Insécurités en Asie : les grandes manœuvres

10 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Chefs pachtounes. Crédit : domaine public

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Insécurités en Asie : les grandes manœuvres

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  • L’Asie regroupe 60 % de la population mondiale et rassemble, de façon unique, une vaste masse terrestre et une longue façade maritime — aucun continent n’est aussi varié.

  • La rivalité sino-américaine surplombe l’ensemble des relations internationales et structure les contours d’un nouvel ordre mondial dont nul ne sait s’il sera bipolaire ou multipolaire.

  • Entre une Amérique qui ne ménage plus ses alliés, une Chine devenue partenaire potentiel et une Russie périphérique, l’Europe se tient en lisière de ces enjeux planétaires.

Questions internationales, n° 136, avril-mai 2026.

L’Asie regroupe 60 % de la population mondiale. Elle s’étend de l’Asie Mineure à l’Asie orientale, en passant par l’Asie du Sud, l’Asie centrale, la Chine — qui se veut à nouveau « l’empire du Milieu » — et l’Asie du Sud-Est, et rassemble donc, de façon unique, une vaste masse terrestre et une longue façade maritime. À eux seuls, le Japon et l’Indonésie comptent respectivement 14 000 et 17 000 îles, et c’est à propos de la seconde que la notion d’État-archipel a été introduite dans le droit de la mer. Aucun continent n’est aussi varié : ethniquement, culturellement, religieusement — l’Asie n’est-elle pas le berceau des confessions monothéistes et des grandes sagesses ? —, politiquement, mais aussi par le développement, la puissance et l’ambition. D’où le tour de force de ce numéro, qui offre un panorama aussi riche qu’actualisé de ce « nouveau centre du monde », même s’il n’a pu traiter de tous les États de la région ni aborder l’ensemble des questions majeures.

La Chine et les États-Unis en miroir

La rivalité sino-américaine surplombe l’ensemble des relations internationales. Elle structure les contours du nouvel ordre mondial en devenir, dont on ne sait s’il sera bipolaire ou s’il s’orientera vers une configuration multipolaire bien inégale. En effet, en dehors de Washington, de Pékin et accessoirement de Moscou, nul ne souhaite voir émerger d’autres centres de puissance de portée mondiale. En accueillant son visiteur américain au Palais du peuple, à la mi-mai, Xi Jinping a mentionné le piège de Thucydide, et non celui de Kindleberger (sur la stabilité hégémonique). Peu importe, après tout : il voulait montrer, à l’inverse de l’hôte de la Maison-Blanche, qu’il avait des lettres. Il aurait tout aussi bien pu, dans ce vaste mouvement de désoccidentalisation dont un article dresse la genèse et les conséquences, citer Sun Zi. Ce qui aurait peut-être trop ressemblé à une critique de l’opération Fureur épique. Car, contrairement à Clausewitz, apôtre de la bataille décisive, le célèbre stratège chinois formalise une définition « transcalaire » de l’emprise : elle joue sur toutes les échelles de l’organisation humaine, sur la fédération des territoires comme sur l’organisation de l’armée ennemie.

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Voici donc une série d’articles détaillés sur les dynamiques de pouvoir, les tactiques, les alliances, les ressources et les objectifs de ces gladiateurs, dont on ne peut prédire avec certitude s’ils vont s’affronter à propos de Taïwan — à cette échelle, les différends en mer de Chine méridionale semblent insignifiants. Ils pourraient tout aussi bien décider de dominer le monde, de faire la paix ou, tout simplement, d’ignorer les tensions existantes. Peut-être finiront-ils par adopter le triptyque gaullien de la détente, de l’entente et de la coopération.

La Chine forme chaque année sept fois plus d’ingénieurs que les États-Unis (1,4 million contre 200 000) et dépose trois fois plus de brevets ; sa capacité de construction navale serait deux cents fois supérieure.

