<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Un exemple de coopération, le SDECE et la PIDE

10 avril 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : La coopération entre services de renseignement : s'entraider pour réussir © Pixabay
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Un exemple de coopération, le SDECE et la PIDE

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La collaboration de la police d’un régime démocratique comme la France avec la dictature de droite la plus vieille d’Europe dans les années 1960 et 1970 semble injustifiable et improbable écrit l’historien Victor Pereira, [simple_tooltip content=’Pereira, Victor. “Emigrés Surveillés. La PIDE et Les Portugais en France.” Latitudes, 2004′](1)[/simple_tooltip] mais celle-ci a bien été effective. Car en ces années de Guerre froide et de décolonisation, la France et le Portugal étaient réunis par une convergence d’intérêts.

Dissoute par la révolution des œillets du 25 avril 1974, la PIDE (Polícia Internacional e de Defesa do Estado), était la police politique de l’État portugais pendant le régime de l’Estado Novo d’António de Oliveira Salazar. Elle avait été créée par décret le 22 octobre 1945 sur le modèle de Scotland Yard, succédant à la PVDE (Polícia de Vigilância e Defesa do Estado), elle-même ayant bénéficié à sa création en 1933 des conseils de la police politique italienne et de la GESTAPO. Ancien directeur de la PVDE, le capitaine Agostinho Lourenço dirigea la PIDE de 1945 à 1956 et fut même l’unique portugais à présider le comité exécutif d’Interpol de 1956 à 1960. Sous la présidence du Conseil de Marcelo Caetano, successeur de Salazar, la PIDE est renommée DGS (Direcçao geral da segurança) en 1969.

Contrairement à la France, l’ensemble des agences de renseignement portugaises étaient centralisées en une seule institution ce qui explique les nombreuses prérogatives de la PIDE : surveillance de la population, traque des opposants au régime, application de la censure, contrôle des frontières, délivrance de passeports et de cartes d’identité. Mais aussi recours aux « bufos » ces indicateurs fondus dans la société. Pendant les guerres coloniales en Afrique, la PIDE a mis en place des unités de forces spéciales autochtones, les Flechas. Ces attributions très étendues, à la fois police judiciaire, de renseignements, de contre-espionnage et de surveillance des frontières, l’ont conduit à collaborer à la fois avec le SDECE, la DST, mais aussi la DCRG.

Une relation de confiance

En dépit de sa proximité géographique et culturelle, mais aussi de la présence d’une communauté immigrée de plus de 1,5 million de Français d’origine portugaise et de Portugais présents sur le territoire français, l’histoire des relations franco-portugaise sous un angle stratégique et idéologique demeure en grande partie absente du paysage académique français. C’est d’autant plus vrai si l’on tient compte de la difficulté qu’ont les chercheurs à travailler sur les archives du SDECE et de la PIDE. Les premières n’étant pas tout à fait accessibles quand les secondes ont été en grande partie détruites par des agents barricadés dans leurs locaux au moment où se déroulait la révolution dans la rue. Or, la PIDE et les diverses officines françaises de renseignement et de contre-espionnage ont entretenu pendant plus de vingt ans des relations de confiance et de travail en dépit de l’isolement diplomatique du Portugal. La PIDE et la DST établissent un accord bilatéral au début des années 1950 afin d’échanger des informations sur des individus suspectés d’être des espions ou des saboteurs communistes. À la fin des années 1950, alors que l’immigration portugaise en France commence à s’intensifier, des cadres supérieurs de la PIDE se sont ingéniés à tisser de bons contacts personnels avec leurs homologues français en marge des réunions du comité spécial de l’OTAN. Interpol offre également l’occasion à la police politique portugaise de venir en France et de nouer des contacts avec les représentants des différents services de renseignement et les polices représentées auprès de cette organisation. Ces réunions des comités de liaison du camp occidental contribuent au maintien et au développement de contacts formels et informels entre les services policiers des pays membres.  Elles offrent aux Portugais des savoirs techniques les plus modernes dans la lutte contre la criminalité et à la PIDE un forum qui lui permet de délégitimer les opposants du régime salazariste en les faisant passer pour des criminels de droit commun ou des terroristes.

