Terrorisme au Sahel et en France : le mirage de la victoire

29 juin 2021

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Terrorisme au Sahel et en France : le mirage de la victoire

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Espérer une victoire définitive contre le terrorisme islamiste, un jour de gloire où l’on déclarera « mission accomplie », est illusoire. Il s’agira plutôt de viser une situation à demi-contrôlée, où la menace ne serait pas complètement éradiquée mais où l’intensité des violences serait contenue dans des proportions jugées acceptables.

Une guerre contre le terrorisme islamiste est menée par la France à la fois sur son propre sol et au Sahel, où elle est engagée militairement depuis 2013. Sur les deux fronts, des moyens humains et matériels considérables sont mobilisés pour éradiquer la menace djihadiste. Pourtant, espérer une victoire définitive contre le terrorisme islamiste, un jour de gloire où l’on déclarera « mission accomplie », est illusoire. Il s’agira plutôt de viser une situation à demi-contrôlée, où la menace ne serait pas complètement éradiquée mais où l’intensité des violences serait contenue dans des proportions jugées acceptables. Cela implique d’envisager différemment les attentes de cette guerre en termes d’objectifs et de durée, selon une grille de lecture plus réaliste.

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Le terrorisme islamiste, ennemi public numéro un

Dès l’aube du XXIe siècle, les images des attaques du 11 septembre 2001contre le World Trade Centre et le Pentagone qui ont fait près de 3 000 morts et plus de 6 000 blessés au total envoûtaient l’opinion publique mondiale et faisaient brutalement basculer le monde dans une nouvelle ère. La médiatisation spectaculaire de cet événement en temps réel à l’échelle planétaire a provoqué une angoisse générale, qui s’est assortie d’un consensus sécuritaire dépassant les frontières nationales[1]. Partout la menace terroriste fut promue dans les doctrines et politiques de sécurité comme un problème stratégique majeur[2], et les zones d’où elle émane comme l’épicentre de l’attention géopolitique. Partout, des instruments nouveaux de répression du terrorisme ont été adoptés et la distinction entre sécurité intérieure et extérieure affaiblie. Des nuées d’ « experts » combinés du terrorisme, des religions et de la sécurité prirent d’assaut les plateaux de télévision et les rédactions pour y éclairer le public sur une menace simplifiée, souvent déformée et grossie[3].

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En France, les attentats perpétrés en mars 2012 par Mohamed Merah à Toulouse et Montauban ont marqué la fin d’une longue période de 16 ans au cours de laquelle aucune attaque islamiste n’a été recensée sur le sol français. Mais cette menace endémique s’est véritablement installée dans le paysage politique et sécuritaire en 2015, année charnière au cours de laquelle le premier ministre de l’époque, Manuel Valls, avait déclaré la « guerre au terrorisme ». Depuis, pour répondre à la menace, la France s’est organisée, les effectifs des services de renseignement ont été renforcés[4], les opérations militaires prolongées, sur le territoire national comme à l’étranger. La France a étoffé son arsenal législatif ainsi que l’organisation de son appareil judiciaire, le parquet antiterroriste a été créé.

Une rhétorique immuable face à une menace grandissante

 

Pourtant, cinq ans plus tard, la rhétorique demeure identique. Le 27 septembre 2020, deux jours après l’attaque devant les anciens locaux parisiens de Charlie Hebdo, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin affirmait alors « Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamiste, et nous devons gagner cette guerre »[5]. De fait, la menace ne s’est guère estompée: le pays continue de faire face à des attaques attribuées ou revendiquées par la mouvance islamiste de fréquence et d’ampleur variables. Depuis 2015, ce sont 11 attentats qui ont été répertoriés sur le sol français, faisant plus de 250 morts ; 17 autres ont échoué et 51 ont été déjoués.