Pour le moment, la Chine accumule des forces. Elle forme chaque année sept fois plus d’ingénieurs que les États-Unis (1,4 million contre 200 000) et dépose trois fois plus de brevets (1 million contre 320 000) ; sa capacité de construction navale, civile et militaire, serait deux cents fois supérieure à celle des États-Unis ! Elle est la principale partenaire commerciale de 140 pays, tandis que Huawei est présent dans 170. Son réseau diplomatique — ambassades et consulats — vient de dépasser celui des États-Unis, avec 274 postes contre 271. L’affrontement sino-américain n’est pas seulement militaire, commercial et technologique ; il est aussi, et peut-être surtout, idéologique. Pékin, qui conteste l’hégémonie occidentale et américaine, a lancé une série d’initiatives (changyi) sur le développement global (2021), la sécurité globale (2022), la civilisation globale (2023) et la gouvernance globale. On savait que, bien avant Trump 2.0, la Chine avait opéré une mainmise graduelle sur les organisations internationales, en fournissant par exemple des contingents importants de Casques bleus. Voilà qu’elle se positionne à rebours du perturbateur en chef, comme une puissance stabilisatrice et conciliatrice, en installant à Hong Kong, en mai 2025, une organisation internationale pour la médiation.

Rivalités asiatiques, diplomaties flottantes, militarisation accrue

Face à l’irrésistible montée en puissance de la Chine et aux incertitudes portant sur la fiabilité de l’engagement américain en faveur de ses alliés traditionnels, vaste est la gamme des réponses. On constate partout une hausse des dépenses militaires, y compris au Japon, dirigé par Sanae Takaichi qui, dès son accession au pouvoir, n’a pas hésité à déclarer qu’un blocus de Taïwan mettrait en péril la sécurité de l’archipel. Elle veut porter le budget militaire à 2 % du PIB dès 2026 et à 3,5 % en 2030, et souhaiterait doter le pays de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire, tout comme la Corée du Sud, qui envisage par ailleurs de se doter de l’arme atomique — une ligne rouge que le Japon n’a pas franchie. Pour le moment, les dépenses militaires de l’Asie, 629 milliards de dollars en 2024, n’atteignent pas le niveau de celles de la zone européenne (693 milliards de dollars la même année).

Un article détaille les rivalités nucléaires en Asie, où se déploient trois triangles. Le premier réunit la Chine, la Russie et la Corée du Nord — que l’on rattache volontiers, avec l’Iran, à l’acronyme peu élégant de CRINK (China, Russia, Iran, North Korea), et que je préfère nommer « nouvel empire mongol », qui fait peur. Le deuxième associe les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, où, comme on vient de le voir, la tentation du nucléaire se développe. Le troisième, enfin, réunit la Chine, l’Inde et le Pakistan, et oscille entre stabilité nucléaire et aventure conventionnelle : contrairement à l’Inde, dotée d’une triade nucléaire complète, le « pays des purs » ne dispose pas d’une composante navale opérationnelle. Pour autant, comme l’a susurré l’ancien président sud-coréen, l’idée d’une OTAN asiatique apparaît bien prématurée : aucun pays de la région ne cherche à entrer en collision avec la puissance chinoise, principal partenaire commercial de la quasi-totalité d’entre eux.

Quant à la Russie, qui ne se conçoit désormais qu’en tant que puissance eurasiatique, la guerre en Ukraine lui a rendu plus difficile la diversification de ses partenaires régionaux : elle n’a plus d’appui en dehors de la Chine et, accessoirement, de l’Inde, qui lui achète son pétrole à prix réduit, du Vietnam et de la Corée du Nord, dont elle reçoit des armements et qui lui a envoyé un contingent de 15 000 hommes pour batailler à ses côtés. En attendant des jours meilleurs, Vladimir Poutine caresse l’idée d’un vaste partenariat eurasiatique liant l’Union économique eurasiatique et le projet chinois des Routes de la soie, la BRI. La réalisation d’un tel projet passe-t-elle par la création d’une troisième capitale après Moscou et Saint-Pétersbourg, vieux rêve jamais accompli ? Pour le moment, son partenaire chinois se dit prêt à financer le second gazoduc, Force de Sibérie 2, à condition que l’or bleu lui soit livré aux tarifs intérieurs russes : ce qui serait le signe d’une véritable amitié…

L’Asie du Sud-Est dans l’œil du cyclone

Située entre les colosses indien et chinois, à la confluence des océans Indien et Pacifique, l’Asie du Sud-Est est une région clé pour les échanges mondiaux, non seulement pour les réseaux commerciaux, culturels, religieux ou d’idées, mais aussi pour les équilibres sécuritaires. Elle constitue une interface dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine, en y prônant le dialogue, la stabilité et la modération. Elle est également un pilier et un champ prioritaire du dispositif indo-pacifique élaboré au début du siècle. À ce titre, la région constitue le théâtre stratégique déterminant pour les équilibres mondiaux. Bien sûr, elle est aussi travaillée par diverses concurrences et par des tensions anciennes, souvent instrumentalisées à des fins nationalistes.

