Le mètre carré géopolitique – Introduction. Méthode, théorie et ambition

3 août 2026

Temps de lecture : 13 minutes

Photo : Mètre carré géopolitique (c) Conflits

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Le mètre carré géopolitique – Introduction. Méthode, théorie et ambition

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Cette série lit le territoire français comme un objet géoéconomique, en croisant trois traditions — Fourastié, Jacques Marseille et la théorie américaine des choix publics — pour examiner le foncier national.

L’immobilier est le premier réservoir de richesse des ménages (environ 55 % du patrimoine médian, plus de 7 000 milliards d’euros), mais reste enveloppé d’une « vulgate patrimoniale » jamais confrontée aux chiffres.

Dix-sept épisodes documentent, cas par cas, qui capte la rente foncière et qui en paie le coût — chacun comparant la pierre à un placement boursier de référence.

Cette série analyse le territoire français comme un objet géoéconomique. Elle s’appuie sur trois traditions intellectuelles complémentaires, Jean Fourastié, Jacques Marseille, l’école américaine des choix publics, pour proposer une lecture inédite du foncier national contemporain. Avant d’aborder les dix-sept articles qui composent cette cartographie, il convient d’expliciter la méthode, le cadre théorique et l’ambition qui les structurent.

L’immobilier est, en France contemporaine, le principal réservoir de richesse des classes moyennes et supérieures. Selon les données de l’Insee, la résidence principale représente environ 55 % du patrimoine brut médian des ménages français, contre moins de 20 % pour les actifs financiers. Le patrimoine immobilier total des ménages français dépasse 7 000 milliards d’euros, soit l’équivalent de deux fois et demie le PIB national. Aucun autre actif ne mobilise autant l’épargne, n’occupe autant les conversations familiales, ne structure autant les arbitrages de vie professionnelle et personnelle.

La pierre est, en France, bien plus qu’un placement : elle est une psychologie collective, transmise de génération en génération depuis au moins le XIXᵉ siècle.

Cette omniprésence du foncier dans la vie économique française aurait dû produire une littérature analytique abondante, rigoureuse, contradictoire. Elle a produit l’inverse : un consensus mou, structuré par les acteurs intéressés à sa perpétuation (notaires, agents immobiliers, promoteurs, banquiers, fiscalistes, médias spécialisés), et qui présente l’investissement immobilier comme une évidence patrimoniale ne nécessitant ni démonstration ni mise en perspective comparative. Les poncifs s’accumulent : « La pierre ne ment pas », « Payer un loyer, c’est jeter de l’argent par la fenêtre », « La meilleure protection contre l’inflation, c’est l’immobilier », « Mieux vaut un mauvais bien immobilier qu’un bon placement financier » : ces formules constituent la vulgate patrimoniale française. Aucune n’est démontrée, aucune n’est confrontée à l’analyse chiffrée. Toutes structurent pourtant les décisions de millions de ménages français chaque année.

Cette série propose de soumettre cette vulgate à un examen méthodique. Pas pour la dénoncer dans un registre militant : il ne s’agit ni d’attaquer l’immobilier en général, ni de promouvoir tel autre type de placement, ni de tirer des conclusions politiques préétablies. Il s’agit de documenter, cas par cas, comment fonctionnent réellement les marchés fonciers français, qui en sont les bénéficiaires effectifs, qui en supportent les coûts, et quels mécanismes géoéconomiques sous-tendent les évolutions observées. Cette ambition modeste et empirique nécessite cependant un cadre théorique explicite, sans lequel l’analyse risquerait de se perdre dans l’accumulation de cas particuliers.

Ce cadre théorique mobilise trois traditions intellectuelles complémentaires.

La méthode Fourastié : remonter du local au global

La première filiation est celle de Jean Fourastié (1907-1990), économiste et historien français qui a renouvelé l’analyse économique de la longue durée en partant systématiquement d’observations locales pour remonter aux dynamiques globales. Élève d’Albert Sauvy et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, Fourastié est principalement connu pour avoir forgé l’expression « Trente Glorieuses » dans son ouvrage éponyme de 1979. Mais son apport méthodologique est plus fécond que ce titre célèbre ne le suggère.