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Cette guerre domestique mobilise des moyens considérables. Régulièrement, au gré des attaques qui scandent l’actualité, la France active son dispositif de lutte contre le terrorisme sur son territoire national. L’outil central de ce dispositif, le Plan Vigipirate, oscille entre ses trois niveaux, « Vigilance », « Sécurité renforcée Risque attentat » et « Urgence Attentat »[6]. S’il est difficile de mesurer le coût économique global de la lutte contre le terrorisme[7], ce dernier a incontestablement connu une forte inflation. Avant les attentats de janvier 2015, la France dépensait 1,2 milliard d’euros chaque année contre le terrorisme d’après la Délégation parlementaire du renseignement[8]. Selonun rapport dela Cour des comptespublié en juillet 2020[9], l’ensemble des moyens alloués à cette lutte entre 2015 et 2019 s’élève à 9 milliards d’euros à l’échelle nationale, soit 2,25 milliards par an en moyenne.

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Malgré l’ampleur de ce dispositif et des moyens mis en œuvre, l’efficacité de cette lutte sur le territoire national a montré ses limites. La France assiste inexorablement à une « massification » du phénomène de radicalisation. Il n’y a jamais eu autant d’individus radicalisés dans le pays, avec 8.132 personnes inscrites au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) et 505 détenus recensés comme « terroristes islamistes » dans les prisons françaises, selon les données rendues publiques par le ministre de l’Intérieur en août 2020[10]. La police ne disposant pas des moyens financiers et humain de détecter et de surveiller tous les suspects[11], la menace continue de s’amplifier.

Au Sahel, une guerre d’usure

Sur le plan international aussi, le terrorisme islamiste a été désigné comme principal adversaire et déclenché une guerre d’usure à l’issue incertaine. Au Sahel, la France affronte des katibas de djihadistes et les groupes armés terroristes (GAT) depuis le 11 janvier 2013, date de l’intervention française au Mali (opération Serval) pour enrayer la progression d’une colonne de près de 600 véhicules de rebelles (MNLA), mêlée à des groupes djihadistes (AQMI, Mujao, Ansar Dine) qui menaçaient d’envahir la capitale Bamako[12]. Après ce succès militaire et la mutation en 2014 de l’opération Serval en Barkhane, le plus compliqué restait néanmoins à accomplir, à savoir transformer une opération militaire ponctuelle de contre-terrorisme au Mali en celle, plus globale et durable, d’une lutte contre l’implantation des GAT dans l’ensemble de la région sahélo-saharienne[13].

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Plus de huit ans après, la France s’appuie sur le déploiement de 5 100 soldats français pour contrer les djihadistes au Sahel. Le président français Emmanuel Macron, au cours d’une conférence de presse en juin 2021 a annoncé une réduction de la présence militaire française au Sahel et la fin de l’opération Barkhane sous sa forme actuelle[14], précisant que la lutte antidjihadiste s’articulera désormais autour de la force européenne « Takuba » dont la France serait la « colonne vertébrale »[15]. Cette annonce a fait suite à un coup d’État survenu au Mali le 24 mai 2020, le second en seulement neuf mois, signe de l’instabilité latente de ce pays-clé dans la lutte contre le djihadisme[16].

Néanmoins, l’objectif de la France en matière de lutte contre le terrorisme au Sahel demeure identique et l’engagement militaire français dans la région devrait rester significatif. Aux forces françaises et à l’alliance Takuba, aux contours encore flous, s’ajoutent en outre celles de la force onusienne au Mali (Minusma), qui compte plus de 12 000 casques bleus, du G5 Sahel qui prévoit le déploiement de 5.000 militaires à terme, des forces armées nationales, des missions de l’UE (EUTM Mali, EUCAP Mali et EUCAP Niger).

