Livre – L’Incertitude apprivoisée. Roger Vandomme

7 août 2026

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Photo : Intégrer les opérations cyber à la guerre moderne. Crédit photo : Unsplash

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Livre – L’Incertitude apprivoisée. Roger Vandomme

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  • Data scientist depuis plus de trente ans, Roger Vandomme occupe un espace intermédiaire trop souvent délaissé : rendre clair ce qui est complexe sans le trahir.

  • Structuré en trois temps — comprendre, appliquer, réfléchir —, l’ouvrage fait de l’incertitude le fil conducteur d’une longue généalogie, de Pascal aux grands modèles de langage.

  • À l’heure où la maîtrise de l’IA devient un enjeu de puissance, un livre utile à quiconque doit décider, financer ou réguler sans pouvoir tout ignorer du sujet.

Roger Vandomme, L’Incertitude apprivoisée. Origines, fonctionnement et usages de l’intelligence artificielle, 2026, 243 pages.

La littérature sur l’intelligence artificielle se divise grossièrement en deux camps : les manuels techniques, qui supposent un lecteur déjà équipé, et les essais grand public, qui cèdent souvent à la facilité du récit catastrophiste ou de la promesse enchantée. Roger Vandomme, data scientist depuis plus de trente ans, consultant pour des secteurs aussi divers que la banque, la défense et les télécommunications, ancien enseignant au Collège des Forces canadiennes et à l’Université de Toronto, a eu l’ambition d’occuper un espace intermédiaire : rendre clair ce qui est complexe sans le trahir, selon sa propre formule.

Un voyage en trois temps

L’ouvrage est structuré en trois parties d’inégale longueur mais de logique cohérente. La première — et la plus développée — porte sur la compréhension des fondements : qu’est-ce que décider sous incertitude, qu’est-ce que savoir, comment construit-on un modèle, quels algorithmes existe-t-il, comment fonctionnent les réseaux de neurones. La deuxième partie aborde les usages pratiques : outils, métiers, secteurs d’application, lancement d’un projet, IA générative et agentique. La troisième, plus philosophique, interroge les peurs, les dilemmes éthiques et les questions existentielles que soulève cette technologie.

Ce découpage en trois temps — comprendre, appliquer, réfléchir — est la marque d’un pédagogue. Roger Vandomme ne veut pas seulement informer : il veut emmener le lecteur d’un point à un autre. L’introduction pose le cadre avec franchise : « À l’heure où les machines apprennent à grande vitesse, notre responsabilité collective est d’apprendre à penser avec elles et parfois, si nécessaire pour préserver notre esprit critique, à apprendre à penser contre elles. »

Le cœur du livre : l’incertitude comme fil conducteur

Le titre n’est pas un artifice marketing. L’incertitude est réellement le fil qui traverse tout l’ouvrage. Roger Vandomme commence par un chapitre sur la décision pour montrer que l’intelligence artificielle n’est pas née du vide mais d’un besoin anthropologique fondamental : réduire l’incertitude pour mieux agir. De Pascal et Fermat inventant le calcul des probabilités à partir des jeux de hasard, à Kahneman décrivant les biais cognitifs de la décision humaine, le livre trace une longue généalogie qui donne à l’IA son épaisseur historique.

Plutôt que de commencer par une définition de l’IA, l’auteur commence par la question que l’IA est censée résoudre : comment décider dans un monde incertain ?

Cette entrée par la décision est l’une des originalités du livre. Ce faisant, il inscrit la technique dans une continuité intellectuelle et rappelle que l’algorithme n’est pas une invention récente mais l’aboutissement de siècles de raisonnement formalisé. La fresque chronologique en annexe, qui part de la révolution agricole et de la découverte empirique des corrélations semence-récolte jusqu’aux LLM de 2024, matérialise cette ambition.

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Une pédagogie par la métaphore et l’exemple

La partie technique est sans doute la plus réussie. Roger Vandomme explique les réseaux de neurones, la rétropropagation, les arbres de décision, les forêts aléatoires et les transformers sans jamais supposer de prérequis mathématiques. Ses métaphores sont bien choisies. La traversée d’une rue au feu rouge pour illustrer ce qu’est un algorithme de décision. La matrice de confusion expliquée à travers le dépistage médical — quand faut-il privilégier la précision, quand faut-il privilégier le rappel ? L’exemple des spams contre les cancers non détectés est limpide et mémorable. Les forêts aléatoires présentées comme un « vote démocratique » entre des centaines d’arbres qui ont chacun vu une partie différente des données : c’est juste et accessible.

La section consacrée au deep learning et aux réseaux de neurones est particulièrement bien conduite. Roger Vandomme y retrace les hivers de l’IA — les périodes de désillusion qui ont suivi chaque vague d’enthousiasme, de la critique de Minsky et Papert en 1969 jusqu’au second hiver des années 1987-1993 — pour montrer que le triomphe actuel n’est pas une évidence mais le résultat d’une accumulation patiente. Cette mise en perspective tempère l’hystérie ambiante : si les enthousiastes d’aujourd’hui ont souvent raison, leurs prédécesseurs aussi croyaient tenir la révolution, avant que les limites ne se révèlent.

Des dernières réflexions qui ouvrent sur l’essentiel

Le livre se clôt sur un chapitre de « dernières réflexions », rédigé au moment d’envoyer le manuscrit à l’éditeur, en février 2026 depuis Toronto et Nice. Roger Vandomme y note la sortie de Yann LeCun de Meta pour fonder AMI Labs à Paris, les évolutions de Claude et des agents d’Anthropic, la montée de l’IA agentique. Ce chapitre a la vertu de rappeler que tout livre sur l’IA est daté dès sa parution — et que c’est précisément pourquoi les fondations comptent.

« Un modèle n’est qu’une carte, parfois très précise, mais ce n’est jamais le territoire. Une performance n’est pas une vérité. »

La conclusion est peut-être la page la plus dense du livre. Cette distinction entre la carte et le territoire — empruntée à Korzybski sans être nommée — résume le projet de Roger Vandomme. L’IA rend l’incertitude calculable, visible et partageable, mais elle ne la supprime pas. Elle déplace la responsabilité de décider sans l’abolir. Et « le vrai danger, ce n’est pas que l’IA devienne consciente. C’est qu’elle soit utilisée sans conscience. »

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Dans un contexte où la maîtrise de l’IA devient un enjeu de puissance et où les décideurs politiques et militaires sont souvent les moins bien équipés pour en comprendre les mécanismes, un ouvrage qui prend le temps d’expliquer ce que font réellement les algorithmes a une utilité qui dépasse largement son public cible initial. C’est un livre à mettre entre les mains de quiconque doit décider, financer ou réguler, sans pouvoir se permettre de tout ignorer du sujet.

Roger Vandomme, L’Incertitude apprivoisée. Origines, fonctionnement et usages de l’intelligence artificielle, 2026, 243 pages.

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À propos de l’auteur
Martin Capistran

Martin Capistran

Avocat, docteur en droit.