Cinq ouvrages cette semaine : un pamphlet contre l’IA générative, la bataille navale qui scella l’indépendance américaine, une somme sur Byzance, une géopolitique du train et un essai sur la Chine industrielle.
Abel Quentin, Sanctuaires, Éditions de l’Observatoire, 2026.
L’intelligence artificielle possède désormais une dimension stratégique. Les Chinois ont décidé son déploiement massif et généralisé dans toutes les couches de la société. L’exécutif américain a, quant à lui, interdit pour des questions sécuritaires l’accès des étrangers à certaines IA, et s’est vu proposer de souscrire des parts dans l’introduction en Bourse de la société OpenAI. Les Français et les Européens en général tentent de faire émerger leurs champions locaux afin de se soustraire aux influences étrangères.
C’est pourtant un ouvrage critique que fait paraître Abel Quentin aux Éditions de l’Observatoire. Dans la veine clairement revendiquée des pamphlets à la Bernanos (La France contre les robots, 1947), l’auteur décrit les dangers afférents aux intelligences artificielles génératives. Il fait bien entendu le départ entre les IA dites étroites, présentes dans nos vies de longue date, spécialisées, dont le secours n’est plus à démontrer et bien moins énergivores, d’une part, et les logiciels fondés sur le modèle LLM (large language model), qu’il décrit à raison comme de véritables plaies, d’autre part.
L’auteur n’est évidemment pas contre le progrès en général et le progrès matériel en particulier, mais démontre tous les dangers de cette technique si elle devait être généralisée. Danger écologique d’abord, tant elle est ruineuse en termes d’énergie, d’eau et de pollutions. Économique ensuite. Mais enfin et surtout humain, c’est-à-dire cognitif et métaphysique.
Dans le sillage des antitechnicistes (Ellul et Anders, qu’il cite tous deux, mais Heidegger aussi), il démontre la vacuité d’une existence happée par la technique, que Bernanos décrivait comme l’évidement de toute forme de vie intérieure. Quentin réfute une par une les explications ou défenses maintes fois entendues s’agissant de l’invasion des intelligences artificielles, qu’il faut tenir à distance le plus possible, pendant qu’il est encore temps. D’où le titre, Sanctuaires : il faut, selon l’auteur, que nos vies de tous les jours soient autant que possible préservées, fût-ce de manière contrainte, de ces machines infernales (le qualificatif est de nous). Il est tout à fait exact que si, en vertu de la loi de Gabor, toute recherche sur une nouveauté technique ira vraisemblablement à son terme (en raison, le plus souvent, de l’origine industrielle voire militaire de ladite invention), les gouvernements sont précisément là pour gouverner. Or nul ne proteste sérieusement quand, en vertu de réglementations internes ou de traités internationaux, vente d’armes, nucléaire civil ou militaire, pollution, recherche génétique ou contenu informationnel sont restreints.
Il s’agit du premier essai de cet écrivain désormais reconnu, qui s’était fait connaître du grand public par Le Voyant d’Étampes, lauréat en 2021 du prix de Flore. Dans un style à la fois limpide, drôle, précis et érudit, Abel Quentin jette magistralement la dernière pelletée de terre philosophique sur cette technologie néfaste dont nul ne semble réellement comprendre les ravages.
Frédéric Casotti
Dominique Le Brun, Chesapeake. Quand la France sauva les États-Unis, Passés composés, 2026, 21,90 €.
Spécialiste du monde maritime, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à ses grandes figures, Dominique Le Brun s’attelle à mettre en lumière l’importance décisive et pourtant méconnue du volet maritime de la guerre d’indépendance américaine.
La bataille de Chesapeake est décrite par l’auteur comme le point de bascule du conflit opposant les Insurgents aux Anglais, épisode flamboyant au terme duquel une escadre de la marine du roi de France, menée par le comte de Grasse, met en déroute une attaque anglaise au large de la côte est américaine.
Loin de s’en tenir à cette seule bataille du 5 septembre 1781, Dominique Le Brun dresse le portrait d’un conflit maritime qui se déploie dans un théâtre mondial, des côtes américaines jusque dans l’océan Indien. Et ce, alors même que de grands noms achèvent de donner à ces batailles navales une dimension romanesque : La Fayette, Bougainville, Lapérouse, Beaumarchais… mettant par ailleurs en lumière le rôle décisif de la France aux côtés des insurgés américains.
L’ouvrage ne manque pas de faire écho, en cette année 2026, à un double anniversaire : d’une part les 250 ans de la déclaration d’indépendance américaine, d’autre part les 400 ans de la Marine française, née sous l’impulsion du cardinal de Richelieu. Mais aussi, peut-être, à d’autres considérations contemporaines, alors que les crises internationales se succèdent et que les enjeux maritimes sont croissants.
Judith Herrin, Byzance. L’étonnante saga d’un empire médiéval, Passés composés, 2026, 27 €.
