En août 2026, l’annonce d’un parc à thème Dragon Ball à Cergy-Pontoise — six milliards d’euros d’investissement saoudien — a surpris. À tort.
La France est le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon : un livre de bande dessinée vendu sur deux y est un manga.
Consommatrice, éditrice, désormais productrice avec le « manfra » : retour sur près d’un demi-siècle de passion française.
Deuxième consommateur mondial, désormais producteur : histoire d’une passion de quarante-cinq ans, de Goldorak au parc Dragon Ball
L’annonce, en août 2026, de la création d’un parc à thème Dragon Ball à Cergy-Pontoise — six milliards d’euros d’investissement saoudien sur l’ancien site de Mirapolis — a surpris. On s’est étonné qu’un tel projet vise la France, comme si le pays de la haute culture accueillait là un corps étranger. C’est oublier une réalité massive et ancienne : la France n’est pas seulement un consommateur de manga, elle en est l’un des tout premiers marchés du monde, et elle en est même devenue, à sa manière, un producteur. Retour sur une passion française de près d’un demi-siècle.
La France, deuxième marché mondial du manga
Les chiffres ont de quoi étonner ceux qui tiennent encore le manga pour une niche adolescente. La France est régulièrement citée comme le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon — et de très loin le premier d’Europe. À l’intérieur du pays, le phénomène est spectaculaire : un livre de bande dessinée vendu sur deux est un manga.
En 2024, il s’est écoulé environ 36 millions de mangas en France, pour un chiffre d’affaires de l’ordre de 309 millions d’euros — à l’intérieur d’un marché total de la bande dessinée de 837 millions d’euros et 68 millions d’albums. Le manga concentre ainsi la moitié des volumes et plus du tiers de la valeur de toute la BD française.
La trajectoire épouse une bulle. Parti d’environ 24 millions d’exemplaires en 2019, le marché a explosé pendant la pandémie — confinements, streaming, TikTok, et surtout le Pass Culture, ces 300 euros offerts aux jeunes de 18 ans dont près de 15 % ont été dépensés en mangas. Le sommet, atteint en 2021-2022, a frôlé les 50 millions d’exemplaires annuels. Depuis, le marché connaît une correction (-19 % en 2023, environ -10 % en 2024, recul qui se poursuit en 2025), tout en restant très élevé : 2024 demeure supérieur de moitié à 2019.
Au sommet des ventes trône One Piece, numéro un depuis onze ans, entouré des grands shonen — Naruto, Demon Slayer, Jujutsu Kaisen, My Hero Academia — et, bien sûr, de Dragon Ball, série fondatrice. À cette aune, un parc consacré à Son Goku n’a rien d’incongru : il vise le cœur d’un public de plusieurs générations.
Car le lectorat s’est élargi bien au-delà de l’adolescent masculin des débuts : le shojo (destiné aux jeunes filles) et le seinen (adulte) ont conquis d’autres publics, et l’on trouve aujourd’hui des lecteurs de manga à tous les âges et dans tous les milieux. Le marché est animé par une poignée d’éditeurs spécialisés — Glénat, Ki-oon, Kana, Crunchyroll (ex-Kazé), Pika, Kurokawa, Delcourt/Tonkam — qui se disputent les licences japonaises à prix d’or. Cette profondeur explique la solidité du marché : même après la correction post-Covid, la France reste, avec les États-Unis, l’un des deux grands débouchés du manga hors d’Asie, et son intensité de lecture par habitant n’a pas d’équivalent en Occident.
D’où vient cette passion ? Une histoire née à la télévision
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut remonter à sa source et corriger une idée reçue. La passion française pour le manga n’est pas née du papier, mais de la télévision. Les Français ont d’abord aimé le dessin animé japonais, l’anime, avant de découvrir le manga imprimé dont il était tiré. C’est l’inverse du Japon.
Le choc initial porte un nom : Goldorak, diffusé en 1978 dans « Récré A2 » sur Antenne 2. Le succès est phénoménal, au point d’affoler les élites culturelles. Suivent Candy, Albator, Capitaine Flam : toute une génération grandit avec des récits venus du Japon, sans toujours le savoir. Puis vient l’accélérateur décisif, le Club Dorothée sur TF1 (1987-1997), qui diffuse en masse Dragon Ball et Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Nicky Larson, Ken le Survivant, Sailor Moon. Cette « génération Club Do », aujourd’hui adulte et parent, forme le socle du marché actuel.
Mais pourquoi les chaînes françaises ont-elles diffusé ces séries plutôt que d’en produire ? La réponse est économique, et tient en trois points.