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Malgré cette mobilisation à grande échelle au Sahel, cette zone autrefois prospère, aujourd’hui cœur desséché de l’Afrique, a connu ces dernières années une hausse des violences plus rapide qu’aucune autre région sur le continent[17]. Au Mali, au Niger et au Burkina Faso le nombre de victimes d’attaques terroristes a été multiplié par cinq entre 2016 et 2019. D’après le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS), ce sont 4 000 personnes qui ont trouvé la mort dans ces affrontements en 2019, contre 770 en 2016[18]. L’année 2020 s’est avérée la plus meurtrière au Sahel avec environ 4 250 décès selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique[19]. L’attentat dans la localité de Solhan au Burkina Faso le 4 juin 2021, qui a fait environ 160 victimes – ce qui en fait l’attaque la plus funeste de l’histoire du pays –, illustre encore l’aggravation continue des violences dans la zone.

Un enlisement inéluctable

Depuis fin 2019, l’armée française insiste sur les succès tactiques et dit éliminer une centaine de « combattants » par mois[20], mais cela ne semble pas freiner le développement de la nébuleuse djihadiste qui recrute sans peine dans le vivier des populations locales délaissées par les États, et qui d’après les estimations compte aujourd’hui entre 2 400 et 4 000 combattants répartis en plusieurs mouvances dans tout le Sahel[21]. Le chiffre peut sembler faible en regard des forces déployées citées précédemment, mais la résilience de ces groupes est facilitée par des contextes géopolitiques chaotiques qui offrent aux groupes terroristes de nombreuses opportunités d’expansion. L’inquiétude gagne même des pays côtiers tels que le Bénin, Togo, Ghana et Côte d’Ivoire, désormais menacés eux aussi par des milices islamistes, comme l’a souligné en février 2021 le directeur de la DGSE Bernard Emié[22]. En Côte d’Ivoire, un attentat d’ampleur a d’ores et déjà été perpétré dans le pays en 2016[23]et les attaques se multiplient dans le nord-est depuis juin 2020.

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De fait, divers facteurs rendent les opérations extrêmement difficiles pour l’armée française, tels que l’immensité du champ de bataille, le mode opératoire des djihadistes (guérilla) parfaitement adaptés au terrain, les accommodements de certains gouvernements locaux avec les djihadistes, les moyens substantiels des terroristes sur le plan financier générés par les trafics en tout genre[24], ou encore l’hostilité d’une partie des populations locales envers la présence française. Quant au monde rural, les financements par l’Arabie saoudite de plusieurs milliers de mosquées et d’écoles coraniques convertissent peu à peu au salafisme une population qui pratiquait jusque-là un islam soufi modéré[25]. « Nous ne sommes pas en train de gagner la guerre au Sahel » confiait ainsi le Secrétaire général de l’ONU[26]en 2019, dont les rapports sur le Mali font chaque trimestre le constat d’une montée en puissance des groupes djihadistes malgré la guerre qui leur est livrée.

En dépit des efforts et du soutien de forces nationales et internationales au Sahel, Barkhane affiche donc un bilan sécuritaire mitigé. L’opération, qui a mobilisé environ 1 milliard d’euros en 2020, ce qui en fait la plus longue et coûteuse intervention militaire française, a en outre causé à ce jour la mort de 55 soldats français depuis 2013, devenant majoritairement impopulaire aux yeux de l’opinion publique française[27]. L’annonce par l’Élysée en juin 2021 de l’arrêt de l’opération sous sa forme actuelle trahit d’ailleurs une forme de lassitude par rapport aux problématiques de gouvernance et sécuritaires dans la région après presque dix ans d’intervention.

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Peut-on réellement gagner contre le terrorisme islamiste?

Sur ces deux théâtres d’opérations, la France mobilise quotidiennement des milliers d’hommes, soldats et civils pour identifier et traquer les djihadistes. Elle engage une panoplie d’instruments et d’outils politiques, judiciaires et sociaux dans cette lutte. Les efforts financiers gigantesques consentis se chiffrent en milliards d’euros. Pourtant, le bilan des solutions apportées dans la lutte contre le terrorisme sur le sol français et sahélien demeure insatisfaisant. Sur le plan extérieur comme intérieur, la menace devenue endémique ne cesse de grandir et de se propager tandis que, telle un mirage, la victoire semble reculer toujours davantage. Mais peut-on seulement gagner une guerre contre le terrorisme islamiste? Plusieurs facteurs montrent que dans ce cas, le concept de victoire définitive relève de l’illusion.