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Des intérêts géopolitiques convergents

Annus horribilis, les événements de 1961 ébranlent le régime de Salazar. Le détournement d’un paquebot portugais en Atlantique sud par un commando d’opposants, puis celui d’un avion de la TAP effectuant la liaison Casablanca Lisbonne, et la perte humiliante de l’enclave portugaise de Goa par l’armée indienne, fragilisent l’Estado Novo en quête de soutiens sur la scène internationale. La France soucieuse de maintenir son influence dans son pré-carré africain s’avère être un allié de taille. Paris en effet bloquera à plusieurs reprises des résolutions onusiennes contraignantes pour Lisbonne, freinant ainsi le processus de décolonisation.

Sur le plan du renseignement, la police politique portugaise échange de nombreuses notes sur des Portugais résidant en France avec la DCRG.  Mais la coopération la plus intense en termes de documentation échangée concerne la PIDE et le SDECE. S’appuyant sur les registres tenus par la PIDE, Victor Pereira recense 2101 documents envoyés par le SDECE à la PIDE entre 1957 et 1974. De nombreuses notes de synthèses décrivent la préoccupation commune de ces deux services, à savoir l’Afrique et le communisme international, mais aussi l’influence croissante des États-Unis sur le continent noir.

Agostinho Barbieri Cardoso, sous-directeur général de la PIDE de 1962 à 1974 en charge des relations avec le SDECE rencontre régulièrement des responsables du SDECE à Paris tandis que le représentant du SDECE pour la péninsule Ibérique, basé à Madrid, rend visite une fois par mois dans les locaux de la PIDE à Lisbonne. En règle générale, les déplacements de hauts gradés du service comme le général Gibaud à Lisbonne du 14 au 17 mars 1966 traduisent le degré de confiance entre les deux services.

Les années 1960 voient la coopération entre les services secrets français et portugais s’affermir et se renforcer à l’aune de la guerre froide et de la décolonisation en cours. La prise en considération d’intérêts communs favorise cette collaboration entre le service secret d’un pays démocratique et celui d’un régime autoritaire. En échange d’une surveillance accrue des opposants portugais sur le sol français par le Service d’action civique et le SDECE, le Portugal consent à accorder des facilités au SDECE dans ses provinces africaines.

En 1969, une note du SDECE énumère les domaines sur lesquels il attend des renseignements de la PIDE. Ceux-ci concernent les personnes suspectées d’utiliser le Portugal comme plateforme pour y mener des activités subversives, les activités relatives au communisme international, l’extrême gauche et la subversion en Afrique noire, ainsi que l’ingérence de l’URSS, des pays de l’Est et de la Chine populaire en Afrique. De son côté, la PIDE attend de ses homologues français des informations relatives aux Portugais résidents en France, des rapports d’activité des mouvements portugais d’extrême gauche et indépendantistes (PCP, CMLP, LUAR…). Mais aussi obtenir un appui des autorités françaises dans la surveillance de l’importante colonie portugaise sur le territoire français, tout particulièrement des mouvements des opposants à la dictature de la métropole et des provinces africaines. En Afrique, les services secrets portugais apportent un soutien logistique aux Français en organisant des ponts aériens pour le Biafra en guerre depuis l’île portugaise de Sao Tomé. Portugais et Français coopèrent ensemble en appui à la rébellion indépendantiste du Katanga –limitrophe de l’Angola portugaise – dirigée par Moïse Tschombé. En 1971, le SDECE et la PIDE mènent ensemble l’opération Mar verde pour renverser le président guinéen Sékou Touré, bête noire de la France et soutien de la rébellion du PAIGC d’Amilcar Cabral. C’est un échec. Une seconde opération commune baptisée Saphir visant à infiltrer l’organisation de Cabral est interrompue le 25 avril 1974 pour cause de « révolution des Œillets ». Ce jour-là, Barbieri Cardoso, n°2 de la PIDE est l’hôte du comte de Marenches patron du SDECE, qui lui apprend la nouvelle.