D’abord, l’animation est l’un des contenus les plus coûteux à produire. Or les séries japonaises, déjà rentabilisées sur leur marché domestique, se revendaient à l’étranger pour quelques milliers de francs l’épisode — sans commune mesure avec une production originale. Ensuite, les émissions pour enfants diffusaient quotidiennement et réclamaient un volume colossal d’épisodes, que seules les longues séries japonaises pouvaient fournir. Enfin, et surtout, le Japon disposait d’un modèle que la France n’avait pas : l’anime y était financé par la vente de jouets et de mangas, dont il était la vitrine publicitaire. Goldorak vendait des robots ; la série était presque un long spot. La rentabilité ne se faisait pas par la diffusion des dessins animés, mais par la vente des produits dérivés : jouets, peluches, figurines, mangas. Ce système intégré permettait de produire en masse et d’exporter à prix cassés.
Produire soi-même, à ce moment-là, était donc une équation perdue d’avance : dix à vingt fois plus cher, pour un volume bien moindre. Le contexte des années 1980 — privatisation de TF1, arrivée de La Cinq et M6, guerre pour remplir les grilles au moindre coût — a fait le reste : le dessin animé japonais était le carburant idéal d’une télévision en pleine expansion. Le marché du livre, lui, ne démarre vraiment qu’ensuite, quand Glénat publie Akira en 1990, puis surtout le manga Dragon Ball en 1993, best-seller qui ouvre les vannes de l’édition.
Cette domination bon marché eut ses revers, souvent cocasses. Faute de moyens et par crainte de la censure, les séries étaient parfois charcutées au montage ou affublées de doublages fantaisistes : Ken le Survivant, ultra-violent, fut à ce point retouché et tourné en dérision par ses propres doubleurs qu’il en devint culte. Surtout, l’ampleur du déferlement finit par provoquer une réaction politique : la France et l’Europe imposèrent des quotas de diffusion d’œuvres européennes, précisément pour endiguer le flot d’images japonaises et américaines. Paradoxe fécond, cette contrainte encouragea l’essor d’une industrie française de l’animation qui deviendra, dans les décennies suivantes, l’une des meilleures du monde.
Deux facteurs ont scellé cette rencontre. D’une part, un terreau unique : la France était déjà, de longue date, une nation de lecteurs de bande dessinée, habituée au médium et aux séries — le manga s’est greffé sur une passion préexistante. D’autre part, un paradoxe : cette culture s’est construite malgré l’hostilité des adultes. Dans les années 1990, l’anime est accusé de violence et d’abêtissement ; Ségolène Royal publie en 1989 un pamphlet, Le Ras-le-bol des bébés zappeurs, visant Ken le Survivant et Dragon Ball. Cette panique morale n’a fait que souder la génération autour de ses héros.
La France, pays producteur : le « manfra »
Le plus frappant est peut-être là : la France n’est pas restée simple importatrice. Elle est devenue productrice, au point de donner naissance à un genre qui porte son nom — le « manfra », contraction de manga et de France, aussi appelé « manga français ». Des auteurs français y adoptent les codes du manga japonais : noir et blanc, publication en série, format poche, ressorts du shonen, parfois jusqu’au sens de lecture de droite à gauche. C’est un héritage distinct de la bande dessinée franco-belge classique.
Le mouvement est d’abord théorisé au début des années 2000 par l’auteur Frédéric Boilet, sous le nom de « Nouvelle Manga », comme un pont entre les deux traditions. Mais c’est dans les années 2010 qu’il s’impose commercialement. Le cas emblématique est Radiant, de Tony Valente (Ankama, depuis 2013). Non seulement c’est un best-seller, mais il a été adapté en dessin animé au Japon même, diffusé sur la NHK. Un manga français animé par des studios japonais : l’inversion complète du flux culturel, et le meilleur symbole de la maturité du genre.
Radiant n’est pas seul. Dreamland de Reno Lemaire (Pika) est l’un des manfras les plus vendus ; Lastman de Bastien Vivès, Michaël Sanlaville et Balak (Casterman) a été salué par la critique et adapté en série animée ; le studio Ankama, à Roubaix, a bâti tout un univers (Wakfu, Dofus, Freaks’ Squeele) devenu un pôle majeur du manga français. Plus récemment, en 2024, Instinct, le manfra du youtubeur Inoxtag, a caracolé en tête des ventes — preuve que le genre touche désormais le grand public et les plus jeunes. La plupart des grandes maisons d’édition ont d’ailleurs créé des collections dédiées, et l’on voit émerger, dans le même esprit, des webtoons français sur le modèle coréen.
Ce mouvement de production rejoint, du reste, celui de l’animation : la même France qui importait faute de mieux dans les années 1980 est devenue une puissance de l’animation mondiale, la « French touch » exportant aujourd’hui séries et longs métrages sur tous les continents. Consommation, édition, création : le pays a parcouru tout le cycle.
La boucle est ainsi bouclée. Le pays qui, faute de mieux, importait à bas prix l’animation japonaise dans les années 1980 s’est approprié le manga au point d’en créer une école nationale et, avec Radiant, de le réexporter vers son berceau. Loin d’être un caprice, un parc Dragon Ball à Cergy est l’aboutissement logique de cinquante ans d’histoire culturelle : celle d’une France qui a d’abord regardé le Japon à la télévision, puis l’a lu en librairie, avant de le dessiner à son tour.
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