Enseignant-chercheur en études du renseignement et de sécurité, Damien Van Puyvelde vient de publier le premier ouvrage académique en français consacré à la DGSE, couvrant l’histoire du service de 1982 à nos jours. Il revient sur sa démarche, ses sources, ses contacts avec le service, et sur la place de la DGSE au sein de la communauté française du renseignement face à des menaces en constante évolution.
En bref
- Premier ouvrage académique en français sur la DGSE, fondé sur des sources publiques, parlementaires et des archives déclassifiées, sans logique de révélation.
- La DGSE s’est imposée comme chef de file de la communauté du renseignement, conjuguant renseignement humain, électromagnétique et action clandestine au sein d’une structure intégrée.
- Face à des menaces étatiques croissantes (Russie, Chine) et à un contexte géopolitique instable, la coopération internationale reste le pilier central du renseignement extérieur français.
Une démarche académique au cœur du secret
Votre ouvrage consacré à la DGSE surprend dans le contexte actuel : on sait que Nicolas Lerner avait multiplié les garde-fous sur les publications concernant le service. Comment avez-vous articulé votre approche, et comment le contact avec la DGSE s’est-il finalement opéré ?
Mon approche est académique. Je ne suis ni agent ni officier de la DGSE, je n’ai jamais travaillé pour elle. Je ne suis pas non plus un journaliste d’investigation, même si plusieurs font un travail remarquable sur le renseignement. On peut penser à Mathieu Suc avec Les espions de la terreur, ou à des ouvrages tels que Histoire politique des services secrets français. Ce n’est pas mon positionnement.
Mon expertise est celle d’un universitaire, je me situe donc ailleurs. Cela suppose une exigence particulière de rigueur dans le traitement des sources et de transparence à leur égard. Beaucoup a déjà été écrit : par des chercheurs, des journalistes, dans des recueils de témoignages, comme celui de Jean-Christophe Notin avec le soutien de la DGSE.
Il existe aussi une tradition académique, surtout dans le monde anglophone, où des collègues publient sur les grands services de renseignement en se posant presque en journalistes d’investigation, cherchant à repousser les frontières du secret. Ce n’est pas du tout mon objectif ici. Je ne m’inscris pas dans une logique de révélation.
Les documents publiquement disponibles sont assez nombreux : rapports de commissions parlementaires, thèses de doctorat soutenues en France et ailleurs sur le renseignement, et même certaines boîtes d’archives aux Archives nationales. Il manquait un ouvrage qui s’appuie sur l’ensemble de ces sources pour offrir un socle de connaissances de base sur la DGSE, sur lequel le lecteur puisse à son tour s’appuyer pour aller plus loin.
Ces sources parlementaires vous ont-elles vraiment fourni une mine d’informations, et sont-elles librement accessibles ?
Oui, elles sont en accès totalement libre. On les retrouve, pour l’essentiel, sur Légifrance ou sur les sites de l’Assemblée nationale et du Sénat. La navigation y est parfois laborieuse, mais c’est possible. D’autres sources m’ont été signalées par les travaux de collègues et de doctorants. Il y a également quelques boîtes d’archives aux Archives nationales contenant des documents de la DGSE, assez peu nombreux.
Par exemple, j’utilise brièvement des documents rendus publics par la commission Duclert sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, voulue par le Président Macron. Son rapport cite de nombreuses notes de la DGSE, qui ont ensuite été versées dans les archives publiques. Il suffit d’identifier la bonne boîte et d’en faire la demande. De façon plus anecdotique, certains documents issus des fuites facilitées par Edward Snowden mentionnent aussi des opérations ou des capacités techniques de la DGSE.
« Il manquait un ouvrage qui s’appuie sur l’ensemble de ces sources pour offrir un socle de connaissances de base sur la DGSE, sur lequel le lecteur puisse s’appuyer pour aller plus loin. »
Comment avez-vous finalement décidé de contacter la DGSE, alors que vous auriez pu maintenir une distance ?
Il existe vraiment deux écoles. Des collègues me conseillaient de garder mes distances, « tu n’as pas besoin de leur en parler, cela pourrait biaiser ton analyse ». Mais une part de moi trouvait un peu absurde d’écrire un livre sur la DGSE sans même tenter une forme de dialogue. J’ai donc pris contact.