La signature intellectuelle de Fourastié tient en une démarche apparemment simple. Pour comprendre les Trente Glorieuses, c’est-à-dire la mutation économique française des années 1946-1975, il choisit de partir d’un village précis, Douelle, dans le Lot, le fameux Quercy, qu’il observe sur la longue durée à travers les chiffres locaux : prix des denrées, salaires, productivité du travail agricole, équipements ménagers, durée du travail nécessaire pour acquérir tel ou tel bien. À partir de ces observations méticuleuses et chiffrées, il remonte aux transformations structurelles qui touchent l’ensemble de la société française.

Le résultat est une démonstration d’une force inattendue. En montrant qu’un ouvrier français de 1975 doit travailler dix fois moins d’heures qu’un ouvrier de 1900 pour acquérir un litre de lait, et qu’il consacre vingt fois moins de son temps à se procurer le nécessaire qu’un paysan du XIXᵉ siècle, Fourastié rend tangible une mutation économique que les statistiques macroéconomiques agrégées rendent abstraites. L’observation d’un village permet de saisir ce qu’aucune statistique nationale ne peut faire ressentir : la transformation effective de la vie économique des Français.

Le local éclaire le global parce qu’il le rend concret, vérifiable, opposable.

Cette méthode s’applique remarquablement au foncier français contemporain. Aucune statistique nationale agrégée ne peut faire comprendre ce qui se joue à Roquebrune-sur-Argens, à Saint-Malo, à Laval ou à Grenoble. Les moyennes nationales masquent les fractures territoriales, les médianes lissent les écarts intra-métropolitains, les indicateurs synthétiques noient les mécanismes spécifiques sous des chiffres généraux. Pour comprendre ce qui se passe réellement dans les marchés immobiliers français contemporains, il faut faire ce que Fourastié faisait à Douelle : descendre dans le détail local, observer les chiffres précis, et remonter aux dynamiques structurelles qu’ils révèlent.

Chacun des dix-sept épisodes de cette série suit cette discipline méthodologique. On part toujours d’un cas concret, situé, daté, chiffré, une commune, une appellation viticole, un dispositif fiscal, et l’on remonte par paliers successifs aux mécanismes géoéconomiques qui le structurent. Cette rigueur empirique est ce qui fait tout l’intérêt de l’analyse géoéconomique.

La méthode Jacques Marseille : la démythification chiffrée

La deuxième filiation est celle de Jacques Marseille (1945-2010), historien économique et professeur à la Sorbonne, qui a fait de la démythification chiffrée l’outil principal de son œuvre. Jacques Marseille a soutenu en 1984 une thèse devenue référence — L’Empire colonial et le capitalisme français — qui démontrait, chiffres à l’appui, que l’empire colonial avait coûté plus qu’il n’avait rapporté à la France métropolitaine. La démonstration, qui contredisait frontalement le consensus historique dominant (à droite comme à gauche), fit scandale dans les milieux universitaires et reste, quarante ans plus tard, une référence incontournable de l’historiographie économique française.

Marseille a poursuivi cette ligne dans toute son œuvre. Le grand gaspillage (2002) démontait les rentes étatiques françaises ; La Guerre des deux France (2004) opposait la France entrepreneuriale et la France administrée ; Du bon usage de la guerre civile en France (2006), publié peu avant sa mort, prolongeait cette analyse vers les dynamiques sociales contemporaines. Le point commun de tous ces travaux : prendre un consensus dominant, généralement enraciné dans la sensibilité publique et politique de gauche comme de droite, et démontrer par les chiffres qu’il ne tient pas. Marseille assumait que le rôle de l’économiste public était de dire ce que les chiffres établissent, même quand cela contrarie les récits installés.

Cette posture intellectuelle est précisément celle qu’appelle l’analyse du foncier français contemporain. Les mythes patrimoniaux français ne sont pas portés par une catégorie politique particulière : ils traversent l’ensemble du spectre, de la gauche socialiste qui défend l’accession à la propriété populaire à la droite conservatrice qui célèbre la transmission familiale, en passant par le centre libéral qui valorise l’effort d’épargne. Démolir ces mythes suppose d’accepter de contrarier des sensibilités politiquement transversales. C’est exactement ce que faisait Jacques Marseille et c’est exactement ce que tente cette série, en démolissant un mythe patrimonial différent à chaque épisode.