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Le terrorisme, avant d’être un ennemi, est d’abord un « mode d’action »[28], porté par des organisations ou des individus que l’on peut entraver, ou neutraliser. Il relève de la guerre dans le sens clausewitzien, en tant qu’il est « un acte de violence engagé pour contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté »[29].  De nature asymétrique, le terrorisme est toutefois une guerre sans front et sans frontière où la distinction entre civil et combattant s’estompe. Il s’oppose en cela à une situation de guerre classique qui comporte son théâtre d’opérations, des combats visibles, une armée plus ou moins régulière qui contrôle un territoire, des combattants dont la situation peut être déterminée par des critères simples comme la nationalité et la participation aux combats. Dans la guerre contre le terrorisme, les protagonistes sont des « combattants illégaux », sans uniforme, ni territoire ou commandement organisé[30].

Malgré les défis stratégiques posés par ces types de conflits, l’histoire montre que les États peuvent effectivement gagner des guerres contre les organisations terroristes[31]. Cela est vrai lorsque le terrorisme est confiné à une région du monde ou à un pays. La France a par exemple mis en déroute le groupuscule terrorisme communiste Action Directe dans les années 1980[32], et a neutralisé avec succès la figure du terrorisme anti-impérialiste des années 1970-1980 Ilitch Ramirez Sanchez, dit « Carlos », auteur de l’attentat meurtrier du Drugstore Publicis en 1974 à Paris. De la même façon, l’Allemagne est parvenue à vaincre la Fraction Armée Rouge (FAR) qui a sévi de 1968 à 1998. Plus récemment, l’Algérie avec l’aide de la France a réussi à considérablement marginaliser le Groupe Islamique Armé (GIA). Ce groupe, créé lors de la guerre civile algérienne et dont le but était de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique, avait commandité des attaques en Algérie et en France entre 1992 et 2003.

Un terrorisme d’un type nouveau

Cependant, la lutte actuelle contre le terrorisme islamiste se distingue de ces luttes précédentes. La menace terroriste a changé de nature au cours de « vagues » successives selon la théorie de David Rapport[33], avec notamment l’essor du phénomène de radicalisation religieuse. Cette menace est notamment incarnée par l’État Islamique, Al Qaïda et leurs réseaux affiliés, dont le projet est d’imposer une idéologie islamiste totalitaire par la violence. Outre les projets terroristes planifiés directement à partir du Moyen-Orient, des personnes radicalisées isolées ou appartenant à de petites cellules sont susceptibles de passer à l’acte sans commanditaire extérieur, à n’importe quel moment et avec des moyens plus ou moins élaborés. La figure de l’assaillant étant difficilement détectable, la menace provenant de réseaux djihadistes est par conséquent portée à un niveau inédit. Au Sahel aussi, les troupes françaises s’efforcent de contrer un ennemi qui s’affranchit sans difficulté des frontières[34]. La situation s’est encore complexifiée ces dernières années, comme l’explique la chercheuse à l’IRIS Caroline Roussy[35], la figure de l’ennemi devenant progressivement de plus en plus floue parmi de multiples typologies de conflits : intercommunautaires, djihadistes et des milices d’autodéfense. Ces dimensions contribuent à entraver fortement la lutte contre la menace djihadiste.

