que l’entreprise est associée à des capitaux russes, même si l’arrangement de propriété précédent pouvait lui-même être considéré comme un compromis destiné à s’éloigner d’une propriété directe par une entité purement russe, au profit d’un propriétaire arménien entretenant des liens économiques étroits avec la Russie. La question devient considérablement plus sensible lorsque l’Arménie commence à reconsidérer des actifs stratégiques spécifiques impliquant une participation russe directe, par exemple les chemins de fer ou d’autres éléments et types d’infrastructures critiques. De telles démarches pourraient devenir une ligne rouge si elles sont entreprises unilatéralement et en dehors de tout dialogue avec Moscou. La concession ferroviaire en est un bon exemple. L’Arménie a annoncé son intention de reconsidérer la concession, et le message a été transmis comme si une décision politique avait déjà été prise, alors que la partie russe n’en avait pas été formellement informée ni associée au processus dès le départ. Si de telles questions sont toutefois traitées par le dialogue, il pourrait néanmoins être possible de parvenir à des arrangements mutuellement acceptables.

Lire aussi : Pourquoi l’Arménie ne doit pas remplacer un protecteur par un autre : Hrair Balian sur l’équilibre entre la Russie et l’Occident

Comment décryptez-vous la stratégie de Nikol Pachinian ? Cherche-t-il à rééquilibrer la politique étrangère arménienne entre plusieurs partenaires, ou assiste-t-on à une véritable réorientation géopolitique vers l’Occident ?

Nous décrivons la politique étrangère actuelle de l’Arménie comme une diversification avec un accent net sur l’Occident. L’Arménie poursuit effectivement une diversification, mais le vecteur occidental occupe la place centrale au sein de cette politique. Cela se manifeste dans l’intensité et le nombre des contacts politiques, ainsi que dans les accords, les projets communs et les autres formes de coopération qui se développent. En ce sens, on n’observe pas un véritable équilibre entre, d’une part, l’Occident et, d’autre part, le Sud global ou l’Orient.

À mon avis, cependant, le chemin de l’Arménie vers l’Europe passe par la Turquie. Il ne passe même pas principalement par la Géorgie, comme on aurait pu le supposer auparavant, en particulier maintenant que le processus d’adhésion de la Géorgie à l’UE est effectivement gelé. Il passe par la Turquie. Qu’il s’agisse de projets énergétiques impliquant l’Union européenne ou de projets de transport envisagés, le facteur turc est central. C’est pourquoi je considère la normalisation des relations avec la Turquie comme l’une des priorités principales de la politique étrangère actuelle de l’Arménie. Nombre des décisions majeures d’Erevan en matière de politique étrangère semblent subordonnées à la logique consistant à atteindre cette normalisation, en utilisant tous les instruments disponibles et, si nécessaire, en faisant des concessions. L’Arménie semble également considérer l’implication occidentale comme un moyen de faciliter le processus de normalisation avec la Turquie. Ainsi, ce qui est largement présenté comme le tournant de l’Arménie vers l’Occident peut, sous un autre angle, également être interprété comme un tournant vers la Turquie. Cette distinction est importante, car un certain nombre de décisions de politique intérieure et étrangère de l’Arménie sont difficiles à expliquer uniquement par le récit de l’intégration occidentale. La pression exercée sur l’Église apostolique arménienne, les changements concernant certains symboles nationaux et références historiques, et d’autres évolutions similaires, entretiennent un lien beaucoup plus direct avec l’agenda de normalisation arméno-turque qu’avec les relations avec l’Union européenne ou les États-Unis. Il en va de même, par exemple, pour les déclarations selon lesquelles la reconnaissance internationale du génocide arménien ne serait plus une priorité de politique étrangère pour l’Arménie. Je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une exigence émanant de Bruxelles ou de Washington.

« Ce qui est présenté comme le tournant de l’Arménie vers l’Occident peut aussi être interprété comme un tournant vers la Turquie. »

L’Union européenne apparaît aujourd’hui comme un partenaire économique et politique de plus en plus important pour l’Arménie. Jusqu’où ce rapprochement peut-il aller sans provoquer une confrontation ouverte avec la Russie ? Existe-t-il, selon vous, un modèle comparable à celui de certains États post-soviétiques qui permettrait à Erevan de préserver une forme d’équilibre ?