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Une dissidence française au Portugal

Le régime corporatiste de Salazar, perçu comme le seul dirigeant européen « national catholique », suscite la sympathie auprès de certains milieux intellectuels français dès le milieu des années 1930. Cela notamment grâce à l’impulsion du journaliste et écrivain Antonio Ferro (1895-1956), figure de la propagande du régime. Après la Seconde Guerre mondiale, des militants issus des rangs de la droite radicale française, des anciens militaires de l’Indochine et de l’Algérie trouvent refuge au Portugal. Au milieu des années 1960, l’Estado Novo de Salazar est perçu dans l’opinion comme un reliquat anachronique et conservateur, isolé du reste du continent, à l’inverse les cercles nationalistes y voient le dernier bastion de l’Occident chrétien. Alors que la France se résout à faire le deuil de son Empire colonial dans la foulée de l’indépendance de l’Algérie, le Portugal de Salazar s’accroche à ses territoires d’outre-mer et se refuse à reconnaître l’annexion par l’Union indienne en 1961 de ses possessions de Goa, Damao et Diu, formant l’État portugais de l’Inde. Au début des années 1970, le président du Conseil, Marcelo Caetano, poursuit la politique prônée par son prédécesseur et maintient la souveraineté portugaise dans les territoires d’outre-mer. Territoires qui ne sont pas considérés comme des colonies, mais partie intégrante d’une nation portugaise « multi raciale et pluri continentale ». Considérée comme un pôle majeur de l’anticommunisme et « du national catholicisme », Lisbonne devient après 1945 un refuge pour une poignée d’exilés français. Fuyant l’épuration, des disciples de Charles Maurras gagnent le Portugal, à l’image de l’écrivain et journaliste Jacques Ploncard d’Assac [simple_tooltip content=’Intellectuel maurassien, ancien membre du PPF exilé au Portugal à la libération, Jacques Ploncard d’Assac (1910-2005) fut l’animateur des émissions en langue française de la Voix de l’Occident, radio du régime salazariste, J. Ploncard d’Assac est notamment l’auteur d’une hagiographie de Salazar parue en 1967 et rééditée en 2015 aux éditions Dominique Martin Morin, Poitiers.’](2)[/simple_tooltip]. Lisbonne se mue en foyer de la propagande en défense du conservatisme occidental, tout en ménageant ses relations avec son allié français. Ces militants d’extrême droite partagent une commune vision du monde que celle de Salazar. Ils espèrent alors que Lisbonne les aidera à poursuivre la lutte contre l’indépendance de l’Algérie et contre le général de Gaulle. Avec la fin de la guerre d’Algérie, des ultras de l’Algérie françaises et des anciens de l’OAS s’y installent, mais en moindre mesure qu’en Espagne. Ce faisant, certains mettent en place une plateforme de recrutement et d’entraînement de mercenaires anticommunistes comme l’illustre l’existence de la centrale d’extrême droite « Ordre et Tradition » plus connue sous le nom d’agence Aginter Presse. Cette officine basée à Lisbonne est créée en 1966 par Yves Guérin Sérac [simple_tooltip content=’Alias Jean-Robert de Guernadec, alias Yves Guillou, alias Ralf, né en 1926 à Ploubezre, militant catholique et anticommuniste français, ancien des forces spéciales du SDECE, ancien  officier parachutiste du 11e choc, expert en techniques de contre insurrection, au cœur de la stratégie de la tension, a formé des unités de la Légion portugaise aux techniques de contre guérilla et a été animateur de la fausse agence de presse Aginter Press, hébergée à Lisbonne avec le soutien financier et logistique du ministère portugais de la Défense.’](3)[/simple_tooltip]. Elle compte dans ses rangs une majorité de nationalistes français résidant à Lisbonne et des militants européens de l’ultra droite. Au début des années 1960, la Guerre froide, la stratégie de la tension (stay behind, réseaux Gladio) et la décolonisation font du Portugal une base de repli pour ces militants qui considèrent que leur combat contre le communisme doit être mené à l’échelle internationale. Ils seront opérationnels en Afrique pour le compte de la PIDE qui les emploie pour des missions de subversion, de déstabilisation pour contre des régimes « progressistes ».  On les retrouve à l’œuvre au lendemain de la révolution en Espagne conduisant des opérations de subversion contre Lisbonne.

