Ainsi parlait Bellavista : Naples entre amour et liberté

12 août 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Italian writer, director and host Luciano De Crescenzo (Photo by Pino Granata/Mondadori Portfolio/Sipa USA)///2011101245

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Ainsi parlait Bellavista : Naples entre amour et liberté

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  • En 1977, Luciano De Crescenzo pastiche Nietzsche et fait d’un professeur napolitain à la retraite le prophète d’une sagesse du cœur.

  • Sa théorie : l’humanité se partage entre « hommes d’amour » et « hommes de liberté » — et le bonheur tient dans le mélange.

  • Dialogue platonicien transposé dans une rue de Naples, le livre dit l’esprit de Naples sans jamais céder au folklore.

Il faut un certain aplomb pour coiffer son premier roman d’un titre qui pastiche Nietzsche. Luciano De Crescenzo l’a fait en 1977 avec Così parlò BellavistaAinsi parlait Bellavista —, et le clin d’œil à Ainsi parlait Zarathoustra dit déjà l’essentiel du projet : au prophète des cimes germaniques, l’auteur substitue un professeur de philosophie à la retraite, napolitain pur sang, qui dispense sa sagesse depuis son salon, un bon verre de vin à portée de main. Le succès fut foudroyant : près de 600 000 exemplaires vendus en Italie, une traduction dans le monde entier, et une adaptation au cinéma que l’auteur signa lui-même en 1984.

Luciano De Crescenzo, Ainsi parlait Bellavista, traduction française Éditions de Fallois

L’ingénieur devenu conteur

Luciano De Crescenzo (1928-2019) est un personnage digne de ses propres livres. Né à Naples, ingénieur de formation, il passe une vingtaine d’années chez IBM Italie avant de tout quitter, à près de cinquante ans, pour se consacrer à l’écriture. Ce parcours — l’ingénieur qui se fait conteur de sa ville — n’a rien d’anecdotique : il éclaire la double nature de son œuvre, où la rigueur de l’esprit rationnel se met au service de l’oralité méridionale la plus chaleureuse. De Crescenzo deviendra ensuite l’un des grands vulgarisateurs de la philosophie grecque en Italie, en même temps que cinéaste, acteur et scénariste. Mais Bellavista reste le livre inaugural, celui qui l’a révélé au grand public.

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Hommes d’amour, hommes de liberté

Le roman ne raconte pas une intrigue à proprement parler. C’est le portrait d’une ville, la Naples de la fin des années 1970, saisie à travers la figure de don Gennaro Bellavista et sa théorie du monde. Selon le professeur, l’humanité se partage en deux familles : les hommes d’amour et les hommes de liberté. Aux premiers appartient le « royaume de l’amour », dont la capitale est Naples : on y a besoin des autres, de la chaleur, du lien, de la présence. Aux seconds, la « république de la liberté », plutôt milanaise et septentrionale : on y chérit l’indépendance, l’ordre, la solitude choisie. La partition n’a rien de manichéen : De Crescenzo prend soin de rappeler qu’aucun peuple n’est tout blanc ni tout noir, que chacun mêle en lui les deux couleurs, et que la recette du bonheur tient en une formule : moitié amour, moitié liberté. Sous l’humour affleure une véritable phénoménologie de l’art napolitain de vivre, tendre et désabusée à la fois.

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« La recette du bonheur tient en une formule : moitié amour, moitié liberté. »

Un dialogue platonicien dans une cage d’escalier

C’est dans sa construction que le livre se révèle le plus original, et cette forme épouse exactement son propos. De Crescenzo — qui se met lui-même en scène comme personnage, l’« ingénieur De Crescenzo » — a bâti son texte comme un dialogue platonicien transporté de l’agora athénienne à une cage d’escalier napolitaine. Bellavista est un Socrate parthénopéen : il n’écrit pas, il parle ; il n’enseigne pas du haut d’une chaire, mais par la conversation, entouré de ses interlocuteurs — le portier Salvatore, Luigino le poète, des amis venus du Nord —, réunis autour d’une bonne bouteille. Ce petit cénacle rejoue, à l’échelle d’un immeuble, la scène immémoriale du maître et de ses disciples.

