Depuis 2023, la Guinée s’est imposée comme plateforme logistique discrète pour les livraisons de matériel russe vers les trois États de l’Alliance des États du Sahel.
Une vaste opération de dépollution franco-guinéenne menée entre 2014 et 2018 a mis au jour des centaines de tonnes de munitions soviétiques et chinoises enfouies à travers le pays.
Ce volume stupéfiant rouvre une hypothèse : la Guinée de Sékou Touré aurait pu servir d’avant-poste où prépositionner des stocks destinés à une projection de forces dans la sous-région.
Depuis au moins 2023, la guerre qui embrase la bande sahélo-saharienne a renforcé le rôle de la Guinée comme plateforme logistique pour les livraisons de matériel russe à destination des trois États de l’Alliance des États du Sahel (AES). Derrière une activité menée avec discrétion, plusieurs enquêtes et rapports ont mis en lumière un flux régulier d’équipements transitant par le territoire guinéen avant de rejoindre le Mali, puis, plus largement, l’espace sahélien. Cette réalité s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Elle reflète à la fois la profondeur des liens politiques, humains et économiques entre Conakry et Bamako, souvent résumés par la formule attribuée à Ahmed Sékou Touré selon laquelle « le Mali et la Guinée sont deux poumons dans un même corps », et la permanence des relations privilégiées entretenues par la Guinée avec Moscou, de l’époque soviétique à la Russie contemporaine. Fait révélateur, les corridors aujourd’hui empruntés par ces convois correspondent en grande partie aux axes logistiques identifiés durant la guerre froide, lorsque l’URSS cherchait à consolider son influence en Afrique de l’Ouest et auraient pu servir à la projection de forces ou de matériels soviétiques dans la sous-région si le contexte stratégique de l’époque l’avait permis.
Si la coopération du régime de Sékou Touré avec l’URSS, après 1958 et la rupture avec la France consécutive à la célèbre mais rédhibitoire formule — « nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage » —, est connue, son ampleur en termes d’appui militaire est, elle, peu documentée. Néanmoins, une action particulière de coopération entre la Guinée et la France entre 2014 et 2018 permet de lever un voile et de mesurer à quel point cette coopération militaire a été importante. Elle permet peut-être aussi de réécrire une page des ambitions militaires soviétiques en Afrique.
En 2013, le président Alpha Condé se tourne vers l’ambassadeur de France, Bertrand Cochery, pour lui demander si la France ne serait pas en mesure d’aider la Guinée à résoudre un grave problème de sécurité intérieure. À Kindia en particulier, mais aussi dans la plupart des grandes villes du pays — Kankan, Kandiafara, Boké, Labé, Nzérékoré, Dinguiraye… — des tonnes de munitions obsolètes, enterrées ou jetées dans des rivières, des ravins, sont à portée de la population. Les habitants, qui parfois ont fait commerce de la vente des matériaux nobles (cuivre des ceintures d’obus, par exemple), sont en danger et de nombreux accidents ont déjà eu lieu. Deux jeunes gens viennent de mourir à Kindia en manipulant des obus et la population réclame des mesures d’urgence. Le problème sécuritaire devient un problème politique.
La France répond à la demande et, en plusieurs campagnes menées entre 2014 et 2018, les démineurs de la Sécurité civile française et le génie guinéen détruisent, par exemple, 580 tonnes de munitions à Kindia, 165 tonnes à Kankan, 15 tonnes à Boké… Ce sont des centaines de tonnes de munitions qui sont détruites ou identifiées par sondage. Ce volume soulève bien des questions sur le pourquoi d’un tel stock et sur sa destination.
une plongée dans l’histoire militaire guinéenne
Une étude du type et de l’origine des munitions découvertes à Kindia est une plongée dans l’histoire militaire guinéenne. Les munitions les plus anciennes — présentes en très petites quantités — sont des grenades Mills issues des stocks laissés par l’armée française à l’indépendance. Viennent ensuite des copies tchèques des années 1950 du célèbre panzerfaust allemand. Puis ce sont des stocks énormes de roquettes PG2, de mines et d’obus d’artillerie ou antichars de calibre 107, 105, 85, 76, 75, 60, 57 et 37, des obus de marine de 130… fournis par les Chinois et les Soviétiques du début des années 1960 jusqu’au milieu des années 1980 ; des bombes de 500 kg sont également présentes.
À Kindia, ce volume est stupéfiant. Lors de la seule campagne de dépollution de 2014, l’« opération Syli » (326 tonnes détruites), les démineurs ont relevé : 13 800 roquettes antichars, 44 000 obus (artillerie, antichar et mortier), 3 000 mines antichars et 15 tonnes de munitions de petit calibre… Les reconnaissances effectuées sur d’autres sites laissent entrevoir que des stocks comparables sont présents dans de nombreuses autres villes de Guinée.