Alors que le n° 2 de la PIDE, Barbieri Cardoso est en lien avec le SDECE, les contacts avec les anciens de l’OAS s’opèrent à des échelons inférieurs. Ce sont surtout des militants de l’extrême droite portugaise (légion portugaise, Jovem Portugal) qui viennent en aide aux militants de l’OAS recherchés, en accueillant Georges Bidault, fuyant un mandat d’arrêt français, à Lisbonne en 1963 avant que ce dernier ne soit expulsé vers le Brésil sous la pression de Paris.

La présence de cette dissidence française farouchement anti gaullienne au Portugal n’est pas sans causer des tensions diplomatiques. Animées par Ploncard d’Assac, les émissions en langue française de la Voz do Occidente, la radio du régime, adressent des diatribes très violentes. La parution d’un violent article de Ploncard d’Assac contre la nomination de Georges Pompidou à Matignon dans le Diário da Manhã – organe officiel de l’União Nacional, le parti du pouvoir- suscite le courroux de l’ambassadeur du Portugal à Paris. En 1962 l’ambassade de France au Portugal obtient l’interdiction de diffusion du bulletin Union pour la défense de l’Occident publié à Lisbonne, ou encore de baisser la portée de la radio Voz do Occidente afin qu’elle ne soit pas écoutée en France.

Stratégie d’autonomisation

 La collaboration entre la PIDE et le SDECE est caractéristique d’une collaboration policière transnationale de type horizontal, à savoir autonome du champ politique. Bien que vivant dans des régimes différents, Portugais et Français partagent une même culture professionnelle et parviennent à s’autonomiser des logiques politiques nationales. Pendant un certain temps, la Guerre froide efface aussi la différence entre ces deux régimes au sein du camp occidental en lutte contre le communisme international. Consciente de cette carte à jouer, la PIDE agitera souvent cette menace à l’envi auprès de ses homologues français afin de traquer le plus grand nombre d’opposants portugais en France. Alors que pour les Français, surveiller les militants communistes portugais constituait également un moyen de prévenir l’utilisation que pouvait en faire dans le champ politique et social français le PCF, alors force de premiers plans. Un changement de cap commence toutefois à s’opérer après mai 1968. Tandis que l’image du Portugal ne cesse de se détériorer à l’international, Paris relâche progressivement sa surveillance sur les opposants portugais en France.

La révolution des œillets qui liquide la PIDE et avec elle une grande partie de ses archives, donne lieu à une effervescence politique et une radicalisation à gauche de tout un pan de l’armée. Pour mettre en échec un probable coup d’État communiste, le SDECE s’inspirera des stratégies contrerévolutionnaires mises en place par la CIA en Amérique latine afin d’écarter les officiers révolutionnaires et les remplacer par un pouvoir modéré pro occidental. Car au regard de la position stratégique de l’archipel des Açores, le Portugal ne doit pas quitter l’OTAN. Pour cela, ils s’appuient sur le maréchal Spinola, que les révolutionnaires avaient choisi comme chef en 1974 avant d’être évincés et exilé en Espagne franquiste. C’est un échec. En 1976 Le comte de Marenches travaille au rapprochement entre Mario Soares leader du PS avec le candidat à la présidence, le général Ramalho Eanes militaire modéré en rupture avec le Mouvement des Forces Armées. Paris, Bonn et surtout Washington ont ainsi travaillé à recentrer le processus révolutionnaire en favorisant les modérés à prendre le pouvoir. Cette fois-ci avec succès.

À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), il est titulaire d’un master en politique comparée spécialité Monde Musulman de l’IEP de Paris et d’une licence d’arabe à l’INALCO. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Missio"n, (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).
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