KGB DGSE – 2 espions face-à-face

22 mai 2021

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KGB DGSE – 2 espions face-à-face

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Sur fond de montée des tensions entre l’Ukraine et la Russie, et d’activisme des services de renseignement dans un contexte géostratégique particulièrement délétère, le dialogue entre deux ex-officiers traitants issus respectivement du KGB (Sergueï Jirnov) et de la DGSE (François Waroux), dans leur ouvrage KGB DGSE – 2 espions face-à-face, est une nouveauté qui a de quoi intriguer les lecteurs fascinés par l’étrange « marche du monde ».

Encore récemment, les transfuges russes les plus connus semblaient avoir choisi le monde anglo-saxon pour leur exil forcé. Certains d’entre eux ont d’ailleurs défrayé la chronique par les empoissonnements dont ils ont été victimes. On pense à Sergueï Skripal et à sa fille Ioulia empoisonnés en 2018 par les services russes dans la ville anglaise de Salisbury et à Alexandre Litvinenko, empoisonné, lui, au polonium, à Londres, en 2006.
Pendant leur exil, certains ont pris l’habitude de prendre la plume pour raconter leur expérience au sein des services de renseignement. C’est le cas de l’un d’entre eux, réfugié au Royaume-Uni depuis 1978, l’écrivain, Victor Souvorov, un ancien du Service de renseignement militaire (GRU). Son œuvre magistrale a permis de lever un pan du voile sur le fonctionnement des services de renseignement soviétiques, en plus de nous éclairer sur les tenants et les aboutissants de la guerre germano-soviétique (notamment dans son unique ouvrage traduit en français : Le Brise-glace).

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Dans les années 1990, la publication des mémoires d’Oleg Gordievski, « le transfuge le plus gradé de l’Union soviétique », ont fasciné un public avide de révélations sur les coulisses des relations Est-Ouest. Feu Alexandre Litvinenko avait, quant à lui, publié un livre-témoignage intéressant sur le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB) au début des années 2000.
Les traductions en français restaient cependant rares. Peut-être parce que, comme l’indique le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Eric Denécé, dans la préface de l’ouvrage de Sergueï Jirnov et François Waroux, en France « le renseignement a toujours été perçu comme un art mineur et a longtemps souffert du désintérêt, voir du mépris des autorités politiques comme des élites intellectuelles ».

Comprendre le renseignement

Le livre de ces deux anciens officiers traitants vient combler ce déficit. L’ancien officier russe réfugié en France, Sergueï Jirnov, est né en 1961. Il a servi au KGB de 1984 à 1992. Diplômé de l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou, le prestigieux MGUIMO, et militant des organisations de jeunesse communistes, il a rejoint l’Institut Andropov dit « du Drapeau rouge » (KI), en 1984, la même année que Vladimir Poutine, qui deviendra, en 1998, directeur du FSB. L’Institut KI, dont la fonction était de former des recrues de choix au sein de « l’aristocratie du KGB », à toutes les formes d’espionnage et de contre-espionnage, est aujourd’hui dénommé « Académie des renseignements extérieurs du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie (SVR) », le successeur officiel de la Première direction générale du KGB en charge du renseignement extérieur. Y enseignèrent notamment les taupes les plus célèbres du KGB que furent George Blake et Kim Philby au sein du Secret Intelligence Service britannique. Alors que l’Institut Andropov formait des « légaux », à savoir des officiers ayant vocation à partir à l’étranger sous couverture officielle, Jirnov, considéré comme un haut potentiel par sa hiérarchie, est appelé à suivre le stage des « illégaux », des officiers formés pour se faire passer pour des habitants du pays d’accueil sous une identité d’emprunt.