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Une efficacité difficilement mesurable

Faire le bilan de la guerre contre le terrorisme est toujours hasardeux. De fait, l’efficacité de cette guerre ne peut se mesurer qu’à l’aune de ce qui ne s’est pas produit[36], à savoir pas de nouveau 11 septembre, pas de nouveau Bataclan ou de camion bélier fonçant dans la foule à Nice. Ces succès, « invisibles » par nature, sont rarement mis en balance avec la réalité concrète des attaques et ne peuvent faire le poids face à l’indignation suscitées par ces dernières. Pas moins de 32 attentats ont été déjoués en France par les services de renseignement entre 2018 et 2020 selon le ministère de l’Intérieur[37]. Faute de pouvoir dire à quoi l’on a échappé, ou quels résultats ont produit les réponses de l’État, sans une vue claire sur l’ampleur et la nature de la menace que ce dernier entendait contrer, l’efficacité même de cette lutte est l’objet de jugements les plus divers et reste marquée par un degré élevé d’incertitude.

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Au Sahel, l’efficacité de l’opération Barkhane sur le terrain est tout aussi délicate à mesurer. Les militaires français opèrent sur la base de ce qu’ils appellent un « État final recherché » consistant à mettre l’ennemi à la portée des armées du Sahel, donc à affaiblir les GAT tout en renforçant les armées sahéliennes afin qu’elles puissent elles-mêmes stabiliser leur territoire. Pour ce faire, les militaires français luttent contre des groupes identifiés comme des cibles légitimes, avec les moyens dont ils disposent. Ils complètent leurs actions militaires par de la coopération avec les armées sahéliennes et la Minusma, de la formation, des efforts de coordination avec les acteurs civils (diplomates, humanitaires, etc.). Il n’existe cependant pas de critères ou d’objectifs précis permettant de définir à quel moment la situation aura été stabilisée et il est dès lors difficile de définir à quel moment précisément la menace sera considérée comme globalement écartée pour justifier un retrait, ou du moins un allègement du dispositif français au Sahel.

Une volonté de long terme est nécessaire

Si les meilleures guerres sont souvent les plus courtes, la lutte contre le terrorisme est au contraire une entreprise de longue haleine. Il est certes difficile de prédire la durée d’une opération lorsqu’elle intervient: Harmattan en Libye a duré 5 mois, Pamir en Afghanistan environ 13 ans. D’autres se placent dans un temps très long : Épervier au Tchad a duré près de 30 ans, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a 43 ans d’âge, la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK) est présente depuis 1999 et la France participe à l’opération ONUST dans les territoires palestiniens depuis 1948. L’intervention française au Sahel, qui a soufflé ses huit bougies en 2021, s’avère donc relativement jeune, alors même que la faiblesse des États sahéliens, le caractère perdurant et latent de la menace et les conditions du conflit mené contre les GAT exigent une réponse inscrite sur le long terme.

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Or les démocraties sont velléitaires et les échéances électorales tendent à les faire évoluer dans un temps trop court, comme l’ont montré les États-Unis en Irak ou la France en Libye. De fait, « avec l’information instantanée et continue, la pression pour une réponse immédiate s’applique partout et à tous alors que l’histoire nous montre que la résolution d’une crise demande en moyenne une quinzaine d’années d’endurance, de constance et de persévérance »[38]. Cette contradiction entre la gestion du temps court et la nécessité d’inscrire l’action dans le temps long peut conduire à des décisions hâtives et des erreurs stratégiques. La lutte contre le terrorisme en particulier est une entreprise multiforme qui requiert l’action diplomatique et militaire, le renseignement et la coopération transnationale. Dans des pays où l’État est devenu trop faible, la formation de nouvelles élites dans les armées, la politique et l’administration requiert nécessairement une présence durable sur le terrain, avec des opérations sur au moins une quinzaine d’années, voire une génération entière.

