Publiée en 1978 par la Hoover Institution, jamais traduite, la thèse de Martha Crenshaw sur le terrorisme du FLN reparaît enfin en français (VA Éditions, 2026), augmentée d’une postface inédite de l’auteure.
Contre la doxa qui faisait du terrorisme une pathologie irrationnelle, Crenshaw le pense comme un choix stratégique — l’arme des faibles — et lit l’attentat comme un acte de communication adressé à des publics multiples.
Une « butte-témoin » des terrorism studies, toujours féconde : le terrorisme n’a « aucune efficacité intrinsèque » et appelle d’abord des réponses politiques, non strictement militaires.
Il aura fallu près d’un demi-siècle pour qu’un livre pionnier trouve enfin ses lecteurs français. Publiée en 1978 par la Hoover Institution sous le titre Revolutionary Terrorism: The FLN in Algeria, 1954-1962, la thèse de Martha Crenshaw n’avait jamais été traduite. VA Éditions comble aujourd’hui cette lacune, en accompagnant le texte d’une préface substantielle de Marie-Danielle Demélas et Daniel Dory, d’un appareil bibliographique actualisé et d’une postface inédite de l’auteure elle-même, écrite pour l’occasion. Ce triple dispositif fait de l’ouvrage bien davantage qu’une exhumation : un document sur la naissance d’une discipline, et un instrument toujours vivant pour penser le terrorisme.
Une pionnière méconnue des terrorism studies

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De cette enquête est née une œuvre qui allait faire de son auteur, dans les décennies suivantes, l’une des fondatrices puis l’un des piliers des terrorism studies. Mais, comme le rappelle sa postface d’une franchise désarmante, le livre fut d’abord un échec éditorial. Cinq années de refus successifs — MIT, Chicago, Cambridge, une douzaine d’autres presses universitaires et commerciales — avant que Hoover ne l’accepte enfin. Les objections récurrentes des évaluateurs disent tout de l’époque : les problèmes de définition, la faiblesse du concept de « terreur », et surtout l’idée, jugée « erronée », que le terrorisme pût être « rationnel ». Un lecteur de Pittsburgh lui conseillait de renoncer à parler des intentions des terroristes. On mesure le chemin parcouru : ce que l’on reprochait alors à Crenshaw est devenu depuis le socle admis de la discipline.
Le terrorisme comme choix rationnel
Là réside l’apport théorique majeur du livre, et sa modernité intacte. Contre une doxa qui faisait du terrorisme une pathologie, une explosion irrationnelle ou l’acte d’individus anormaux, Crenshaw pose une thèse alors iconoclaste.
Le terrorisme est une politique qui entraîne des coûts et des avantages prévisibles.
Le recours du FLN à la violence extrême « a été le résultat de décisions délibérées de la part de l’élite révolutionnaire, et non, dans la plupart des cas, une explosion pathologique ou irrationnelle ». Le choix décisif n’oppose pas la violence à la non-violence, mais sélectionne, raisonnablement, entre plusieurs sortes de violence.
L’argument est proprement stratégique. Le terrorisme est l’arme des faibles parce qu’il est économe : il est plus facile de commanditer un attentat que de former une guérilla, d’entraîner des soldats, d’obtenir des armes de guerre. Nul besoin de nourrir, loger, équiper une troupe ; une poignée d’hommes suffit à semer la terreur dans une grande cité, un couteau suffit, et l’action est le plus souvent bénévole. Une organisation qui choisit cette tactique n’a besoin que « de secret et d’organisation ». Mais Crenshaw ne se laisse pas prendre à la rhétorique du David contre Goliath : elle cite Saadi Yacef, « c’est le seul moyen de nous exprimer », tout en rappelant que la faiblesse militaire n’implique pas l’impuissance politique, et que l’argument relève de la propagande autant que de la réalité.
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Une grammaire des publics et des messages
Le cœur analytique de l’ouvrage, celui qui a le mieux résisté au temps, est l’interprétation de l’attentat comme un acte de communication. Crenshaw fut l’une des premières à lire la violence terroriste comme un message adressé à des audiences multiples, à des fins diverses. Prolongeant la typologie de Thomas Thornton, elle distingue les publics directs — le « groupe d’identification » des victimes, qui se sait personnellement menacé — et les publics indirects, spectateurs qui peuvent éprouver curiosité, sympathie, voire admiration. Égorger publiquement un garde champêtre musulman, c’est signifier à tous les gardes champêtres : « Tu es le suivant sur la liste. » Placer une bombe dans un dancing algérois, c’est faire en sorte que les obsèques transforment le deuil en fureur et poussent la minorité européenne au lynchage, donc à une répression jugée disproportionnée.
Cette attention aux effets recherchés fonde une véritable grammaire des cibles.
Crenshaw suit finement l’évolution du choix des victimes tout au long de la guerre : les musulmans, principal public direct et, en chiffres absolus, les plus nombreuses victimes ; les Européens d’Algérie, visés plus tardivement ; les forces de l’ordre, provoquées pour les entraîner dans la surenchère ; le public métropolitain, brièvement ciblé à l’automne 1958 lorsque le FLN décida de « porter la guerre en France » (attentats spectaculaires, bombe à la tour Eiffel, raffinerie incendiée près de Marseille) avant de renoncer, comprenant qu’il risquait de s’aliéner l’opinion française dont il avait besoin. Le terrorisme, montre-t-elle, sert aussi à des fins internes : maintenir la cohésion, la discipline, arbitrer les rivalités entre factions par des « exécutions de traîtres ». C’est une autre histoire de la guerre d’Algérie qui se dessine, une histoire militaire ayant pour fil directeur une arme singulière.