La part de l’Union européenne dans les relations économiques de l’Arménie augmente effectivement. Selon les dernières données statistiques, la part combinée des États membres de l’UE dans le commerce extérieur de l’Arménie s’élève à environ 17 %. Celle de la Russie, quant à elle, a reculé à environ 27 %, tandis que celle de la Chine est montée à environ 15 %.

Partenaire Part du commerce extérieur arménien
Russie ≈ 27 %
Union européenne (États membres) ≈ 17 %
Chine ≈ 15 %

Cela donne une idée générale de la tendance actuelle. Il y a également eu une période où les Émirats arabes unis se classaient comme le troisième partenaire économique de l’Arménie, mais cela était largement lié à des opérations de réexportation et de réimportation. En principe, je ne vois pas de limite fixe au développement des relations économiques entre l’Arménie et l’Union européenne du point de vue des relations arméno-russes.

La question la plus importante est de savoir dans quelle mesure l’Arménie et l’Union européenne sont prêtes à approfondir leur relation économique. L’Arménie devrait adapter un nombre considérable de normes économiques et techniques. Il importe de souligner qu’il ne s’agit pas d’un ensemble de normes meilleur qu’un autre ; ce sont simplement des systèmes réglementaires et techniques différents. S’adapter aux normes européennes exige des investissements supplémentaires de la part des entreprises arméniennes, par exemple dans des équipements, des procédés de production et des matériaux conformes aux exigences de l’UE. Dans le même temps, même dans les secteurs où les différences de normes sont moins déterminantes, l’Arménie a jusqu’à présent eu du mal à réorienter vers les marchés européens les produits touchés par les restrictions économiques russes. Les fleurs en sont un bon exemple. Après l’introduction des restrictions russes, les exportations de juin de cette année ne représentaient qu’environ 1 % du niveau enregistré à la même période l’année précédente. Autrement dit, environ 99 % de ce volume d’exportation antérieur n’a effectivement pas été réorienté ailleurs. Il s’agit d’un chiffre très significatif.

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Il existe des raisons techniques évidentes à cela. La première est la logistique. L’Arménie n’a pas de liaison de transport directe avec l’Union européenne. L’ouverture de la frontière arméno-turque pourrait potentiellement améliorer cette situation. Le second problème concerne les denrées périssables. De tels produits doivent être transportés sur de longues distances dans des véhicules capables de maintenir les conditions nécessaires, tandis que ces véhicules doivent eux-mêmes être conformes aux normes européennes pour pouvoir entrer sur le territoire de l’UE. Tous les transporteurs arméniens n’ont pas actuellement cette capacité. L’Arménie pourrait donc avoir besoin de recourir à des partenaires logistiques extérieurs, ce qui augmenterait naturellement les coûts de transport et renchérirait en définitive les produits.

Je ne pense pas qu’un commerce accru avec l’Union européenne créerait en soi de sérieux problèmes dans les relations avec la Russie, à condition que cela ne soit pas mené explicitement sous la bannière politique de l’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne, et à condition que la politique économique globale de l’Arménie demeure véritablement équilibrée. J’entends par là développer des relations économiques non seulement avec l’Europe, mais aussi avec les économies du Sud global. Le Kazakhstan offre un exemple intéressant d’approche relativement équilibrée : il entretient des relations étroites avec la Russie tout en développant simultanément des relations solides avec l’Europe, les États-Unis et la Chine, avec laquelle il partage une frontière directe. De ce point de vue, je dirais qu’à l’heure actuelle, le Kazakhstan mène l’une des politiques étrangères les plus équilibrées parmi les États post-soviétiques.

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La dépendance économique de l’Arménie à l’égard de la Russie demeure considérable, notamment dans les secteurs de l’énergie, des investissements, des transferts financiers et des échanges commerciaux. Quelles politiques concrètes permettraient de diversifier progressivement le commerce extérieur et de réduire ces leviers d’influence sans créer de choc économique majeur ?

L’Arménie n’est pas le seul pays à dépendre de la Russie dans des domaines tels que l’énergie et la sécurité alimentaire. Beaucoup d’autres États le sont également, en particulier pour ce qui concerne les approvisionnements en céréales et en engrais. Cela vaut même pour un certain nombre de pays européens, sans parler des États post-soviétiques et des pays situés plus à l’est. Dans ce contexte, je mettrais davantage l’accent non pas sur la diversification en tant que telle, mais sur l’autosuffisance. L’Arménie a la capacité d’accroître son degré d’autosuffisance, du moins dans certains domaines de la sécurité alimentaire où la dépendance vis-à-vis de la Russie reste importante.