« Gagner la guerre », le piège des mots 

La France est engagée dans une guerre qu’elle ne saurait perdre, mais qu’elle ne peut « gagner » au sens classique du terme. En effet, la guerre contre le terrorisme ne pourra pas se conclure par une victoire finale, pas davantage que la guerre contre le crime ou la drogue. Malgré les efforts consentis dans la lutte anti-terroriste auSahel comme en France, les moyens financiers et humains considérables engagés, la panoplie d’instruments déployés, l’activité des groupes terroristes islamistes persiste sur les deux théâtres d’opération. Le terrorisme est d’abord le symptôme d’un malaise de l’État, et la menace, difficilement détectable, ne saurait être neutralisée dans son ensemble par une approche exclusivement sécuritaire. Ainsi, il ne peut être question pour les militaires français d’obtenir une victoire définitive au Sahel, sous la forme d’une éradication complète des mouvements djihadistes. Espérer un jour de gloire où l’on retirera les troupes françaises du Sahel en déclarant « mission accomplie » relève de l’illusion. Sur le sol français, l’arsenal de mesures déployées ne pourra pas davantage garantir une « victoire » sous la forme d’une disparition de la menace et il est fort à parier que le risque d’attaque terroriste, aussi ténu soit-il, pèsera sur le quotidien des français pour les années à venir.

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Cette lecture impose d’envisager différemment la notion de victoire contre le terrorisme islamiste. Gagner la guerre dans ce cas-ci voudrait dire, de façon plus réaliste, viser une situation à demi-contrôlée où la menace ne serait pas complètement éradiquée, mais à tout le moins endiguée à un niveau jugé acceptable. Le risque d’attaque sur le sol français resterait présent, mais le gouvernement disposerait des moyens et outils pour en contrer le plus grand nombre. Si la France finit par se retirer au Sahel, ce sera parce que l’intensité des violences aura chuté dans des proportions jugées acceptables et les capacités et champ d’action des GAT auront été contenues. Sur le plan politique toutefois, ce renoncement à la victoire risque de n’être pas très vendeur. Il convient donc de ne pas tomber dans le piège des mots et de redéfinir les enjeux selon une grille de lecture plus réaliste. A ce titre, l’emploi du mot « guerre » doit nécessairement rester métaphorique, en ce qu’il symbolise, pour ceux qui l’emploient, leur mobilisation, leur refus de toute complaisance ou de tout compromis. De même, il convient de redéfinir les enjeux du conflit, ainsi que les attentes de l’opinion publique en déplaçant le curseur des objectifs non pas vers une éradication totale de la menace, mais vers une stabilisation des territoires affectés, assortie d’une plus grande résilience collective.

 Notes

[1]Francisco Naishtat, « Le terrorisme global sur fond de posthistoire », Rue Descartes, avril 2008, n° 62, p. 30-36.

[2]Ce phénomène a provoqué l’émergence d’un champ de recherche à vocation scientifique et d’une littérature abondante sous l’appellation de terrorism studies. Voir à ce sujet Daniel Dory, « Les Terrorism studies à l’heure du bilan », Sécurité globale, vol. 22, n°2, 2020, p. 123-142. Pour un état approfondi de la question et des débats actuels sur le terrorisme et le contre-terrorisme, on consultera notamment Andrew Silke (Ed.),Routledge Handbook of Terrorism and Counterterrorism, Routledge, London-New York, 2019, et Erica Chenoweth, Richard English, Andreas Gofas, Stathis N. Kalyvas (Eds.), The Oxford Handbook of Terrorism, Oxford University Press, Oxford, 2019.

Notes

[3]Gilles Andréani, « La guerre contre le terrorisme : un succès incertain et coûteux », Politique étrangère,IFRI, été 2011, n°2, p. 253.

[4]Notamment avec le recrutement prévu de 1.250 agents de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) supplémentaires d’ici 2024.

[5]« Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamiste, affirme Gérald Darmanin », Le Figaro, 27 septembre 2020.

[6]D’après le ministère de la Défense, le coût de Vigipirate « Alerte attentats » s’élevait à 1 million d’euros par jour, mobilisant 7.000 militaires dans le cadre de l’opération Sentinelle. Voir l’article « Attentats : L’opération Sentinelle coûte 1 million d’euros par jour », Le Parisien, 8 février 2015.