La structure démythifiante de cette série est explicite. Chacun des dix-sept chapitres part d’une croyance largement partagée par les Français : « la pierre est une valeur refuge », « la défiscalisation transforme l’impôt en patrimoine », « la régulation protège les locaux », « l’immobilier prestigieux ne perd pas de valeur », « la montagne est intemporelle », « la solidarité nationale enrichit les territoires », « la métropolisation est un processus inexorablement gagnant » et démontre, chiffres à l’appui, que cette croyance ne résiste pas à l’analyse. Et elle laisse au lecteur la responsabilité de tirer les conséquences politiques et patrimoniales de ce qu’il découvre.

La méthode ne polémique pas : elle documente.

La théorie des choix publics : comprendre qui bénéficie de quoi

La troisième filiation théorique est anglo-saxonne. Il s’agit de l’école de la théorie des choix publics (public choice theory), développée à partir des années 1960 à l’Université de Virginie puis à George Mason, principalement par James Buchanan (1919-2013, prix Nobel d’économie 1986), Gordon Tullock (1922-2014) et Mancur Olson (1932-1998). Cette école a renouvelé en profondeur l’analyse économique des politiques publiques en proposant un déplacement conceptuel apparemment simple mais aux conséquences considérables.

L’intuition fondatrice de Buchanan est la suivante : appliquer aux décideurs politiques les mêmes hypothèses comportementales que la théorie économique applique aux acteurs privés. Les hommes politiques, les fonctionnaires, les élus locaux ne sont pas des serviteurs désintéressés du bien commun. Ce sont des agents rationnels qui maximisent leurs propres fonctions d’utilité : réélection, prestige, ressources budgétaires, indemnités, carrière, position sociale, influence. Cette banalité, qui paraît évidente quand elle est énoncée, contredit pourtant la quasi-totalité de la pensée politique française du XXᵉ siècle, qui postule implicitement que les décideurs publics agissent par devoir civique, que les politiques publiques visent par construction le bien collectif, que « l’État » serait naturellement bon, impartial et qu’il viserait au bien commun. Rien n’est plus faux mais le mythe est très profondément ancré dans l’imaginaire collectif.

Le déplacement analytique a des conséquences considérables. Il révèle que les politiques publiques ne sont pas conçues pour produire le bien collectif annoncé, mais pour servir simultanément les intérêts des décideurs et des groupes d’intérêt suffisamment organisés pour peser sur les décisions.

Les classes moyennes dispersées, les contribuables anonymes, les générations futures paient l’addition silencieusement.

Deux concepts spécifiques, issus de cette école, éclairent particulièrement le foncier français.

Premier concept : la recherche de rente (rent-seeking), théorisée par Tullock en 1967 et systématisée par Anne Krueger en 1974. Elle désigne l’effort d’agents privés pour obtenir, par l’action politique, des privilèges économiques qu’ils n’auraient pas pu acquérir par la concurrence ordinaire. Les promoteurs immobiliers qui défendent le dispositif Pinel font du rent-seeking. Les sociétés de gestion qui défendent le cadre réglementaire favorable aux SCPI font du rent-seeking. Les propriétaires du Cap-Ferret qui défendent le PLU restrictif local font du rent-seeking. Dans tous les cas, le mécanisme est identique : mobiliser l’appareil administratif et législatif pour créer une rareté ou un avantage artificiel dont les bénéficiaires sont précisément ceux qui ont organisé la mobilisation.

Deuxième concept : l’asymétrie des intérêts concentrés et des coûts diffus, théorisée par Mancur Olson dans La logique de l’action collective (1965). Olson démontre que les petits groupes aux intérêts concentrés (les promoteurs Pinel, les sociétés de gestion SCPI, les propriétaires du Cap-Ferret, les exploitants de stations de moyenne montagne) se mobilisent efficacement, tandis que les grands groupes aux intérêts diffus (les contribuables-investisseurs Pinel, les porteurs de parts SCPI, les jeunes Rétais évincés, les propriétaires de studios des années 1970 en stations menacées) restent inorganisés. Le résultat structurel : les politiques publiques servent presque toujours les petits groupes organisés au détriment des grandes masses dispersées.