Ce que le cas du FLN apporte de neuf
L’intérêt de la réédition tient à ce que la postface de 2026 permet de mesurer, avec le recul, la fécondité de ce premier livre. Trois intuitions y sont en germe, que Crenshaw développera ensuite.
D’abord, la démonstration que les acteurs terroristes ne sont ni fous ni pervers, mais des agents rationnels opérant des choix, bons ou mauvais, selon l’information dont ils disposent. Ensuite, l’analyse des relations entre l’organisation et son environnement : le « terreau » des sympathisants, la mouvance qui se mobilise, le noyau qui passe à l’acte, matrice de recherches ultérieures sur le « milieu radical ». Enfin, la question de la clandestinité, de ses conditions et de ses conséquences, encore largement inexplorée dans sa dimension historique.
La postface apporte aussi une nuance capitale, née de la maturité. Vingt ans après, dans Terrorism in Context (1995), Crenshaw a comparé le FLN à l’OAS, comme le lui suggérait un critique.
Le terrorisme n’a aucune efficacité intrinsèque.
Les affects qu’il cherche à produire — peur, colère, enthousiasme — ne se transforment pas mécaniquement en résultats politiques maîtrisés. Le public visé réagit souvent par la colère plutôt que par la peur, ce qui renforce la détermination de l’adversaire. Surtout, la violence échappe à ses commanditaires : elle peut « acquérir une dynamique indépendante en devenant une fin en soi ». Si le FLN l’emporta là où tant d’autres échouèrent, ce fut moins par la vertu du terrorisme que par un concours de facteurs — la lassitude de l’opinion française, la torture qui discrédita la réponse antiterroriste, la diplomatie du FLN, la volonté gaullienne d’en finir. « Le terrorisme peut être efficace sans parvenir à ses fins, puisqu’il peut produire des résultats décisifs mais qui se révèlent contre-productifs. »
Plus frappant encore, le cas algérien devient chez Crenshaw un révélateur des mutations du terrorisme contemporain. La chute de la Zone autonome d’Alger en 1957 — les parachutistes remplissant les cases d’un organigramme dessiné au tableau noir — illustre la vulnérabilité des structures centralisées. C’est cette leçon que les extrémistes ont ensuite retenue en adoptant la « résistance sans chef », posant au XXIe siècle une question que le modèle du FLN ne pouvait anticiper : peut-on encore parler de terrorisme pour des violences commises par des acteurs faiblement organisés, reliés par des réseaux sociaux sans contact direct ?
Les limites, reconnues et discutées
Les éditeurs ne dissimulent pas les faiblesses de l’ouvrage, et Crenshaw les assume avec une honnêteté remarquable. L’étude néglige la dimension religieuse du conflit : reproche que lui adressa dès 1978 l’islamologue Jean-Claude Vatin, seul recenseur français de l’époque, et que la guerre civile algérienne des années 1990 rendra prémonitoire. Elle ne mène pas l’analyse quantitative ni géographique qui montrerait que Bône, Constantine ou Oran ne connurent pas les mêmes phases qu’Alger. Elle s’appuie trop sur les quatre volumes d’Yves Courrière, dont elle épouse les catégories binaires, réduisant à deux camps opposés, Algériens et Français, des sociétés bien plus enchevêtrées, alors même que cette polarisation était précisément l’effet recherché du terrorisme. Enfin, comme le notaient ses critiques, elle s’est longtemps abstenue du raisonnement contrefactuel : le FLN aurait-il obtenu l’indépendance sans le terrorisme ? Elle inclinera plus tard à penser que oui, mais peut-être plus lentement, et que la réconciliation entre communautés était de toute façon devenue impossible après les massacres du Constantinois de 1955.
Une butte-témoin toujours féconde
Les éditeurs qualifient justement ce livre de « butte-témoin dressée sur un champ de recherche ». Son intérêt est double. Historiquement daté sur certains points, il demeure indispensable pour comprendre la genèse intellectuelle des terrorism studies : le faible écho qu’il rencontra à sa parution éclaire le retard durable de la réflexion historique dans ce domaine, longtemps dominé par un « présentisme aveuglant » et par l’injonction morale de choisir son camp. Le refus de Crenshaw de juger — « the problem of the morality of violence is outside the scope of this study » — déconcerta ses contemporains et n’a, de son propre aveu, guère fait école dans une historiographie de la guerre d’Algérie aujourd’hui accaparée par les enjeux mémoriels, politiques et judiciaires.
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C’est peut-être là la leçon la plus précieuse de cette réédition. À l’heure où le terrorisme suscite plus de passions que d’analyses, l’exemple d’une jeune chercheuse qui choisit de disséquer là où d’autres s’indignaient conserve une force d’exemplarité rare. Crenshaw a démontré que le terrorisme appelle d’abord des réponses politiques.
La France, en le traitant comme un problème strictement militaire, a affaibli sa propre légitimité et renforcé celle du FLN.
Cet avertissement, formulé voici cinquante ans, n’a rien perdu de son actualité. Traduit avec soin, enrichi d’un appareil critique de premier ordre, ce livre bref et dense mérite amplement la seconde vie que lui offrent enfin ses lecteurs francophones.