[7]En effet,  si les dommages matériels immédiats induits par des attentats  terroristes peuvent être chiffrés de manière relativement  précise, à l’instar d’un sinistre pour les assureurs, il n’en est pas  de même pour les multiples pertes indirectes afférentes au niveau  économique de la société en général. Ceci explique les grandes disparités dans les estimations de l’impact économique d’attentats terroristes majeurs. Voir David Rigoulet-Roze, « Le coût économique du terrorisme : l’équation impossible ? », dans Géoéconomie, 2016, n° 80, p. 58-83.

[8]Rigoulet-Roze, « Le coût économique du terrorisme : l’équation impossible ? », op. cit., p. 66.

[9]Rapport de la Cour des comptes, « Les moyens de la lutte contre le terrorisme, Exercices 2015-2019 »,Communication à la Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale, 15 juillet 2020.

[10]« Plus de 8.000 personnes fichées pour radicalisation à caractère terroriste, annonce Gérald Darmanin », Le Monde, 31 août 2020.

[11]On estime que surveiller physiquement l’ensemble des individus « fichés S » 24h/24 nécessiterait environ 100.000 personnes, soit les deux tiers des effectifs de la police nationale. La surveillance est donc surtout électronique via les téléphones et internet mais cela n’empêche pas de passer à l’acte. Ainsi, l’assassinat du Père Hamel en juillet 2016 fut commis par un terroriste doté d’unbracelet électronique.

[12]Philippe Folliot et Emmanuel Dupuy, « Évolution de la guerre asymétrique contre le terrorisme: L’exemple de la lutte contre les groupes armés terroristes dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Ouest et dans le Golfe de Guinée », Res Militaris, décembre 2016, p. 4.

[13]Ibid., p. 3.

[14]Le 10 juin 2020, suite des développements internes au Mali le président français a annoncéune réduction progressive de l’effectif militaire au Sahel pour atteindre 2.500 hommes et la fermeture de certaines bases.

[15]Composée de forces spéciales européennes, la force « Takuba » a été initiée le 27 mars 2020 par 11 pays européens et compte environ 500 hommes. Sa mission est d’« assister les forces armées maliennes dans la lutte contre les groupes terroristes et appuyer les efforts actuellement déployés par l’opération Barkhane et la Force conjointe du G5 Sahel », d’après un communiqué joint des pays concernés, « Task Force Takuba : réunion ministérielle de lancement », 27 mars 2020.

[16]Le Mali a de surcroît vu l’installation d’autorités plus ouvertes à l’« Islam radical » ; or le président français avait averti du retrait des troupes françaises si le Mali allait « dans le sens » d’un islamisme radical, en référence à la volonté d’une partie des dirigeants maliens de négocier avec les djihadistes.

[17]Pauline Le Roux, « Répondre à l’essor de l’extrémisme violent au Sahel », Bulletin de la sécurité africaine, Centre d’études stratégiques de l’Afrique, décembre 2019, p. 1.

[18]Conférence de Mohamed Ibn Chambas, chef du Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS) devant les membres du Conseil de sécurité de l’ONU en janvier 2020.

[19]Centre d’études stratégiques de l’Afrique, « Au Sahel, la menace de l’État islamique au Grand Sahara grandit et s’étend », Infographie, 21 décembre 2020.

[20]Nathalie Guibert, « Barkhane dit éliminer au Sahel une centaine de combattants par mois », Le Monde, 11 mars 2020.

[21]Trois groupes sont responsables de pratiquement les deux tiers de la violence terroriste dans le centre du Sahel: le Front de Libération du Macina (FLM, ou katiba Macina), centré autour de la région de Mopti et Ségou, au centre du Mali; Ansarul Islam, centré autour de la municipalité de Djibo, au nord du Burkina Faso; et l’État Islamique dans le Grand Sahara (EIGS), qui s’enracine depuis 2015 dans la zone des trois frontières (Mali-Niger-Burkina Faso), ou Liptako-Gourma. Le Roux, « Répondre à l’essor de l’extrémisme violent au Sahel », op. cit, p. 1.