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Si l’origine des munitions est clairement établie, à quoi devaient-elles servir finalement ? Après « l’agression portugaise du 22 novembre 1970 », l’armée guinéenne est accusée de déloyauté. Le président Sékou Touré décide alors de favoriser la montée en puissance de la « milice nationale ». Largement désarmée, suspectée de comploter, l’armée régulière se paupérise. L’instruction et l’entraînement déclinent en même temps que son professionnalisme. Symétriquement, la milice accroît ses moyens et devient une armée parallèle chargée de surveiller une armée régulière désormais privée de tout. L’armement et les munitions qui vont avec changent de mains, mais l’entraînement n’est pas meilleur. Pour utiliser ces munitions, il faut des lanceurs en bon état de fonctionnement, ce qui est loin d’être le cas. Il faudra attendre 1984 et la mort de Sékou Touré pour retrouver une situation plus conventionnelle, avec la fusion de la milice, de l’armée et de la gendarmerie ; mais le mal est fait : les milliers de tonnes de munitions qui ont inondé la Guinée pendant toutes ces années sont mal en point.
Car, obsédé par l’idée d’un coup d’État militaire, le pouvoir a également mis en place un système de contrôle des munitions hyper centralisé. Les commandants de régions militaires n’ont pas accès à leurs munitions, entreposées dans des sites qui leur sont interdits. L’échelon central qui doit les gérer ne les inspecte pas régulièrement et n’en assure pas correctement l’entretien. Sous le climat guinéen, elles se dégradent et deviennent inutilisables. En même temps, la prévarication se développe et, à différents échelons, des éléments de ces munitions (en particulier celles comprenant des métaux nobles : ceintures de cuivre des obus ou laiton des douilles) sont vendus, les rendant incomplètes et inutilisables. Dans les années 1980, une partie de ces stocks, désormais dangereux, sont finalement enterrés, jetés dans des rivières, des ravins.
un usage prévu qui reste nébuleux
Il n’en reste pas moins que l’usage prévu de ces stocks reste nébuleux. Dans l’absolu, les 13 800 roquettes antichars découvertes à Kindia en 2014 auraient pu servir à détruire autant de blindés. Cependant, même en tenant compte des nécessités de l’instruction et de la consommation d’une partie du stock, il n’en reste pas moins vrai que la Guinée disposait d’un potentiel théorique de destruction impressionnant. Mais peut-on raisonnablement penser qu’elle avait à craindre une invasion de plusieurs milliers de véhicules ?
Et si la Guinée avait constitué un avant-poste où ces stocks auraient été prépositionnés ?
Il faut se replacer dans le contexte de l’époque en tâchant d’épouser la complexion mentale de Sékou Touré. On sait qu’il a accusé tour à tour la plupart des pays frontaliers et de la sous-région de servir de base à une agression contre la Guinée. Ces stocks devaient-ils alors permettre de faire face à une agression tous azimuts et servir à apaiser sa paranoïa ? C’est possible, mais ce postulat est réversible : ces munitions auraient pu armer autant de comploteurs qui s’en seraient saisis… puisqu’il en voyait partout.
Ces munitions devaient-elles alors servir à réprimer une contestation politique interne ? Même dans la Guinée de l’époque, on a du mal à imaginer un système de répression d’une opposition, réelle ou supposée, qui aurait utilisé des pièces d’artillerie et des mines antichars. Quoi que…
Doit-on y voir alors un produit standard d’exportation des puissances socialistes qui, bien incapables de fournir des biens de consommation courante, ont envoyé ce qu’elles savaient produire en grand nombre, à savoir des munitions ? La Guinée aurait accueilli ces stocks pour répondre aux objectifs technocratiques fixés par le Gosplan ? Il ne serait pas ridicule de le penser1.
Une autre hypothèse, qui n’exclut pas nécessairement les précédentes, peut cependant être envisagée. Dans les années 1970, l’Union soviétique et ses alliés cubains, tchèques et est-allemands se lancent dans une politique interventionniste très agressive en Afrique. Au milieu de la décennie, pas moins de 40 000 « conseillers » soviétiques sont présents sur le continent. En 1977, pendant la guerre de l’Ogaden (Somalie-Éthiopie), les Soviétiques stupéfient les puissances occidentales en établissant un pont aérien jusqu’en Éthiopie, où ils projettent en quelques jours blindés et matériel lourd. Au cours de la décennie 1970, les stocks guinéens étaient encore dans un état correct et d’une génération pas encore complètement obsolète. Kindia, par exemple, était un centre de formation actif pour les unités qui combattaient les Portugais en Guinée-Bissau (1963-1974), et les instructeurs cubains y étaient nombreux. Alors ? Et si la Guinée avait constitué un avant-poste où ces stocks auraient été prépositionnés ? Dans le cas d’une conjoncture favorable, ces munitions auraient pu servir à équiper des troupes soviétiques ou leurs alliés, rapidement projetés, qui auraient ensuite pu intervenir dans la sous-région avec des moyens lourds. C’est ce que nous disent ces centaines de tonnes de munitions.
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Il reste peut-être encore à écrire cette page de l’histoire guinéenne…
1. La Guinée bruisse encore de ces anecdotes, réelles ou supposées, de l’URSS qui aurait envoyé des chasse-neige dans le pays ou des stocks de chaussures gauches…










