Dolce & Gabbana à Taormina : le rêve sicilien

16 juillet 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Défilé Alta Sartoria, Taormina, juillet 2026. Capture d'écran © Dolce & Gabbana

Abonnement Conflits

Dolce & Gabbana à Taormina : le rêve sicilien

par

  • Quatorze ans après y avoir inauguré son projet Alta Moda, Dolce & Gabbana revient à Taormina pour un défilé qui boucle un cycle.

  • Après la romanité impériale et ecclésiale, la maison remonte aux strates les plus anciennes de l’italianité : la Grande Grèce, l’Olympe, la dévotion populaire sicilienne.

  • Contre l’épure dominante, un manifeste esthétique assumé : l’opulence comme affirmation d’une civilisation.

Cape noire, broderies d’or et jambières brodées : le noir sicilien rehaussé de l’or baroque, sur les pierres du théâtre antique. Défilé Alta Sartoria, Taormina, juillet 2026. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Retour aux origines

Du 12 au 16 juillet 2026, Dolce & Gabbana a investi Taormina pour cinq journées consacrées à ses trois expressions les plus précieuses : l’Alta Gioielleria, l’Alta Moda féminine, et l’Alta Sartoria masculine le 14. Le Théâtre antique et l’Isola Bella pour décor, cinq cents invités triés sur le volet. Rien d’ouvert au public : l’exclusivité fait partie du propos.

Le lieu est un retour aux sources. C’est à Taormina, en 2012, que la maison milanaise avait inauguré tout son projet de haute couture — Alta Moda, Alta Sartoria, Alta Gioielleria naissaient ensemble sur cette terrasse suspendue entre l’Etna et la mer. Quatorze ans et un Grand Tour mondial plus tard, Domenico Dolce et Stefano Gabbana reviennent au point de départ. Le geste n’est pas nostalgique : il est démonstratif. On ne revient au commencement que lorsqu’on estime avoir quelque chose à prouver, ou à confirmer.

À lire également : Dolce & Gabbana, la romanité intemporelle

De Rome à la Grande Grèce

L’an dernier, au Castel Sant’Angelo, la maison célébrait la romanité intemporelle : dalmatiques, chapes, surplis, hommes vêtus en cardinaux, éventails en plumes d’autruche, références aux empereurs et à la peinture de la Renaissance. C’était Rome, c’est-à-dire l’Église et l’Empire, le sacré institutionnel et universel.

Taormina propose autre chose. La maison ne se contente plus de remonter à la romanité : elle descend d’un cran encore, jusqu’au substrat pré-chrétien. Le fil conducteur de la collection féminine, présentée au pied de l’Etna, s’intitule les « Dévotes des déesses de l’Olympe » — un olympe floral peuplé de déesses et de nymphes recouvertes de fleurs dessinées, brodées, sculptées, appliquées en trois dimensions comme des porcelaines.

Or Taormina, fondée par les Grecs, fut la Grande Grèce avant d’être romaine, puis byzantine, arabe et normande. En convoquant l’Olympe, Dolce & Gabbana ne fait pas de la mythologie décorative : la maison remonte la strate la plus ancienne de l’italianité méridionale, celle que le christianisme n’a pas effacée mais recouverte. C’est un geste théologiquement plus audacieux que celui de Rome, car il touche au point exact où le paganisme méditerranéen s’est mué en dévotion chrétienne.

Volutes d’or sur velours noir, chaîne et cœur sacré en pendentif : la dévotion populaire sicilienne passée à l’échelle de la haute couture. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Le défilé comme opéra

Il faut dire un mot de la mise en scène, car elle porte le propos autant que les vêtements. Le Théâtre antique de Taormina, bâti par les Grecs au IIIe siècle av. J.-C., puis remanié par les Romains, n’est pas un décor : c’est un dispositif. On n’y défile pas, on y joue. Et Dolce & Gabbana s’en est emparé pour ce qu’il est — un lieu de spectacle vivant, taillé dans la pierre face à l’Etna et à la mer.

Défilé Alta Sartoria, Taormina, juillet 2026. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Le défilé y est organisé comme un opéra. Des figurants peuplent les gradins et l’orchestre, des musiciens accompagnent la progression des mannequins, et les airs du répertoire italien scandent la représentation : Verdi, La Traviata, les Noces de Figaro. Le vêtement n’avance plus sur un podium, mais entre en scène ; le mannequin n’est plus un porte-manteau, mais un personnage. La couture cesse d’être exposée pour être interprétée.

Le geste ajoute une strate à l’édifice : après la Grande Grèce, la romanité et la dévotion populaire, voici le grand art lyrique, celui qui fit de la péninsule le théâtre du monde. Verdi dans un théâtre grec, sur une île arabo-normande, pour présenter des costumes siciliens : le raccourci dit tout de ce que l’Italie sait faire de son passé.

Les figurants ne décorent pas : ils jouent. Casquettes, gilets, dentelle noire — une scène de village sicilienne reconstituée, dont les mannequins traversent le décor comme des personnages. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Le sacré populaire

C’est la grande différence avec Rome. Au Castel Sant’Angelo, le sacré était celui des cardinaux et des empereurs — vertical, institutionnel, romain. À Taormina, il est vernaculaire. La Sicile n’y est pas racontée comme une carte postale, mais comme le point de rencontre entre dévotion populaire, réminiscences classiques, nature méditerranéenne et opulence baroque.