Cette grille analytique éclaire l’ensemble des cas traités dans cette série. À Saint-Malo, la régulation Airbnb sert la majorité électorale au détriment d’une minorité dispersée d’héritiers bretons. À Laval, la loi SRU enrichit les budgets municipaux et les bénéficiaires des relogements au détriment des propriétaires locaux. À Grenoble, la mandature écologiste sert sa base militante au détriment des classes moyennes propriétaires. À Paris, la fiscalité enrichit l’État au détriment des propriétaires imposés sur des valeurs théoriques. Pour le Pinel, les promoteurs et commercialisateurs captent l’avantage fiscal au détriment des investisseurs particuliers. Pour les SCPI, les sociétés de gestion captent la rente foncière au détriment des porteurs de parts. Au Cap-Ferret et sur l’Île de Ré, les propriétaires en place captent la rente foncière au détriment des candidats à l’installation. Tous les cas relèvent du même mécanisme structurel : des groupes organisés capturent des rentes par l’action politique, au détriment de groupes dispersés qui paient l’addition sans pouvoir s’y opposer.

Cette régularité analytique justifie le choix de la grille théorique. Elle n’a rien d’idéologique : c’est un outil descriptif. Elle ne préjuge pas des conclusions politiques à en tirer. Ce qui compte ici est la capacité descriptive du cadre, sa pertinence pour rendre intelligibles les phénomènes observés. Cette pertinence sera démontrée concrètement dans chacun des dix-sept épisodes qui suivent.

La géoéconomie locale : un objet français inexploré

La quatrième dimension du cadre théorique est plus récente et moins formalisée que les trois précédentes. Il s’agit d’une extension de la géoéconomie classique vers une échelle d’analyse qui lui est généralement étrangère : l’échelle infranationale, locale, municipale.

Depuis la fondation de Conflits (2014), nous ne cessons de répéter que la géopolitique n’est pas le commentaire des relations internationales. La méthode géopolitique doit aussi s’appliquer à l’analyse locale, celle d’une ville, d’un quartier, d’une rue. C’est ce qui distingue l’école française de géopolitique, qui est très tournée vers la géographie, des autres écoles. Étudier l’évolution du foncier d’une commune entre donc pleinement dans le champ d’étude de la géopolitique.

La géoéconomie, telle que développée par Edward Luttwak dès 1990 (From Geopolitics to Geo-Economics) puis reformulée en France, désigne la projection des logiques géopolitiques dans l’espace économique. Les conflits, les rapports de force, les stratégies d’acteurs ne se déploient plus seulement par la guerre ou la diplomatie classique, mais par les flux de capitaux, les régulations commerciales, les standards techniques, les normes financières, les chaînes d’approvisionnement. La géoéconomie est, selon la formule de Luttwak, la continuation de la géopolitique par les moyens de l’économie.

Cette analyse a été massivement appliquée aux relations internationales (sanctions économiques, guerres commerciales, contrôles à l’exportation, captation des chaînes de valeur stratégiques). Elle a été nettement moins appliquée aux dynamiques territoriales internes aux États-nations. Or les cas traités dans cette série démontrent que la géoéconomie ne joue pas seulement à l’échelle internationale : elle joue aussi à l’échelle infranationale, à l’échelle locale, à l’échelle municipale.

Une décision de conseil municipal sur le PLU du Cap-Ferret, une délibération de Saint-Malo sur les meublés de tourisme, un arbitrage de Grenoble sur la police municipale, une loi prorogeant les arrêtés Miot corses, un dispositif Pinel adopté par le Parlement, une autorisation de construction d’EPR2 à Gravelines ; toutes ces micro-décisions sont des actes géoéconomiques au sens fort, parce qu’elles redéfinissent localement des rapports de force entre groupes sociaux, mobilisent des outils administratifs pour créer ou détruire de la rente, et s’inscrivent dans des dynamiques globales (mondialisation, financiarisation, transition énergétique, recomposition démographique, narcotrafic international).

Cette grille de géoéconomie locale est largement inexplorée dans la littérature française contemporaine. Les analyses immobilières restent confinées dans le registre patrimonial individuel (conseils d’investissement, optimisation fiscale, gestion locative). Les analyses géopolitiques restent confinées dans le registre macroscopique (relations entre États, conflits, blocs). L’espace intermédiaire, celui où les dynamiques géopolitiques globales se cristallisent dans des décisions territoriales locales et des valeurs foncières précises, reste largement vide. Cette série tente de l’occuper.

L’enjeu est plus important qu’il ne paraît. Comprendre la géoéconomie locale, c’est comprendre comment les classes moyennes propriétaires françaises sont devenues, à leur insu, les acteurs et les victimes simultanées de dynamiques mondiales qu’elles ne maîtrisent pas.