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Formé à la maîtrise de la langue et des fondamentaux de la civilisation française, Jirnov est finalement envoyé en France en 1991 pour y infiltrer l’ENA et y détecter des personnalités politiques d’avenir susceptibles de travailler au profit de l’URSS. Il n’eut aucune difficulté, selon son propre récit, à être accepté en tant que boursier du gouvernement français au sein-même de la pépinière des futurs dirigeants de la France. La prestigieuse école lui décerna même à l’issue, le Diplôme international de l’administration publique, alors qu’il venait d’être promu par sa hiérarchie du KGB au grade de commandant. C’est alors que s’effondra l’URSS. Devenu réserviste au sein du SVR, il travailla pour la télévision russe, avant de tout abandonner derrière lui en 2001 pour s’installer en France.

Du SDECE à la DGSE

Face à ce parcours rocambolesque, François Waroux, né en 1941, officier de l’armée de terre formé à Saint-Cyr, ayant travaillé pour le service de renseignement extérieur français, tout d’abord au SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) puis à la DGSE, entre 1977 et 1995, incarne la pérennité, la résilience et l’abnégation des services de renseignement français en dépit des aléas de la politique étrangère. Ce spécialiste de l’espionnage industriel, fut envoyé, au cours de sa périlleuse carrière au service de l’Etat français, en mission de par le monde (entre autres aux États-Unis, en Éthiopie, au Sénégal, en Tunisie et au Pakistan), tant sous une fausse identité (« sous légende »), que sous couverture.

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Déjà auteur d’un livre intitulé James Bond n’existe pas, François Waroux a mené sa propre réflexion personnelle sur la nature réelle des services et selon lui, que l’on se trouve dans l’un ou l’autre camp, il s’agit bien du même métier, de la même formation et du même cursus. Les deux ex-officiers conviennent de concert de la nature schizophrénique de leur profession, qui requiert d’une part, une loyauté sans faille doublée d’une conduite exemplaire vis-à-vis de leur institution et, d’autre part, implique nécessairement l’acceptation de modes opératoires amoraux pour atteindre les objectifs fixés par leurs gouvernements respectifs.
Mais la comparaison s’arrête là, car, comme le constatent les deux ex-officiers de renseignement, le KGB, en tant que bras armé du Parti communiste de l’URSS, utilisait ses activités d’espionnage à l’étranger comme pierre angulaire de sa lutte idéologique, tandis que la France se concentrait essentiellement sur le renseignement économique, n’utilisant le renseignement politique que pour maintenir sa place dans le jeu diplomatique sans chercher pour autant à bouleverser la marche du monde.

Par ailleurs, l’énorme monolithe que constituait le principal service de renseignement soviétique connu sous différents acronymes au fil des époques, n’a jamais réellement cessé d’œuvrer comme police politique, traquant les opposants au pouvoir central et n’hésitant pas à éliminer, même à l’étranger, d’ex-membres des services considérés comme des traîtres. Ce service tentaculaire reste associé dans l’imaginaire collectif aux 20 millions de détenus du Goulag, dont au moins 4 millions périrent comme l’ont montré les deux spécialistes de la Russie, Luba Jurgenson et Nicolas Werth, dans leur ouvrage Le Goulag. Pour rappel également le rôle joué par le prédécesseur du KGB, le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, auquel fut intégrée en 1934 la Guépéou, chargée de la sécurité de l’État soviétique) dans la grande famine de 1932-1933 (« Holodomor »), qui fit, selon les historiens, entre 2,5 et 5 millions de morts en Ukraine sous la férule de Staline.

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Enfin, comme en convient Français Waroux, le KGB était une sorte de Goliath en termes d’effectifs face aux services français. Mais comment aurait-il pu en être autrement alors que l’URSS était le plus grand pays au monde, non seulement en termes de superficie, mais également en tant que propagateur d’une idéologie?

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À propos de l’auteur
Ana Pouvreau

Ana Pouvreau

Spécialiste des mondes russe et turc, docteure ès lettres de l’université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Éditorialiste à l’Institut FMES (Toulon). Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Auditrice de l’IHEDN.
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