Géopolitique, Syrie, Éthiopie : aperçu des livres de la semaine
Marc Sémo, La Géopolitique en 100 questions, comprendre le monde de demain, Tallandier, coll. Texto, 11 euros

Tigrane Yégavian
Lu à Beyrouth
Mounir al-Rabih, Khifāyā suqūṭ al-Asad wa ruʾyat Aḥmad al-Sharʿ (Les dessous de la chute des Assad et la vision d’Ahmed al-Charaa), Beyrouth, Dar Riad el-Rayyes Books, 2026.
Journaliste libanais et rédacteur en chef du quotidien électronique Al-Modon, Mounir al-Rabih propose dans cet ouvrage en langue arabe une première tentative de mise en récit de l’effondrement du régime d’Assad en décembre 2024 et de l’émergence du pouvoir transitoire dirigé par Ahmed al-Charaa. L’ouvrage, fondé sur des témoignages recueillis auprès de personnalités proches des centres de décision et sur plusieurs entretiens avec le nouveau président syrien, se situe à la frontière entre le reportage, l’essai politique et la chronique historique.
Le livre s’articule autour de deux axes principaux. Le premier revient sur les mécanismes internes ayant conduit à la désagrégation du régime. Al-Rabih insiste sur le caractère progressif du processus et rejette l’idée d’un effondrement soudain. Selon lui, la chute du système baassiste constitue l’aboutissement de quatorze années de guerre, d’usure économique et de profondes transformations sociales. Il montre également à quel point la disparition du régime constitue un bouleversement psychologique pour une société longtemps convaincue de la pérennité de la dynastie Assad.
L’intérêt majeur de l’ouvrage réside cependant dans sa seconde partie consacrée à la pensée et aux ambitions d’Ahmed al-Charaa. Mounir al-Rabih décrit un dirigeant pragmatique, conscient des risques de fragmentation de l’État et soucieux d’éviter une évolution comparable aux scénarios irakien ou libyen. L’auteur met en avant la volonté du nouveau pouvoir de substituer à la logique révolutionnaire une logique étatique fondée sur la reconstruction institutionnelle et la préservation de la paix civile.
Sur le plan géopolitique, le livre accorde une place importante au repositionnement régional de la Syrie. Selon l’analyse rapportée par al-Rabih, Damas entend se transformer en plateforme économique reliant l’Orient et l’Occident, en s’appuyant sur sa position géographique, ses ressources naturelles et son capital humain. Le nouvel exécutif chercherait ainsi à réintégrer la Syrie dans son environnement arabe et international tout en rééquilibrant ses relations avec le Liban sur une base plus souveraine et moins asymétrique.
Rédigé dans un style très journalistique, l’ouvrage décrit, au risque de se répéter, les premières heures suivant la chute du régime, les récits de son retour à Damas après vingt années d’absence et les témoignages recueillis auprès d’acteurs de premier plan donnent à l’ensemble une dimension quasi documentaire. Toutefois, cette proximité avec les nouveaux détenteurs du pouvoir constitue également la principale limite du livre. La place accordée aux entretiens avec Ahmed al-Charaa et son entourage conduit parfois à une présentation relativement favorable du nouveau régime. Les questions sensibles relatives au pluralisme politique, au rôle des minorités ou aux ambiguïtés idéologiques du nouveau pouvoir ne sont qu’esquissées. Les massacres des alaouites et des druzes sont balayés d’un revers de main, ce qui alimente l’hypothèse d’une complaisance envers les nouvelles autorités de la part de l’auteur.
Tigrane Yégavian
Serge Dewel, Géopolitique de l’Éthiopie, centre de gravité de la corne de l’Afrique, Bibliomonde, 20 euros

Le projet est ambitieux et pourtant tenu de bout en bout : montrer comment un pays enclavé, privé d’accès à la mer depuis la sécession érythréenne, est en train de devenir, malgré tout, l’un des pivots stratégiques majeurs du continent africain. Dewel part d’un paradoxe saisissant car il insiste sur le fait que l’Éthiopie est à la fois le pays le plus peuplé du monde privé de littoral, et une puissance démographique appelée à compter parmi les nations les plus peuplées de la planète d’ici 2050. De ce constat, l’auteur déroule une analyse en trois temps. D’abord, le territoire et son usage, la construction patiente de la nation et de ses identités plurielles, puis l’insertion d’Addis-Abeba dans un jeu régional où se bousculent la Turquie, l’Égypte, les Émirats, la Chine, les États-Unis, l’Union européenne et la Russie, tous attirés par la position de la mer Rouge sur l’une des routes maritimes les plus stratégiques du globe.
L’auteur a le don rare, chez les spécialistes de la région, de rendre intelligible un théâtre géopolitique d’une complexité redoutable, où des États voisins pauvres et instables (Djibouti, Érythrée, Somalie, Somaliland, Soudan) pèsent paradoxalement sur le destin d’une puissance régionale en plein essor. Loin du jargon universitaire, le propos avance par des formules qui éclairent sans simplifier à l’excès. À l’heure où la Corne de l’Afrique redevient un angle mort stratégique pour l’opinion française, ce livre s’impose comme une porte d’entrée incontournable.
MC










