Le Bourbonnais a donné aux Bourbons leur patronyme, et donc à la France, à l’Espagne et à Naples leurs dynasties, mais peu sauraient en tracer les contours sur une carte.
Sous la direction d’Arnaud Dassier, ce beau-livre comble un manque : l’absence d’un ouvrage récent d’initiation à l’histoire et au patrimoine de Moulins et du Bourbonnais.
Entre synthèse dynastique et itinéraire patrimonial porté par de superbes photographies, une pleine réussite dans le genre de l’ouvrage d’initiation et de célébration.
Arnaud Dassier (dir.), Bourbonnais, au cœur de France, textes d’Étienne de la Rochère, photographies d’Ambroise Touvet, Moulins, Association pour le rayonnement du Bourbonnais, 2026, 274 p., 42 €.
Il est des provinces françaises dont le nom dit à la fois beaucoup et presque rien. Le Bourbonnais est de celles-là : chacun sait qu’il a donné aux Bourbons leur patronyme, et donc à la France, à l’Espagne et à Naples leurs dynasties, mais peu sauraient en tracer les contours sur une carte ou en nommer la capitale. C’est à ce paradoxe que s’attaque le bel ouvrage publié en 2026 par l’Association pour le rayonnement du Bourbonnais, sous la direction d’Arnaud Dassier. Le projet, revendiqué dès la préface, est de combler un manque : l’absence d’un « livre récent d’initiation à l’histoire et au patrimoine de Moulins et du Bourbonnais ». Le résultat est un beau-livre de facture soignée, où le texte d’Étienne de la Rochère et les photographies d’Ambroise Touvet se répondent pour dessiner le portrait d’un territoire que le sous-titre place, sans modestie excessive, « au cœur de France ».
Une géographie faite dynastie
Le fil conducteur de l’ouvrage est explicitement politique et généalogique : « le Bourbonnais, ce sont les Bourbons ». La thèse, exposée dès l’introduction, mérite d’être soulignée car elle donne à l’ensemble sa cohérence. À la différence de provinces héritées d’un peuple gaulois ou d’un cadre romain, le Bourbonnais est présenté comme « le fruit d’une volonté politique », celle des sires puis ducs de Bourbon, patiemment construite aux marges du Berry des Bituriges, de la Bourgogne des Éduens et de l’Auvergne des Arvernes. Le récit remonte à un acte fondateur de 915, lorsque Aymard, viguier de Neuvre, donne sa terre de Souvigny pour y fonder un prieuré rattaché à la toute jeune abbaye de Cluny. De cet adossement au réseau clunisien naît la fortune d’une lignée : les Archambault, dont la baronnie devient duché en 1327, et qui accèdent au sang royal en 1276 par le mariage de Robert de Clermont, sixième fils de Saint Louis, avec Béatrice de Bourbon.
À son apogée sous Pierre II et Anne de France, le duché prit « des allures d’État souverain » couvrant le Bourbonnais, le Beaujolais, le Forez et l’Auvergne.
Cette première partie, « Les Bourbons, le cœur du pays », est la plus dense. De la Praguerie à la trahison du Connétable de Bourbon, de la captivité de Jean Ier après Azincourt à la régence d’Anne de Beaujeu — « la moins folle femme de France », selon le mot de son père Louis XI —, l’auteur déroule avec clarté une histoire dynastique complexe. Le lecteur y apprend comment le duché prit des allures d’État souverain avant que la confiscation des biens du Connétable ne le fît revenir à la Couronne. Le rappel final — sept rois de France issus de la maison, et aujourd’hui deux souverains régnants dans l’Union européenne — donne la mesure d’un rayonnement dont la province garde la mémoire dans la pierre.
À lire aussi : Entretien avec Charles Personnaz — Quelle géopolitique du patrimoine ?
Un itinéraire à travers le patrimoine
L’ouvrage adopte ensuite une logique d’itinéraire, épousant la géographie du département de l’Allier. Moulins, « la rose », capitale ducale au promontoire dominant l’Allier, ouvre la marche avec son château, son triptyque du Maître de Moulins et ses hôtels particuliers. Suivent Moulins et ses environs, un « circuit des églises peintes » qui met en valeur les fresques romanes du Bourbonnais, la vallée de la Sioule et ses gorges, un « circuit des viaducs » saluant l’audace des ouvrages du XIXe siècle, la vallée de la Besbre, puis Vichy et le val d’Allier. La Montagne bourbonnaise, Montluçon « l’industrieuse » et enfin la forêt de Tronçais referment le parcours.
Chaque chapitre mêle la grande histoire et l’anecdote, la description patrimoniale et la légende. Le chapitre sur Vichy est à cet égard représentatif de la méthode : on y croise Mme de Sévigné, ambassadrice involontaire des eaux au XVIIe siècle, Napoléon III qui fit de la ville « la reine des villes d’eau » en y prolongeant le chemin de fer et en domptant l’Allier d’une digue, puis les écrivains Valery Larbaud et Albert Londres, enfants du pays. La forêt de Tronçais, « cathédrale de chênes » et « première futaie d’Europe », offre les plus belles pages descriptives, portées par la citation de Charles-Louis Philippe sur les chênes qui « ont beaucoup de bras » ; on y suit le geste de Colbert, conseillé par Vauban, aménageant la futaie destinée aux bois de marine, et l’aventure des forges de Nicolas Rambourg, d’où sortirent des câbles pour la tour Eiffel. Ces morceaux de bravoure montrent l’ouvrage à son meilleur : quand l’érudition se fait évocation.
L’objet-livre
Il faut insister sur la qualité matérielle de l’ouvrage, car elle constitue une part essentielle de son ambition. Le grand format, la maquette d’Anne Gruet, la conception graphique de David Yven et surtout les photographies d’Ambroise Touvet en font un authentique beau-livre, de ceux que la préface assume de placer dans la lignée des « grands livres avec de belles photographies » que l’on rapporte d’un voyage. L’iconographie, abondante et généreusement légendée, ne se contente pas d’illustrer : elle documente, du grès rouge de la fontaine de Saincy aux fûts dorés de Tronçais au crépuscule. On appréciera aussi le caractère pratique des annexes — un « bottin des châteaux du Bourbonnais ouverts au public » et un répertoire des musées — qui transforment le livre de salon en compagnon de visite.
À lire aussi : Podcast — Histoire et patrimoine, avec Franck Ferrand
Une réussite dans son genre
Bourbonnais, au cœur de France ne se veut ni thèse d’histoire ni essai critique, mais ouvrage d’initiation et de célébration — et, dans ce genre, il est une pleine réussite. La synthèse historique est fiable et bien menée, l’écriture élégante et souvent inspirée, l’iconographie remarquable, la structure limpide. Le lecteur qui découvre le Bourbonnais y trouvera une porte d’entrée idéale ; celui qui le connaît déjà, de quoi raviver sa fierté ou nourrir ses promenades.
Pour qui s’intéresse à la manière dont les territoires français construisent et entretiennent leur identité, l’ouvrage offre en outre un objet d’étude involontaire : il donne à voir un patrimoine régional en train de se raconter lui-même, avec ses héros, ses paysages fondateurs et sa devise — cette Espérance des ducs de Bourbon que la préface reprend à son compte. Que le Bourbonnais, discret entre ses voisins plus renommés, se dote enfin d’un livre à sa mesure est en soi une nouvelle heureuse.
Arnaud Dassier (dir.), Bourbonnais, au cœur de France, textes d’Étienne de la Rochère, photographies d’Ambroise Touvet, Moulins, Association pour le rayonnement du Bourbonnais, 2026, 274 p., 42 €.









