Reportage — Alep, le retour vers un avenir incertain

25 août 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Photo : Les habitants quittent les quartiers de Sheikh Maqsoud et Achrafieh à Alep, en Syrie, mardi 7 octobre 2025, après des affrontements nocturnes entre les troupes gouvernementales syriennes et les Forces démocratiques syriennes dirigées par les Kurdes (AP Photo/Omar Albam)

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Reportage — Alep, le retour vers un avenir incertain

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Après quatorze ans de guerre civile et la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Alep réapprend à vivre.

Sous une paix précaire se dessine une recomposition profonde : un pouvoir islamo-conservateur d’obédience turque, une économie exsangue.

Et des minorités chrétiennes sommées de réinventer, dans l’incertitude, les termes de leur présence.

Reportage à Alep de Tigrane Yégavian

Un retour entre mélancolie et appréhension

L’Airbus A320 de la compagnie Fly Cham s’est posé avec une demi-heure de retard sur le tarmac de l’aéroport de Zvartnots. Les vols directs hebdomadaires reliant Alep à Erevan avaient repris le 7 novembre 2025, après près d’un an d’interruption liée à la fermeture et aux dégâts subis par l’aéroport d’Alep pendant la guerre. Autour de moi, une majorité de passagers arméniens, quelques étudiants et hommes d’affaires syriens. Difficile, dans ces instants, de ne pas convoquer le souvenir des vétustes Boeing 727 de la Syrian Arab Airlines, flanqués de l’étendard du parti Baas, qui m’emmenaient enfant et adolescent vers cette même ville depuis l’aérogare d’Orly Sud.

Quelle Syrie vais-je retrouver ? Celle des clichés orientalistes, où les pales du ventilateur brassent mollement l’air chaud d’une chambre d’été ? Ou une Syrie en lambeaux, livrée aux mouvances islamistes parrainées par la Turquie et les pétromonarchies du Golfe ? Une certitude, en tout cas : celle de me rendormir au concert familier des klaxons, des muezzins et des cris des marchands de pastèques. Par un tour de passe-passe administratif, les Airbus A320 de la défunte Cham Wings volent désormais sous les couleurs de la « nouvelle Syrie », rebaptisés Fly Cham. Le service à bord s’est modernisé, l’influence du Golfe et de la Turquie est palpable jusque dans la cabine, signe que cette nouvelle Syrie a définitivement fait ses adieux au versant totalitaire du socialisme baasiste.

Les chrétiens, une érosion continue

Le pays que j’ai retrouvé est plus pauvre et plus sunnite. Selon plusieurs organisations non gouvernementales, 80 % des chrétiens de Syrie ont quitté le pays depuis 2011. À Seidnaya, haut lieu historique du christianisme syrien niché sur les contreforts du Qalamoun, les paroisses grecque-orthodoxe, syriaque-orthodoxe et grecque-catholique ont annoncé l’annulation de toutes leurs célébrations publiques d’août et septembre : Transfiguration, Assomption, fête de la Croix, sainte Sophie. Les scouts ne défileront pas, les carnavals n’auront pas lieu ; les prières resteront cantonnées à l’intérieur des églises. Les Églises locales dénoncent des détentions qu’elles jugent injustifiées et des campagnes de dénigrement en ligne, résurgence de tensions communautaires nées pendant la guerre.

« Le pays que j’ai retrouvé est plus pauvre et plus sunnite. »

Ce climat s’inscrit dans une série d’attaques qui ont durablement traumatisé les communautés chrétiennes. Le 22 juin 2025, un attentat-suicide islamiste a visé, en pleine messe, l’église grecque-orthodoxe Saint-Élie (Mar Elias) du quartier de Douweila, à Damas, faisant trente morts et de nombreux blessés. Après quatorze années de guerre civile, qu’une église soit frappée en son cœur demeurait, pour les chrétiens syriens, de l’ordre de l’inimaginable. Quelques jours plus tard, dans le village à majorité chrétienne d’Al-Sura, près de Soueïda, l’église grecque-catholique melkite Saint-Michel était incendiée par des assaillants non identifiés, qui ont également détruit des dizaines de maisons. Près de Tartous, les forces de sécurité ont déjoué, avec le concours d’habitants du village d’Al-Kharibat, une tentative d’attentat à la voiture piégée contre l’église maronite Mar Elias. Autant d’épisodes qui, selon l’ONG Aide à l’Église en détresse, soulignent la fragilité de la sécurité et sèment une peur croissante parmi les fidèles.

Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024 et la prise de Damas par la coalition islamiste dirigée par Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), la Syrie a en outre subi des centaines de frappes aériennes israéliennes sur l’ensemble du territoire, tandis que l’armée israélienne occupe la zone démilitarisée du sud-ouest, au voisinage du Golan annexé.

Malgré cette fragilité croissante, les chrétiens continuent de servir la société syrienne dans son ensemble, à travers leurs hôpitaux, leurs écoles et un secteur associatif dynamique. C’est le cas du Hope Center Syrie, implanté à Alep, Homs et Damas, lancé en mai 2018 sous la protection de l’Église et soutenu par une quinzaine d’ONG chrétiennes dont l’ACN : il vise à faire renaître une activité économique interrompue par la guerre et à aider les familles restées sur place à retrouver leur autonomie financière, pour les encourager, tout simplement, à rester.

Les Arméniens, la carte de la prudence

Réservés, attentistes, en retrait : les Arméniens de Syrie jouent depuis toujours la carte de l’entente et de l’harmonie communautaire. Moins politisés que les grecs-orthodoxes ou les syriaques-orthodoxes — dont les deux patriarches siègent à Damas —, ils considèrent que la transition amorcée vers le nouveau pouvoir ouvre des perspectives qu’il conviendrait de savoir saisir. Les motifs d’inquiétude ne manquent pourtant pas : la mainmise turque sur les rouages de l’État et de l’économie, les massacres d’alaouites, les pogroms contre les Druzes, qui agitent le spectre d’un tour qui pourrait, un jour, leur revenir.

Principale communauté chrétienne du pays, les grecs-orthodoxes ont pour leur part choisi le repli : ils peinent à trouver un langage commun avec le nouveau pouvoir, et l’attentat visant leur église à Damas a laissé des séquelles profondes. Les médias, comme les autorités, s’étaient d’ailleurs abstenus de qualifier les victimes de « martyrs » (shahid), leur préférant le terme plus neutre de « tués » (qatil). Ce choix lexical est lourd de sens pour une communauté marquée par son tropisme nationaliste arabe, elle qui a vu naître en son sein Michel Aflaq, le fondateur damascène du parti Baas. Du reste, le patriarche Jean X n’a pas caché son amertume au président Ahmed al-Chareh : « Nous ne sommes pas satisfaits de vos condoléances. »

Sur le plan institutionnel, la « débaasification » a frappé sans nuance : tout fonctionnaire, tout député ayant entretenu, de près ou de loin, des liens avec l’ancien régime a été démis de ses fonctions. Le nouveau Parlement syrien, dont la première session s’est tenue en juillet, compte une majorité de membres directement nommés par le président par intérim. Parmi eux figure une députée arménienne de confession catholique, Lara Qadad Diyarbakeli, ingénieure aleppine non arménophone, dont beaucoup, au sein des structures traditionnelles proches de la Fédération révolutionnaire arménienne, estiment qu’elle ne les représente pas véritablement. Reste que le pragmatisme s’impose : qui d’autre, aujourd’hui, pourrait cocher les mêmes cases ?

Je me souviens des mots du pasteur Sélimian, chef de la communauté arménienne protestante de Syrie : « Ces autorités attendent beaucoup de notre communauté, car nous avons des liens privilégiés avec les Arméniens du Liban. » Faut-il y lire, en creux, la perspective d’un retour de la tutelle syrienne sur le pays du Cèdre ?

La turquification d’Alep

Il faut avoir arpenté le centre-ville pour mesurer l’omniprésence turque à Alep. Des millions de dollars injectés par Ankara ont contribué à la restauration du vieil Alep, en particulier des sites datant de l’époque ottomane, sur lesquels les autorités turques ne font d’ailleurs aucun mystère de leurs revendications de propriété. Faut-il s’en réjouir, ou plutôt s’en inquiéter ?

Capitale économique de la Syrie, Alep a subi coup sur coup plusieurs catastrophes : le pillage opéré par les rebelles pro-turcs au début de la guerre, puis le démantèlement partiel de son tissu industriel par Ankara, qui s’est en quelque sorte « servie sur la bête ». À la différence de Damas, qui a conservé ses voies de communication avec le Liban et la Jordanie, ou de Qamichli, ville kurde du nord-est reliée au Kurdistan irakien autonome, Alep a vécu les années de guerre coupée du monde extérieur. Dans le vieux quartier chrétien de Jdeydé, jadis carrefour des routes de la soie, les églises ont été remises en état avec éclat, les boutiques d’artisanat rouvrent timidement leurs portes ; plusieurs ailes du grand souk d’Alep, le plus vaste de tout l’Orient, ont été restaurées.