Ce qui pourrait provoquer une réaction particulièrement négative de la part de Moscou, ce n’est pas la réduction de la dépendance en soi, mais une politique explicitement conçue pour remplacer la Russie par ses adversaires géopolitiques. Cette distinction est importante. Si l’Arménie, par exemple, nationalise certaines entreprises pour des raisons économiques ou réglementaires internes, la Russie pourrait être en mesure de comprendre une telle décision. Mais si les mêmes mesures sont présentées comme relevant d’une politique délibérée de rupture avec la Russie, en particulier au profit de son adversaire, une réaction négative est presque inévitable. Il existe donc des moyens pour l’Arménie de réduire ses vulnérabilités sans transformer le processus en confrontation géopolitique. Une étape importante consisterait à renforcer l’autosuffisance intérieure. Et si l’Arménie choisit la diversification, elle devrait être une diversification authentique plutôt qu’une diversification presque exclusivement centrée sur l’Occident. Cela pourrait inclure un engagement nettement plus important avec la Chine et avec d’autres économies asiatiques en croissance. Une telle approche rendrait la politique arménienne considérablement plus équilibrée, car elle impliquerait des pays qui ne sont pas eux-mêmes en confrontation directe avec la Russie. À l’heure actuelle, l’Arménie risque de devenir un point de convergence des intérêts de puissances rivales : la Russie et l’Union européenne sur un axe, et l’Iran et les États-Unis sur un autre.

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La question énergétique reste au cœur de cette équation. L’Iran est-il en mesure de devenir une véritable alternative à la Russie pour l’approvisionnement en gaz ou en électricité ? Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles, qu’ils soient techniques, financiers ou géopolitiques ?

L’Iran ne peut pas devenir un substitut complet au gaz russe pour plusieurs raisons. Premièrement, l’Arménie ne peut actuellement recevoir du gaz iranien que dans le cadre de l’arrangement de troc gaz contre électricité. Selon ce mécanisme, l’Arménie reçoit du gaz iranien en échange de l’électricité fournie à l’Iran, à raison d’environ 1 000 mètres cubes de gaz pour 3 kilowattheures d’électricité, tandis qu’une partie de l’électricité produite reste en Arménie. Il existe également une contrainte contractuelle liée à la Russie. La Russie a participé à la construction du gazoduc reliant l’Arménie à l’Iran, et ce gazoduc est ensuite passé sous le contrôle de la partie russe. Selon le contrat existant, l’Arménie ne peut acheter du gaz qu’à la Russie et bénéficie, en contrepartie, d’un prix du gaz relativement bas. Si l’Arménie devait commencer à acheter des volumes importants de gaz à d’autres pays en dehors du cadre existant, les arrangements contractuels avec la Russie devraient être reconsidérés. Dans ce cas, l’Arménie pourrait perdre le prix préférentiel et devrait acheter le gaz russe aux tarifs du marché. Cela aurait naturellement des répercussions sur l’ensemble de l’économie. C’est là la première limitation majeure. La seconde limitation est d’ordre technique. L’Iran ne peut actuellement pas remplacer la totalité du volume de gaz fourni par la Russie. L’Arménie consomme environ 2,2 milliards de mètres cubes de gaz par an. Il n’est pas entièrement établi que le gazoduc Iran-Arménie existant puisse livrer de manière fiable environ 2 milliards de mètres cubes par an, bien qu’un volume d’environ 1 milliard de mètres cubes semble techniquement réalisable. Il existe également des contraintes supplémentaires. Le gaz iranien a un pouvoir calorifique inférieur d’environ 6 %, et l’Iran lui-même rencontre des difficultés à maintenir ses approvisionnements en gaz durant les mois d’hiver. Pour l’Arménie, où la demande énergétique hivernale est particulièrement sensible, il s’agit là d’un facteur important. Il existe donc à la fois des limitations juridiques et techniques. En pratique, l’Arménie devrait tout de même continuer à acheter au moins une partie de son gaz à la Russie. La question cruciale serait alors de savoir selon quelles conditions ces approvisionnements seraient fournis : si l’Arménie continuait à recevoir le gaz au prix préférentiel actuel d’environ 177,5 dollars pour mille mètres cubes, ou si elle devait payer des prix de marché pouvant atteindre 600 dollars pour mille mètres cubes, voire davantage. Par ailleurs, le gaz iranien lui-même ne constituerait pas nécessairement une alternative moins chère : dans les conditions actuelles, il pourrait coûter à l’Arménie au moins deux à trois fois plus cher que le gaz russe qu’elle reçoit aujourd’hui.