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Poids lourd de la région, dotée de la quatrième population mondiale et premier pays musulman du monde, l’Indonésie est devenue un partenaire stratégique courtisé, auprès duquel l’Australie fait figure de partenaire privilégié : celle-ci a signé avec elle un accord de sécurité dès 1995, renouvelé en novembre 2025. Pour contrer l’expansion maritime chinoise dans sa région, Manille a renforcé, sous la présidence de Ferdinand Marcos Jr., sa collaboration avec les États-Unis, en leur accordant de nouvelles bases et en formant la Task Force Philippines. Cette unité, chargée de la surveillance en mer, dispose des moyens les plus modernes et opère sous le commandement de l’INDOPACOM américain, basé à Hawaï. Tout en multipliant les accords de coopération avec le Canada (2024), le Japon (2024), la Nouvelle-Zélande (2025), l’Inde (2025) et même l’Allemagne, la même année, Manille a opéré un rapprochement spectaculaire avec Taïwan, qui n’est pas passé inaperçu à Pékin. Le Vietnam, quant à lui, est désormais le deuxième pays de la région pour l’accueil des investissements directs étrangers (IDE), et ses exportations représentent 85 % de son PIB. Cependant, malgré son contentieux historique avec la Chine, il en est fortement dépendant, puisque 33 % des investissements étrangers qu’il reçoit en proviennent. Par conséquent, dans un souci de pur pragmatisme, il cherche à maintenir un équilibre permanent entre les principales puissances d’Asie.

L’essor des formats multilatéraux, minilatéraux, forums et dialogues

Du fait de son étendue et de sa diversité, l’Asie-Pacifique — concept auquel se superpose désormais celui d’Indo-Pacifique — ne dispose d’aucun organisme multilatéral comparable à l’Union africaine, à l’Organisation des États américains, à l’Union européenne ou au Conseil de l’Europe. D’un côté, à l’ouest, on trouve l’Indian Ocean Rim Association (IORA, 1997), qui relie les pays de l’Afrique orientale, de l’Asie du Sud et de l’ASEAN. De l’autre, à l’est, se situent la Communauté du Pacifique (1947) et le Forum des îles du Pacifique (FIP, 1971). Au centre, l’Association sud-asiatique pour la coopération régionale (SAARC) ou, on l’a vu, l’ASEAN, ainsi que l’organisation moins réputée regroupant les pays du golfe du Bengale (BIMSTEC), purement économique. Mais, en marge de ces organisations régionales ou sous-régionales, gravitent des mécanismes souples de rencontres et de dialogues, dont le Shangri-La Dialogue est le plus connu. Ces mécanismes jouent un rôle essentiel dans la structuration des récits, la diffusion des normes et la facilitation des entretiens informels, lesquels nourrissent ensuite les coopérations bilatérales et minilatérales. Cette pratique a été qualifiée de « forumisation ». À cet égard, le QUAD, qui regroupe dans une optique de défiance à l’égard de la Chine les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie, de même que la SQUAD, conçue dans le même esprit, qui réunit les États-Unis, le Japon, l’Australie et les Philippines, apparaissent comme des initiatives extrarégionales heurtant les sensibilités de la plupart des pays asiatiques, attachés aux échanges, à la concertation et à la coopération.

Mais l’Europe peut-elle être indifférente ou absente de ce nouvel échiquier mondial où se forgera également son avenir ?

Entre une Amérique qui ne ménage plus ses alliés, une Chine qui, après avoir été une menace, a pris figure de partenaire potentiel, et une Russie devenue, depuis la guerre en Ukraine, un acteur périphérique, la France et l’Europe se tiennent en lisière de ces enjeux planétaires. Notre cap extrême de l’Asie n’est guère mentionné, en dehors de quelques remarques incidentes : faute de place sans doute, mais aussi en raison de son faible poids militaire, économique et technologique dans la région. Il est vrai que ce beau numéro n’a traité que d’une partie de l’Asie. Mais l’Europe peut-elle être indifférente ou absente de ce nouvel échiquier mondial où se forgera également son avenir ?

Insécurités en Asie. Les grandes manœuvres, Questions internationales, n° 136, avril-mai 2026, La Documentation française.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.