L’acheteur d’une résidence secondaire à Roquebrune en 2010 ignorait que son patrimoine dépendrait des sanctions russes de 2014 et du Brexit de 2016. L’investisseur en SCPI en 2018 ignorait que les taux directeurs de la BCE pèseraient sur la valeur de ses parts en 2023. Le propriétaire viticole bordelais en 2010 ignorait que ses prix dépendraient des arbitrages de Xi Jinping sur les sorties de capitaux chinois. Le propriétaire nantais en 2018 ignorait que la dégradation sécuritaire de sa ville découlerait de chaînes logistiques colombiennes et ouest-africaines de la cocaïne. Aucun de ces acheteurs ne raisonnait géoéconomiquement et c’est précisément cette absence de raisonnement géoéconomique qui a produit, à l’échelle agrégée, des centaines de milliards d’euros de transferts patrimoniaux silencieux au détriment des classes moyennes françaises.

Cette série propose de combler cette lacune analytique. Pas pour prophétiser, pas pour prodiguer des conseils d’investissement individuels, pas pour proposer des solutions politiques toutes faites. Pour rendre visible ce qui s’est passé et ce qui se passe, dans le langage chiffré et factuel qui est celui de toute analyse économique rigoureuse. Le reste, les conclusions à en tirer pour son propre patrimoine, ses choix de vie, ses arbitrages politiques, relève de la responsabilité individuelle de chaque lecteur.

Ambition et limites

Cette série a une ambition réelle mais limitée. Elle ne prétend pas épuiser le sujet du foncier français contemporain. D’autres cas, d’autres dispositifs, d’autres mécanismes mériteraient un traitement similaire. Elle ne prétend pas non plus prédire l’évolution des marchés immobiliers. Les anticipations en matière de prix relèvent de l’incertitude fondamentale qu’aucune analyse économique ne peut totalement réduire. Elle ne prétend enfin pas formuler un programme politique.

Son ambition est plus modeste et plus exigeante. Il s’agit de documenter rigoureusement, cas par cas, les mécanismes géoéconomiques qui structurent les valeurs foncières françaises contemporaines, en mobilisant les meilleures sources statistiques disponibles (Insee, Cour des comptes, ASPIM, données notariales DVF, rapports parlementaires, déclarations officielles des procureurs, études universitaires), et en appliquant systématiquement la grille analytique exposée dans cette introduction (méthode Fourastié et Marseille, théorie des choix publics, géoéconomie locale).

Les dix-sept épisodes qui suivent sont autonomes : chacun peut être lu indépendamment des autres, avec sa cohérence interne et sa démonstration spécifique. Mais ils forment ensemble un système. À mesure que la série progresse, la grille analytique s’enrichit, les régularités s’imposent, les exceptions se précisent. Le lecteur qui suit l’ensemble du parcours en sort, je l’espère, avec une compréhension renouvelée de la manière dont fonctionne réellement le foncier français contemporain, au-delà des récits institutionnels qui le présentent comme une dynamique de marché autonome.

Cette compréhension a une portée patrimoniale immédiate. Les Français sont parmi les peuples de l’Occident qui consacrent la part la plus élevée de leur épargne à l’immobilier (58 % de propriétaires occupants, contre 46 % en Allemagne et 42 % en Suisse), avec des conséquences mesurables en termes de patrimoine financier net : les ménages suisses détiennent en moyenne plus de 300 000 euros de patrimoine financier, contre environ 65 000 euros pour les ménages français aux revenus comparables. Cette divergence ne s’explique pas par les revenus, elle s’explique par les arbitrages patrimoniaux. Les Français mettent leur épargne dans la pierre ; les Allemands et les Suisses la mettent en placements diversifiés. À l’échelle agrégée, le tropisme immobilier français représente probablement un manque à gagner patrimonial de plusieurs centaines de milliards d’euros sur les trois dernières décennies.

Cette compréhension a aussi une portée politique. Si la grille géoéconomique des choix publics permet effectivement de rendre intelligibles les dynamiques observées, alors elle invite à repenser collectivement les dispositifs réglementaires et fiscaux qui structurent le foncier français. Loi littoral, PLU restrictifs, dispositifs de défiscalisation, fiscalité de succession, encadrement des locations courte durée, réglementation des résidences secondaires, mécanismes de redistribution territoriale : autant de domaines où les choix collectifs français des dernières décennies pourraient mériter une révision argumentée. Cette série prépare le terrain. Elle ne formule pas elle-même les propositions de réforme. Mais elle fournit le diagnostic empirique sur lequel ces propositions pourraient s’appuyer.