[22]Il confirme que le Burkina Faso, qui servait de tampon face à l’avancée des djihadistes vers le sud, apparaît aujourd’hui submergé, faisant des pays du golfe de Guinée, notamment le Bénin et la Côte d’Ivoire,une nouvelle ligne de front potentielle. « Le renseignement français s’inquiète d’une expansion d’al-Qaïda vers le golfe de Guinée », RFI,2 février 2021.

[23]En mars 2016, dans la station balnéaire de Grand-Bassam près d’Abidjan, des hommes armés avaient ouvert le feu sur la plage et des hôtels, faisant 19 morts.

[24]Voir à ce sujet Catherine Van Offelen, « Le vrai visage du terrorisme Sahélien : le grand banditisme et la criminalité ordinaire », Conflits, 28 juillet 2020.

[25]Tribune de Jean-Michel Debrat, Serge Michailof et Olivier Lafourcade, « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale », Le Monde, 13 janvier 2020.

[26]Propos du Secrétaire général des Nations Unies António Guterres devant le Conseil de sécurité lors d’une réunion sur la paix et la sécurité en Afrique à l’été 2019.

[27]A l’occasion du 8e anniversaire de l’opération Serval, dans un sondage publié le 12 janvier 2021 par l’Institut d’études opinion et marketing en France à l’international menée auprès d’un échantillon de 1 004 personnes, 51% des français ont indiqué êtres défavorables à l’intervention française au Mali.

[28]La France, dans son Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, définit le terrorisme comme « un mode d’action auquel ont recours des adversaires qui s’affranchissent des règles de guerre conventionnelle pour compenser l’insuffisance de leurs moyens et atteindre leurs objectifs politiques ». Voir aussi Daniel Dory, « Terrorisme : retour aux fondamentaux », Conflits, 8 mai 2021.

[29]Carl Von Clausewitz, De la guerre, Les éditions de Minuits, Paris, 1955, p. 51.

[30]Dans son livre éponyme, Martin van Creveld avait annoncé « la transformation de la guerre », c’est-à-dire la fin des armées régulières, des lignes de front, de la distinction entre combattants et non-combattants, la rendant très éloignée de l’activité réglée qu’elle avait été à l’ère moderne. Voir Martin Van Creveld, La transformation de la guerre, Éditions du Rocher, Paris, 1998.

[31]Michel Cabirol, « Terrorisme : peut-on gagner une guerre contre Daech ? », La Tribune, 20 novembre 2015.

[32]L’organisation, qui compta environ 200 sympathisants et militants sur huit ans d’existence, a revendiqué plus de 80 attentats ou assassinats sur le territoire français entre 1979 et 1987.

[33]La théorie des « vagues » de David Rapoport distingue quatre vagues successives de terrorisme : anarchiste, anticoloniale, nouvelle gauche et enfin religieuse. Voir David C. Rapoport, « The Four Waves of Modern Terrorism », dans A. K. Cronin  J. M. Ludes, (Eds), Attacking Terrorism, Georgetown University Press, Washington DC, 2004, p. 46-73.

[34]Philippe Folliot et Emmanuel Dupuy, « Évolution de la guerre asymétrique contre le terrorisme: L’exemple de la lutte contre les groupes armés terroristes dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Ouest et dans le Golfe de Guinée », Res Militaris, décembre 2016, p. 3.

[35]Interview de Caroline Roussy, « Soldats français morts au Mali : La figure de l’ennemi est de plus en plus floue », L’Express, 29 décembre 2020.

[36]Gilles Andréani, « La guerre contre le terrorisme : un succès incertain et coûteux », op.cit., p. 253.

[37]« Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamiste, affirme Gérald Darmanin », op. cit.

[38]Auditiondu général Pierre de Villiers, alors chef d’État-Major des armées, devant la commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale, le 15 octobre 2015.

 

À propos de l’auteur
Catherine Van Offelen

Catherine Van Offelen

Consultante en sécurité internationale, spécialiste des questions de sécurité et de terrorisme au Sahel et en Afrique de l’Ouest.
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