Deux registres s’y répondent. D’un côté, l’explosion florale, les processions, les autels fleuris : chaque création semble naître d’une offrande. De l’autre, le noir sicilien, celui des veuves et du deuil méditerranéen — dentelles transparentes, velours, franges, voiles. La robe noire brodée de fleurs roses qui ouvrait le défilé féminin tenait moins du vêtement que de l’image sainte : une prêtresse méditerranéenne, bouquet serré entre les mains.

Les croix précieuses, les putti qui reviennent jusque dans les talons et les colliers : le catholicisme est là, mais ce n’est plus celui de la Curie. C’est celui des chapelles de village, celui de la dévotion populaire.

Robe blanche de dentelle, chape noire à col de fourrure, crucifix et cœur sacré d’or : le vêtement d’apparat emprunte au sacerdoce sans jamais le citer tout à fait. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

La maison ne convoque plus seulement le catholicisme romain : elle remonte au substrat païen, puis le christianise par la dévotion. C’est exactement le processus historique de la Sicile.

Un manifeste contre l’épure

Ce qui frappe, un an après Rome, c’est la constance. Tandis qu’à Paris la haute couture cherchait une nouvelle idée de la modernité et que Fendi, à Rome, misait sur l’essentialité, Dolce & Gabbana a choisi la route inverse. Le motif botanique traversait toute la semaine : Dior l’a traité de façon organique, Chanel comme un jardin imaginaire. Dolce & Gabbana le traduit par son maximalisme, faisant de la fleur un élément structurel du vêtement. Silhouettes monumentales, volumes construits par des couches infinies de tulle : la couture s’écarte délibérément du minimalisme. Le Beau se démontre, il ne s’insinue pas.

On retrouve ici ce que nous écrivions l’an dernier. Fini le vulgaire, les corps presque nus, l’épure. Retour à l’opulence, à la matière, aux couleurs, au travail des petites mains, à cette chose simple et pourtant essentielle : le plaisir des yeux. Ce qui pouvait passer pour une impression ponctuelle en 2025 se révèle une ligne de fond, tenue et répétée.

La couture comme puissance

Il faut voir dans ces défilés autre chose qu’un événement de mode. La production en est confiée à une société spécialisée dans les grandes cérémonies, en collaboration avec la municipalité, le parc archéologique de Naxos Taormina et la Fondation Taormina : une maison privée, des collectivités publiques et un parc archéologique s’associent pour mettre en scène un territoire.

En mobilisant le patrimoine, l’artisanat, le mythe grec et la dévotion catholique, Dolce & Gabbana fait rayonner une italianité que nul concurrent ne peut invoquer. Les tailleurs napolitains et siciliens, les brodeuses, les dentellières ne sont pas des exécutants : ils sont l’argument même. La supériorité revendiquée n’est pas celle du dessin, mais celle d’une civilisation qui sait encore faire de ses mains ce que d’autres ont désappris. Que ce discours soit tenu depuis la Sicile — terre grecque, romaine, byzantine, arabe, normande, espagnole — n’est pas indifférent : l’île n’est pas la périphérie de l’Italie, elle en est le palimpseste.

Tout commence par le crayon. Le dessin précède la matière : une silhouette, une intention, avant des centaines d’heures de main-d’œuvre. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Car il faut mesurer ce que ces pièces engagent. Une veste brodée d’un paysage sicilien ne s’imprime pas : elle se dessine, se découpe, se brode point par point, se mesure au ruban. Les images d’atelier que la maison diffuse en marge du défilé ne sont pas un supplément d’âme, elles sont l’argument central. Elles montrent des mains — celles qui posent un galon blanc sur le velours noir, celles qui vérifient un aplomb au centimètre près. Ce sont ces mains, et non les mannequins, que le défilé donne finalement à voir.

Le galon blanc posé à la main sur le velours noir : chaque volute est un tracé, chaque tracé des heures. L’opulence n’est pas un effet, c’est un temps de travail. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Un paysage brodé au fil : ciel, montagne, fleurs — le costume devient tableau, et le tableau se mesure au centimètre. Capture d’écran © Dolce & Gabbana

Le Beau, encore

L’an dernier, à Rome, nous notions qu’un pape venait de renouer avec l’histoire de l’Église, notamment dans le choix de ses ornements liturgiques, rompant avec le paupérisme triste et terne des années passées, et que ce signe disait que quelque chose de neuf était en train d’émerger. Un an plus tard, le constat tient. Léon XIV prépare son premier voyage en France ; à Taormina, la mode italienne rejoue l’opulence sans s’excuser. Ce sont deux mouvements distincts, mais ils procèdent d’une même lassitude à l’égard de l’effacement.

Il y a une leçon dans ce retour à Taormina. La création se nourrit toujours du passé et s’en sert pour aller plus loin. Rome donnait l’Empire et l’Église ; la Sicile donne le mythe et la dévotion. Dans les deux cas, la démonstration est la même : on ne crée pas à partir de rien, on crée à partir de ce dont on hérite. C’est peut-être cela, le rêve sicilien — non pas une évasion, mais la conscience très nette d’être l’héritier de quelque chose.

Mots-clefs : , ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Le luxe italien perd ses talents tout en gagnant des records d’export

Depuis les années 1990, le luxe italien domine la manufacture haut de gamme grâce à un binôme unique de créativité et d'excellence productive, qui en fait l'un des derniers bastions de la souveraineté industrielle européenne. Derrière cette réussite se cache une menace silencieuse :...

L’Art en Guerre à la Biennale de Venise

Créée en 1873, la Biennale de Venise est la première institution mondiale à rassembler les États autour de l'art — une scène de visibilité planétaire qui, depuis les années 1960, est devenue une arène de guerre froide culturelle où le spectaculaire, le scandale et le buzz servent des...

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.