La pierre et la bourse

Cette série mobilise systématiquement, dans chaque épisode, un calcul d’opportunité boursier comparant la performance de l’investissement immobilier traité à celle d’un placement boursier équivalent sur la même période (un ETF répliquant l’indice MSCI World, qui constitue la référence académique des placements actions diversifiés à long terme). Ce choix méthodologique appelle une justification.

Le calcul d’opportunité boursier n’est pas une promotion de la bourse contre l’immobilier. Il est un étalon de mesure universel et reproductible. Sans étalon, parler de la performance d’un investissement immobilier ne signifie pas grand-chose : « mon appartement a gagné 30 % en dix ans » est une affirmation vide si l’on ne sait pas ce qu’auraient produit les mêmes capitaux placés autrement sur la même période. L’ETF MSCI World, accessible à tout épargnant via une assurance-vie ou un compte-titres ordinaire, à frais ultra-faibles (0,2 % par an environ), fournit cet étalon. Sa performance historique sur les trente dernières années (environ 8 à 9 % de rendement annuel moyen en euros, dividendes réinvestis) est documentée, reproductible, contestable mais difficilement réfutable.

En appliquant cet étalon de manière systématique à chaque cas traité, la série révèle un constat statistique massif. Dans la grande majorité des cas territoriaux français, l’investissement immobilier sous-performe le placement boursier, parfois de manière dérisoire (quelques milliers d’euros sur dix ans), souvent de manière considérable (plusieurs centaines de milliers d’euros sur quinze ou vingt ans), parfois de manière catastrophique (plus d’un million d’euros sur quarante ans pour le cas extrême de la moyenne montagne climatique). Ces écarts ne sont pas anecdotiques : ils représentent, à l’échelle d’une vie active, des différences patrimoniales qui changent radicalement la position sociale et économique d’une famille et plus encore à l’échelle d’une transmission intergénérationnelle.

Mais la série identifie aussi des cas où la pierre tient ses promesses face à la bourse — Blagnac, Annemasse, Gravelines, et dans une certaine mesure les propriétaires historiques du Cap-Ferret et de l’Île de Ré. Dans ces cas, la grille géoéconomique permet d’identifier précisément pourquoi : adossement à une rente industrielle stratégique (Blagnac), captation transfrontalière (Annemasse), sanctuarisation régalienne (Gravelines), capture privée par les outils publics (Cap-Ferret).

La pierre française n’est pas, en général, un investissement performant — sauf là où des mécanismes géoéconomiques précis viennent la soutenir.

Le constat agrégé est clair. Identifier ces mécanismes, c’est se donner les moyens de comprendre quand l’investissement immobilier se défend et quand il ne se défend pas. C’est la principale utilité pratique de cette série pour le lecteur soucieux de son épargne.

Les dix-sept épisodes qui suivent appliquent cette méthode et ce cadre théorique à autant de cas territoriaux ou de dispositifs fiscaux français contemporains. Chacun part d’un chiffre liminaire frappant, mobilise les sources statistiques officielles, déroule cinq ou six facteurs analytiques, démolit un mythe patrimonial spécifique, calcule l’opportunité boursière comparée, et tire des enseignements transposables. Nous avons choisi comme titre de la série « Le mètre carré géopolitique » pour montrer comment ce qui concerne chaque Français, son « mètre carré » quelque part en France, est imbriqué dans les jeux locaux et globaux et est le résultat des évolutions géopolitiques. L’intuition centrale de notre série, c’est qu’aucun mètre carré français contemporain ne s’explique seul. Tous portent l’inscription, plus ou moins visible, de dynamiques géoéconomiques qui dépassent largement leur périmètre apparent et qui échappent bien souvent aux propriétaires.

Ce sont ces dynamiques que cette série tente de rendre visibles. Aux lecteurs d’en tirer, chacun selon ses arbitrages personnels et politiques, les conséquences qui leur paraîtront justes.

La série a été réalisée et supervisée par Jean-Baptiste Noé, docteur en histoire économique (thèse réalisée sous la direction de Jacques Marseille et de Dominique Barjot), avec le concours des équipes de Conflits.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.