« Bellavista est un Socrate parthénopéen : il n’écrit pas, il parle. »

De là vient l’alternance qui rythme l’ouvrage. Les chapitres se répondent selon deux régimes. Les uns sont proprement philosophiques : ce sont les « leçons » de Bellavista, joutes dialectiques sur l’amour et la liberté, sur l’homme méridional, sur le sens de la vie — le versant du logos. Les autres sont des vignettes napolitaines : anecdotes, scènes de rue, portraits truculents du quotidien parthénopéen — le versant de l’eros et de l’oralité populaire. Les deux plans ne cessent de se faire écho : la thèse s’incarne dans l’anecdote, et l’anecdote s’élève à la dignité de la réflexion. Le tout se tient à mi-chemin de l’essai et de la comédie. De Crescenzo racontait d’ailleurs que le livre était né de la visite d’amis lombards, auxquels il avait improvisé une sorte de « cours propédeutique » à l’habitat napolitain : Bellavista, au fond, n’est que cette initiation prolongée.

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Le petit cheval rouge

Un épisode résume à lui seul ce versant anecdotique et l’écart entre le livre et le film : le petit cheval rouge, il cavalluccio rosso. Dans le roman, ce n’est qu’une mention fugitive — un père qui achète un petit cheval de bois à son fils —, mais la scène, elle, n’existe que dans le film, dont elle est devenue l’un des morceaux d’anthologie, porté par Riccardo Pazzaglia, coscénariste et grande figure de la scène napolitaine. Au milieu d’un marché, un mouchoir dans une main et dans l’autre un petit cheval de plastique écarlate acheté pour son fils, un homme raconte comment il a, par pur hasard, déjoué le vol d’un autoradio. Mais chaque fois qu’un badaud s’approche et demande « Scusate, ma che è successo ? » — pardon, que s’est-il passé ? —, il reprend son récit depuis le début, avec la même fougue, à l’infini, toute la foule lui donnant la réplique. Rien de plus dérisoire que l’anecdote ; rien de plus révélateur, pourtant, de cet art napolitain de faire théâtre, et presque épopée, du moindre incident du quotidien. Le jouet est depuis devenu une relique : à la mort de Luciano De Crescenzo, en 2019, un marchand du centre de Naples a drapé de noir le petit cheval rouge qu’il exposait encore.

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L’esprit de Naples, sans le folklore

Dans Ainsi parlait Bellavista, le tour de force est là : dévoiler l’esprit de Naples sans jamais céder au folklore de carte postale. Ici, quasiment pas de Vésuve, de pizza, de mandoline. Bellavista n’est pas un roman qui cède à la facilité des clichés ; c’est un roman qui transmet bien plus : l’esprit de Naples. Ce que Luciano De Crescenzo donne à lire, c’est une intelligence du cœur, une sagesse pratique qui oppose au culte de l’efficacité la primauté du lien, de la lenteur et de l’attention à l’autre : une résistance douce à l’esprit de sérieux. Et si le propos semble d’abord très local, il vise en réalité l’universel, comme le résume l’un des aphorismes les plus fameux de l’auteur : chacun est le méridional de quelqu’un. Le Sud, chez Bellavista, n’est pas une géographie ; c’est une disposition de l’âme.

« Chacun est le méridional de quelqu’un. »

Le petit cheval rouge, il cavalluccio rosso, est ainsi devenu un emblème non seulement de Bellavista et de De Crescenzo, mais de Naples elle-même. Deux célèbres maisons napolitaines — Marinella, pour les cravates, et Talarico, pour les parapluies — en ont réalisé des éditions spéciales à son effigie. Preuve que la culture populaire peut aussi irriguer la mode et la vie quotidienne.

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