Mais sur le plan de l’administration, force est de constater que le pays s’est vidé de ses fonctionnaires expérimentés, remplacés par des cadres venus d’Idleb, jugés incompétents par une bonne partie de la population aleppine. La réalité du pouvoir, elle, est largement aux mains de la Turquie : présente à travers sa chambre de commerce et les entrepreneurs syriens revenus de Turquie, celle-ci s’est discrètement emparée des postes clés de l’administration, tenant la main sur l’économie comme sur les services de sécurité et de renseignement. Ces derniers sont très actifs pour garantir la stabilité d’un pouvoir fragile, loin de faire l’unanimité parmi les anciens compagnons de lutte les plus radicaux du président Ahmed al-Chareh, déçus qu’il n’ait pas encore proclamé de République islamique.

Les sociétés turques œuvrent notamment sur le chantier de la citadelle et du parc public Mechtel, construit jadis par les Français, à proximité de hammams et de mosquées ottomanes. Le consul de Turquie, qui campe provisoirement à l’hôtel Sheraton, agit d’ores et déjà comme un gouverneur bis. Les liens entre Alep et la Turquie voisine sont multiples — familiaux, économiques, politiques — et toutes les décisions structurantes se prennent désormais à Ankara. On s’oriente, disent certains Aleppins, vers un régime « à la turque », façon Frères musulmans.

Gagner sa vie, un combat quotidien

À Alep, les armes se sont tues, mais c’est un autre front qu’il faut désormais mener : celui du coût de la vie, qui a bondi. Le tissu industriel, très affaibli, appelle des investissements que rien ne vient combler, hormis la pression des capitaux turcs, qui jouent sur la proximité géographique et la profondeur des liens historiques et culturels, au prix d’une adhésion croissante à un modèle conservateur sunnite, mâtiné d’un ultralibéralisme consumériste.

L’industrie pharmaceutique, autosuffisante avant-guerre, s’est effondrée sous le poids de la prédation exercée par Asmaa al-Assad, l’épouse du président déchu, et de ses proches. Le prix de l’essence a nettement augmenté, signe que le partage des ressources avec les zones kurdes reste loin d’être réglé, tandis que la Turquie pratique une forme de dumping sur le marché. Les salaires ne suivent pas une inflation toujours plus galopante : 90 % des Syriens vivraient aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Le système bancaire, atrophié, a mal résisté à la transition — les banques privées en particulier —, la confiance s’étant durablement érodée. Le salaire moyen avoisine 1,2 million de livres syriennes, soit environ 120 dollars ; la seule facture d’électricité en absorbe une part considérable.

Mais la vie continue malgré tout : on prend quelques jours de vacances sur la côte méditerranéenne à Kessab ou du côté de Tartous, où l’on peut louer des chalets, lieux de villégiature souvent non mixtes sur le plan confessionnel, où les chrétiens profitent de l’entre-soi. « Nous avons perdu tant de gens, tant de ressources, mais nous n’avons pas encore cessé d’exister », entend-on à chaque coin de rue. Les quartiers chrétiens d’antan ont perdu de leur éclat ; de nombreuses boutiques ont disparu, remplacées par d’autres — les disquaires en particulier, victimes d’un changement d’époque que YouTube a achevé de consommer. Avec un salaire moyen oscillant entre 200 et 300 dollars, largement insuffisant pour subvenir aux besoins du quotidien, les jeunes cumulent plusieurs emplois. « Si on leur accordait la possibilité de partir, il ne resterait plus personne à Alep ! », me confie-t-on. Rester ou partir : l’insécurité économique interdit aux jeunes de se marier ou de se loger, alors que l’immobilier s’envole.

« Nous sommes syriens après tout »

Rencontré dans un restaurant branché du quartier chrétien d’Azizié, le père Antoine Freije, prêtre maronite de la cathédrale de la place Farhat et figure incontournable de la société civile syrienne, plaide pour une citoyenneté inclusive. « Nous sommes syriens après tout », insiste-t-il. Pour lui, les chrétiens doivent prendre la parole dans la cité — sinon, qui parlera à leur place ? « Nous sommes une composante de la Syrie. Nous sommes syriens ! » Car les chrétiens sont aujourd’hui marginalisés dans un paysage politique éclaté : les Druzes aspirent à se séparer, les alaouites réclament une région autonome sous protection russe, les Kurdes revendiquent l’autonomie. Les chrétiens, eux, veulent la Syrie — mais nul, chez eux, n’a les moyens d’en élaborer une vision commune, faute de leaders et de ressources humaines : les plus dynamiques sont partis.