« L’Iran ne peut pas devenir un substitut complet au gaz russe. »

Dans un contexte de fortes tensions au Moyen-Orient et d’une pression croissante exercée sur la République islamique d’Iran, comment envisagez-vous l’avenir du partenariat arméno-iranien ? L’Arménie peut-elle approfondir cette relation tout en poursuivant son rapprochement avec l’Union européenne ?

Aujourd’hui, les relations arméno-iraniennes peuvent déjà être qualifiées de stratégiques par nature, car la coopération s’étend à plusieurs domaines importants. Ceux-ci incluent l’énergie, la sphère militaro-industrielle, la coopération économique — bien que les chiffres restent relativement modestes — et la connectivité des transports. L’Iran a également joué un rôle important en soutenant la préservation de l’intégrité territoriale de l’Arménie, en particulier durant la période 2022-2025. La signature d’un accord de partenariat stratégique figure désormais à l’agenda bilatéral, ce qui permettrait de définir les principaux domaines de coopération sous une forme plus concrète et institutionnalisée.

L’Iran est le voisin immédiat de l’Arménie, et il existe des domaines objectifs où les intérêts des deux pays convergent. L’Iran a un intérêt manifeste à la pérennité de la République d’Arménie dans le Caucase du Sud, dans ses frontières actuelles. Pour Téhéran, l’Arménie représente également une voie alternative importante vers l’Union européenne, via la Géorgie et la mer Noire, ainsi que vers le marché russe. L’Iran n’affiche pas la même attitude négative prononcée envers l’UE que celle que l’on observe souvent du côté russe. Cela vaut pour la mission de l’UE en Arménie opérant le long de la frontière arméno-azerbaïdjanaise, ainsi que pour d’autres formes d’engagement européen dans la région. Du point de vue de Moscou, l’activité européenne est naturellement perçue comme visant, du moins en partie, à réduire l’influence russe. Du point de vue de Téhéran, en revanche, l’engagement européen ne vise pas à évincer l’Iran. Au contraire, si une présence européenne contribue à une plus grande stabilité dans le Caucase du Sud, cela peut aussi servir les intérêts de l’Iran.

Un autre domaine majeur de convergence d’intérêts concerne le dénommé « corridor de Zangezour ». L’Iran a été l’opposant le plus explicite et le plus constant à tout arrangement de corridor susceptible de modifier la configuration géopolitique et territoriale existante de la région. Quelles que soient les décisions prises en Arménie, l’Iran ne devrait guère accepter la mise en œuvre de projets qu’il considère contraires à ses intérêts nationaux. Si je comprends bien, sur cette question précise, la position de l’Iran coïncide également avec les intérêts nationaux de l’Arménie. L’Arménie et l’Iran ne sont pas des alliés formels, mais il existe néanmoins des points très concrets où leurs intérêts stratégiques se rejoignent. Je m’attends à ce que ces convergences restent pertinentes, car la pression exercée par l’Azerbaïdjan et la Turquie ne devrait pas simplement disparaître. Elle a des racines historiques profondes et continuera de façonner l’environnement régional. Dans ces conditions, l’Arménie a besoin d’un partenaire disposant d’une présence directe sur le terrain et de la capacité d’influer sur les développements dans la région. La position de la Russie pourrait s’affaiblir, que ce soit temporairement ou plus durablement. L’Union européenne dispose d’une capacité limitée pour dissuader l’Azerbaïdjan. Les États-Unis, de leur côté, pourraient tout simplement manquer de motivation suffisante pour s’impliquer profondément dans ce type d’enjeux de sécurité régionale. L’Arménie a donc besoin d’un acteur régional disposant de capacités tangibles et d’un intérêt direct dans les développements sur le terrain.