J’ai déposé une demande d’accès à des documents d’archives internes, normalement fermés au public. Mon ouvrage couvre l’entièreté de l’histoire de la DGSE de 1982 à nos jours, avec un chapitre sur ses origines remontant au XIXe siècle. La difficulté, c’est qu’il n’existe pas de guide d’archives publiques pour la DGSE, contrairement à d’autres fonds. On ne sait pas précisément ce qu’elles contiennent, ni même si le service dispose d’un inventaire bien documenté.
J’ai donc circonscrit ma demande à deux sujets : les évaluations de la DGSE sur la présence ou non d’armes de destruction massive en Irak en 2002, à la veille de l’invasion américaine ; et un post-mortem évoqué dans les mémoires d’un ancien directeur général, Claude Silberzahn, sur la qualité de l’anticipation du service à l’approche de la première guerre du Golfe. Pour accéder à ces pièces, la demande a dû remonter jusqu’au directeur général, qui a signé une autorisation, une forme de dérogation. Rien ne m’a été demandé en retour. C’était un accès surveillé, mais l’usage que j’en fais n’a fait l’objet d’aucun contrôle.
J’ai eu un autre échange avec la DGSE, que j’évoque dans mes remerciements : après avoir présenté un projet de recherche à des professionnels du service, j’ai été invité à un déjeuner avec certains hauts cadres. On a eu une conversation ouverte, ce qui m’a permis de tester certaines idées et de mieux cerner la culture de l’organisation. Par exemple, on dit souvent que la DGSE accorde la primauté aux opérations sur l’analyse : c’est d’ailleurs un constat qu’elle formule elle-même dans ses rapports de jurys de sélection, publiés chaque année.
J’ai finalement envoyé l’ouvrage à la DGSE. Non par obligation, mais parce qu’après avoir rencontré certains de ses membres, cela m’a semblé naturel. Je n’ai pas eu de retour. Et j’assume qu’il subsiste des erreurs dans le livre. Mon but n’est pas la perfection, mais de poser un socle. Dans une bonne démarche scientifique, être corrigé publiquement fait progresser l’état des connaissances. J’attends donc ces critiques avec intérêt.
La DGSE au sein de la communauté française du renseignement
Au moment de la constitution du premier cercle du renseignement, à la fin des années 2010, la DGSE arrive déjà avec une position de leader : ses moyens, son histoire, et sa vocation plus offensive là où d’autres services restent plus défensifs. Comment a-t-elle géré sa place dans cette nouvelle communauté ?
C’est une question très complexe. Assez rapidement, elle s’est imposée comme chef de file sur plusieurs grands enjeux. Elle a su, dans l’ensemble, protéger ses prérogatives et son périmètre de responsabilités, même si des tensions inter-services ont bel et bien existé.
Tout cela s’est joué dans un contexte de lutte contre le terrorisme, où l’intérêt de toutes les organisations françaises à travailler ensemble était on ne peut plus clair. On a d’ailleurs observé une coopération bien plus poussée à l’échelle internationale aussi. C’est un type de menace qui a un effet structurant sur les services de renseignement dans le monde, en les poussant à s’organiser et à coopérer.
« La DGSE présente son caractère intégré comme une force : renseignement électromagnétique, renseignement humain, opérations, action clandestine. Centraliser peut être un atout. »
On le voit d’abord dans la relation entre la DGSE et la DGSI, avec la création de task forces ou des comités inter-services. On le voit aussi dans son rapport avec la Direction du renseignement militaire et les autres services de la « communauté du renseignement ». La DGSE a gagné plusieurs batailles bureaucratiques. Elle était déjà, je pense, de facto chef de file sur le renseignement électromagnétique : certaines plateformes de recueil peuvent être opérées par des militaires, mais le renseignement produit appartient à la DGSE, qui le partage ensuite, notamment avec la DGSI.
La DGSE présente d’ailleurs son caractère intégré comme une force : elle fait du renseignement électromagnétique, du renseignement humain, des opérations, de l’action clandestine. Centraliser, de ce point de vue, peut être un atout.