Judith Herrin, ancienne titulaire d’une chaire au King’s College de Londres, est spécialiste de l’Antiquité tardive. Ses travaux sont concentrés sur l’Empire byzantin, issu du partage de 395 entre les fils de l’empereur Théodose. Un empire à la fois si complexe et si singulier que peu d’ouvrages cherchent à en dresser les contours.
L’héritage antique de Byzance lui donne évidemment un substrat romain familier aux royaumes européens élevés sur les décombres de la chute de Rome. Très vite, l’Empire développe pourtant des particularités qui tiennent pour partie à son positionnement géographique, à la lisière de l’Europe slave et aux confins du monde arabo-musulman, puis ottoman.
C’est là l’ambition de ce livre qui, sans être un concentré d’anecdotes historiques, sort du cadre chrono-thématique classique afin de dégager la substance propre à cet empire « orphelin à l’héritage dispersé ». L’auteure s’adresse au grand public pour le familiariser avec les institutions politiques de Byzance, son christianisme orthodoxe, son droit et les dates les plus importantes de son histoire.
Importante et méconnue, l’histoire de l’Empire byzantin a pourtant exercé une influence majeure dans l’ensemble de l’Europe dès le Haut Moyen Âge, du patronage symbolique des nouveaux royaumes barbares jusqu’à l’éloignement des Arabes de l’Asie Mineure après le siège de Constantinople en 678, qui met un premier terme à la progression de la religion islamique vers l’Europe.
L’ouvrage ne manque pas de traiter du déclin de cet empire, acculé de toutes parts dès le XIIe siècle par la poussée ottomane, puis par les incursions des Croisés, et de sa permanence dans nos imaginaires.
Claude Leblanc, Géopolitique du train, PUF, 2026, 17 €.
« Vitesse, confort, exactitude », tel était le slogan de la SNCF à la fin des années 1960, reflet des ambitions déchues de la France en Europe et dans le monde ; miroir, hélas, du déclin inexorable qui frappe le pays.
Ancien rédacteur en chef de Courrier international, Claude Leblanc signe ici une monographie très intéressante consacrée à la géopolitique du train dans le monde, dans laquelle on apprend que les réseaux allemands et japonais, pourtant réputés, souffrent eux aussi de leur vétusté.
En ce XXIe siècle déjà entamé, l’auteur fait le constat que le train a de nouveau la cote. S’il n’est pas le symbole de la mondialisation, à l’inverse de l’avion ou du porte-conteneur, des investissements considérables sont menés afin de développer de nouvelles lignes.
Ce constat interroge. Pourquoi ce regain d’intérêt soudain ?
Le train permet d’occuper l’espace et d’intégrer progressivement des pans entiers de territoires jusque-là marginalisés. C’est l’ambition de Pékin, qui se sert de ce mode de transport pour faire l’unité territoriale de la Chine, y compris en dépit des revendications territoriales de l’Inde dans la région du Cachemire.
Aussi parce que les lignes de train, coûteuses, sont des instruments diplomatiques. Le rail est le masque de l’appartenance ou, au contraire, de l’indépendance d’un État par rapport à un autre. L’enjeu prioritaire de l’Union européenne dans le cadre de son programme RTE-T (Réseau transeuropéen de transport) est de désaxer les États baltes de l’orbite russe par l’achèvement de la ligne Rail Baltica, qui les connecte à la Finlande et à la Pologne.
Plus qu’un moyen de transport et de circulation, le train est vu comme un outil de puissance. Et les ferrovipathes ne contrediront pas l’affirmation selon laquelle le maillage ferroviaire d’un pays est à la mesure de ses ambitions.
Dan Wang, La Chine à toute vitesse. La quête de la Chine pour façonner l’avenir, Arpa, 2026, 22,90 €.
Dan Wang est un essayiste et analyste technologique canadien originaire de Chine. Devenu un spécialiste reconnu du pays, il a livré durant de nombreuses années ses impressions sur son développement.
Son ouvrage La Chine à toute vitesse. La quête de la Chine pour façonner l’avenir est un essai dans lequel il a le projet d’appréhender le développement industriel de la Chine contemporaine.
Fort de son expérience dans la Silicon Valley, Dan Wang met en lumière les différences notables entre les sociétés chinoise et américaine, cette dernière étant décrite comme ralentie par des considérations légalistes dont ne se préoccupe pas Pékin, où le gouvernement se compose d’ingénieurs privilégiant l’insertion de la Chine comme maillon crucial de l’économie mondiale.
Il y narre la Chine dans ce qu’elle a de remarquable et d’obscur : pile, une ascension industrielle et technologique prodigieuse en un temps relativement court ; face, une dégradation continue des libertés publiques, faisant de la Chine une forteresse toujours plus impénétrable dans laquelle s’accumulent pourtant les défis, comme le vieillissement de la population et une rivalité sino-américaine accrue.