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À l’horizon des cinq à dix prochaines années, quel scénario vous paraît le plus crédible pour la politique étrangère arménienne ? Voyez-vous émerger une stratégie de neutralité active, un ancrage occidental plus affirmé, un réajustement avec Moscou ou une diplomatie d’équilibre fondée sur la complémentarité entre Russie, Iran, Union européenne et Inde ?

Il s’agit là d’une question très difficile. À l’heure actuelle, établir un pronostic fiable pour les cinq à dix prochaines années est extrêmement délicat, aussi je préférerais me concentrer sur la trajectoire à plus court terme. Beaucoup dépendra de la politique de la Russie à l’égard de l’Arménie, laquelle est elle-même en train de changer, et de plus en plus visiblement. L’Arménie devrait vraisemblablement être confrontée à un choix stratégique. Une option consisterait à normaliser les relations avec la Russie en mettant un terme au virage géopolitique vers l’Occident et en revenant à une politique étrangère plus équilibrée. Une telle approche serait, globalement, acceptable pour Moscou, et les responsables russes l’ont dit assez ouvertement. La Russie n’a pas nécessairement besoin d’une Arménie dépendante ou « vassalisée » qui deviendrait un fardeau supplémentaire. La Russie fait déjà face à des défis majeurs en Ukraine et dispose de nombreux autres domaines auxquels elle doit consacrer des ressources politiques, économiques et sécuritaires. Ce que Moscou semble exiger, c’est plutôt une Arménie qui ne soit pas hostile à la Russie et qui mène une politique équilibrée, non dirigée contre les intérêts russes. Un tel modèle laisserait encore à l’Arménie une marge de manœuvre considérable pour travailler avec les pays occidentaux, y compris l’Union européenne. La distinction se situe entre la coopération avec l’Occident et une réorientation géopolitique vers celui-ci. Du point de vue russe, la question la plus sensible serait probablement l’alignement de l’Arménie sur la Politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne. Un tel alignement constitue une composante importante d’une intégration plus poussée avec l’UE. Si l’Arménie ne s’engage pas dans cette direction, la poursuite de la coopération avec l’Union européenne ne créerait pas nécessairement un problème fondamental pour Moscou. Si, à la suite de pressions ou de mesures restrictives de la part de la Russie, l’Arménie en venait à conclure qu’elle est disposée à rétablir une politique étrangère véritablement équilibrée, alors, en pratique, elle pourrait se retrouver dans une situation où l’équilibrage entre plusieurs partenaires deviendrait l’option la plus rationnelle — et peut-être la seule durable. Le scénario alternatif est qu’Erevan interprète la pression russe comme une opportunité de rompre définitivement avec Moscou. Dans ce cas, beaucoup dépendrait de l’Occident. Si l’Union européenne, les États-Unis et d’autres partenaires occidentaux étaient disposés à fournir à l’Arménie un soutien économique et politique global, et potentiellement une forme d’assistance sécuritaire ou militaire, alors l’Arménie pourrait progressivement s’intégrer à la sphère d’influence occidentale. Si, en revanche, l’Arménie venait à rompre sa relation avec la Russie sans recevoir de soutien compensatoire suffisant de la part de l’Occident, les conséquences pourraient être considérablement plus difficiles. Outre la déception de l’opinion publique et l’apathie politique, l’Arménie pourrait être confrontée à de sérieuses difficultés économiques et, potentiellement, à des défis sécuritaires plus larges. De surcroît, rétablir des relations plus équilibrées avec la Russie à un stade ultérieur serait probablement considérablement plus coûteux que de le faire dès maintenant.

Malgré la dichotomie évolutive entre la Russie et l’Occident et son impact croissant sur la politique étrangère de l’Arménie, je crois que les principaux défis sécuritaires à long terme de l’Arménie continueront de provenir de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Le projet géopolitique dit de l’« Azerbaïdjan occidental » n’a pas disparu ; à mon sens, il vise le démantèlement en douceur de l’Arménie par une pression politique soutenue, des récits territoriaux, des exigences concernant les mouvements de population, des dispositifs de transport, et l’érosion progressive du contrôle souverain de l’Arménie sur son propre territoire et ses décisions stratégiques. Si les conditions régionales devenaient favorables, cependant, ce projet pourrait basculer d’un démantèlement en douceur vers un démantèlement brutal, incluant la coercition directe et le recours à la force. Par conséquent, quelle que soit la manière dont l’Arménie négociera la confrontation entre la Russie et l’Occident, son défi stratégique central demeurera la préservation de sa souveraineté, de son intégrité territoriale et de son statut d’État face à la pression soutenue de l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie.