Plusieurs débats ont porté sur la séparation entre l’action clandestine, notamment paramilitaire, conduite par le Service Action, et les forces spéciales du COS. Ces tensions sont parfois devenues publiques. La question est revenue à plusieurs reprises : a-t-il vraiment un sens de maintenir une capacité paramilitaire au sein de la DGSE, ou tout devrait-il appartenir au COS ? La réponse a été tranchée assez clairement : les deux conservent leur capacité. On reconnaît que la clandestinité offre des degrés de latitude supplémentaires et un savoir-faire logistique propre, que le COS ne développe pas de la même manière. Le sens politique est tout aussi évident : pourquoi le pouvoir se priverait-il d’une option ?
La DGSE partait déjà en position de force, et elle demeure centrale dans la communauté. Cela dit, demander quelle est « l’agence la plus forte » n’a pas grand sens. Nous avons deux services majeurs, la DGSI et la DGSE, au sein d’une communauté plus large, et ils devraient travailler comme une fratrie plutôt que comme des concurrents.
Des menaces qui évoluent, une coopération qui demeure
Le premier cercle s’est constitué dans un contexte antiterroriste qui poussait à la cohabitation, y compris à l’international. Aujourd’hui, les grands chefs de services parlent davantage de contre-espionnage ou de sécurité économique. Cette thématique fédératrice recule-t-elle vraiment ?
Attention à ne pas conclure trop vite que la menace terroriste a disparu. Ce n’est pas la réalité. D’autres menaces sont clairement montées en puissance, mais la menace terroriste n’a pas disparu. Les services gardent un œil dessus et doivent le garder. Et au niveau international, ce qui se passe au Sahel, en Asie centrale, au Moyen-Orient continue d’alimenter son évolution.
S’y ajoutent les enjeux de sécurité économique et de contre-espionnage. Les menaces étatiques montent très nettement en puissance, avec la Russie mais aussi la Chine sur un autre mode. Elles poussent aussi le renseignement à jouer un rôle plus public qu’il y a une vingtaine d’années. Le public a un vrai besoin de comprendre si les services font quelque chose pour limiter ces ingérences. On le voit d’ailleurs au niveau européen : même la Commission européenne s’interroge sur la manière de soutenir une coopération renforcée en matière de renseignement, sans aller jusqu’à une intégration communautaire, dont les limites en termes de souveraineté sont très claires.
« Les menaces étatiques montent très nettement en puissance. Elles poussent le renseignement à jouer un rôle plus public qu’il y a une vingtaine d’années. »
Comment les tensions politiques actuelles, notamment avec les États-Unis, affectent-elles cette coopération internationale ?
Les tensions politiques sont visibles, et l’on peut imaginer qu’elles pèsent en partie sur les rapports avec les États-Unis, mais peut-être dans une mesure plus limitée que ce qu’on perçoit publiquement. Les services de renseignement ont toujours tendance à coopérer sur un temps plus long que le temps politique. Il est dans l’intérêt de la France et de sa sécurité nationale de maintenir la coopération avec toute une série de pays, même lorsque le pouvoir politique adopte une ligne qui contrarie certains intérêts français.
D’autres dirigeants viendront, les administrations changeront, et les coopérations internationales ne doivent pas disparaître pour autant. Il faut bien sûr se poser des questions sur les efforts d’influence américains en Europe, mais cela ne signifie pas qu’il faille rompre ou redessiner entièrement la coopération, d’autant que de nombreuses menaces communes subsistent.
« La coopération internationale reste primordiale pour la DGSE : c’est une source considérable de renseignements. Avec un budget d’un milliard d’euros, on ne peut pas être partout, ni voir monter toutes les menaces. »
La coopération internationale reste primordiale pour un service comme la DGSE : c’est une source considérable de renseignements. Les ambitions politiques de la France sont mondiales, mais avec un budget d’un milliard d’euros, les capacités de la DGSE, bien que significatives, demeurent limitées face à des services bien mieux dotés. La coopération permet de compenser. On ne peut pas être partout, ni voir monter toutes les menaces en même temps. C’est l’un des cœurs du renseignement extérieur que de faire de la coopération. Tous les services en font.