« Quelle que soit la manière dont l’Arménie négociera la confrontation Russie-Occident, son défi central restera sa souveraineté face à l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie. »

Depuis 2020, beaucoup parlent d’un changement de paradigme dans la politique étrangère arménienne. Selon vous, le véritable défi d’Erevan est-il aujourd’hui de changer d’alliés, ou plutôt de construire une autonomie stratégique lui permettant de ne plus dépendre d’aucune puissance extérieure ?

Lorsqu’il est question d’alliés, il convient toujours de commencer par identifier où les intérêts convergent réellement, car les alliances ne peuvent se construire que sur la base d’intérêts partagés. Si l’objectif stratégique de l’Arménie est de rompre avec la Russie et de se soustraire à sa sphère d’influence, alors l’Occident peut naturellement devenir son allié principal dans la poursuite de cet objectif. Mais si la mise à distance de la Russie n’est pas en soi une fin, et est plutôt envisagée comme un instrument au service de l’autonomie stratégique, alors ériger l’Occident en allié contre la Russie serait contre-productif, car cela ne manquerait pas d’exaspérer Moscou.

La première tâche consiste donc à définir clairement les objectifs stratégiques de l’Arménie. Traditionnellement, l’objectif principal de l’Arménie était d’assurer sa sécurité nationale face aux menaces émanant de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. Je ne saurais dire avec certitude si l’Arménie considère aujourd’hui encore Bakou et Ankara comme les principales sources de menaces sécuritaires. Si la position officielle est que la paix est désormais établie, alors, logiquement, les intérêts de l’Arménie ont également changé, et les partenariats et alliances devraient se construire autour de ces intérêts nouvellement définis. La véritable question est de savoir si la diversification réduit effectivement la vulnérabilité stratégique ou si elle ne fait que substituer une forme de dépendance à une autre. Les achats d’armement de l’Arménie en offrent un exemple utile. Auparavant, la majorité des armes arméniennes provenaient de Russie ; aujourd’hui, plus de 70 % de ses acquisitions militaires sont associées à l’Inde. Il s’agit là d’une diversification au sens étroit, dans la mesure où la Russie a été remplacée par un autre fournisseur, mais cela crée simultanément une dépendance importante à l’égard de l’Inde.

Autre élément : aucun autre acteur extérieur n’est actuellement disposé à offrir à l’Arménie des garanties de sécurité formelles comparables à celles dont elle dispose, du moins sur le papier, avec la Russie — même si ces garanties existantes n’ont pas toujours fonctionné efficacement dans la pratique. D’autres États ne sont même pas disposés à formaliser des engagements comparables. L’Iran est peut-être le seul acteur qui ait parfois semblé disposé à discuter d’un cadre de sécurité plus approfondi, mais aucun autre partenaire majeur ne paraît actuellement prêt à conclure avec l’Arménie un accord comportant des garanties similaires.

À mon sens, le principal défi stratégique de l’Arménie n’est donc pas simplement de remplacer une orientation géopolitique par une autre, mais de naviguer entre deux crises militaro-politiques majeures qui l’entourent. Au nord se trouve la confrontation entre la Russie et l’Europe ; au sud, la confrontation impliquant l’Iran, Israël et les États-Unis. Dans le même temps, dans une perspective de cinq à dix ans, l’Arménie doit demeurer préparée à un nouveau défi sécuritaire venant de l’Azerbaïdjan, fortement soutenu par la Turquie.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Doctorant en géographie, professeur à la Schiller International University, et chercheur à l'Institut chrétiens d'Orient, Tigrane Yegavian est membre du comité de rédaction de Conflits. Après avoir étudié la question turkmène en Irak ;la question des minorités en Syrie et au Liban, il s'intéresse à la géopolitique des diasporas. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", (Névicata, 2015), "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) , "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019), Escales arméniennes (Erick Bonnier 2025), Géopolitique des diasporas, (La Découverte, à paraître) .