« Les chrétiens, eux, veulent la Syrie — mais nul, chez eux, n’a les moyens d’en élaborer une vision commune. »

Évêques et patriarches se contentent trop souvent de paroles apaisantes, résolument optimistes, secourant les nécessiteux sans se mêler de politique. On restaure les églises et les cathédrales, mais on ne panse pas les blessures d’un peuple épuisé. « Nous formons les jeunes au leadership, dans les fraternités, dans les camps de jeunesse : on attend une nouvelle Pentecôte », veut croire le père Freije. La réalité démographique, elle, ne ment pas : les courants sunnites les plus rigoristes gagnent chaque année du terrain.

Je marche sur le trottoir du parc Mechtel ; j’aperçois un éclat d’obus. « Tu vois, on s’est habitués à ça », me dit Sarkis, un ami professeur d’arabe dont la maison touchait presque la ligne de démarcation. « Cela fait partie de notre normalité. » Les impacts de balles, les façades éventrées de Bab al-Faraj, autour de la citadelle : tout cela reste inscrit dans la pierre. On répare les immeubles, on répare les églises. Mais peut-on réparer les âmes ?

« On répare les immeubles, on répare les églises. Mais peut-on réparer les âmes ? »

Un pouvoir qui s’islamise, sans cap ni doctrine

Le nouveau pouvoir a conservé son noyau dur : les hommes qui gouvernent aujourd’hui sont ceux qui dirigeaient Hay’at Tahrir al-Cham, et l’État qu’ils bâtissent privilégie la loyauté envers ce cercle restreint plutôt que la compétence. Ceux qui avaient combattu et payé de leur sang ont vu leurs propres institutions dissoutes et les postes attribués à des cadres venus d’Idleb, avant de se retrouver placés sous les ordres de commandants dont ils s’étaient longtemps méfiés. Ils sortent de la guerre non pas avec la reconnaissance espérée, mais avec un ressentiment nouveau : après avoir payé le prix le plus lourd, ils se retrouvent marginalisés au sein même de l’ordre que leur sacrifice a rendu possible.

Cette frustration nourrit un récit de revanche et de victimisation sunnite, où les massacres commis contre les Druzes et les alaouites relèvent aussi d’une forme de virilité meurtrie : détruire la virilité de l’ennemi pour mieux affirmer la sienne propre. Le nouveau pouvoir met en scène une autorité résolument masculine, incarnée par l’agent de sécurité masqué, armé et ostensiblement pieux. Les femmes, elles, restent largement marginalisées : une seule occupe un poste ministériel sur vingt-trois. La déclaration constitutionnelle de 2025 concentre entre les mains de la présidence l’autorité exécutive, la désignation du pouvoir législatif et les nominations aux plus hautes fonctions judiciaires. Le président Ahmed al-Chareh, présenté comme le bouclier des sunnites, se pose également, à la faveur de la confrontation avec l’Iran, en homme fort refoulant l’influence chiite : c’est une double virilisation du discours de légitimation.

Le sunnisme syrien demeure pourtant profond et pluriel : soufis traditionalistes de Damas, salafistes, courants de la daawa, Frères musulmans, mouvances militantes et réseaux issus d’Idleb, aujourd’hui aux affaires, chacun porteur de sa propre conception de l’islam. Il n’est pas rare que des sunnites de courants différents se montrent plus ouverts envers les chrétiens qu’ils ne le sont entre eux : une lutte permanente traverse le champ sunnite pour déterminer qui est habilité à en définir l’orthodoxie. Ce qui a émergé sous Ahmed al-Chareh n’est donc pas encore un État islamiste sunnite cohérent, porteur d’une doctrine unifiée. Le trait dominant de cet « hypersunnisme » est la saturation sans consolidation : les symboles et le vocabulaire sunnites envahissent la vie publique. L’appel à la prière résonne jusque dans les ministères, les chants omeyyades et le titre honorifique de « cheikh » gagnent les bureaux de l’administration, sans qu’aucun programme officiel ne les unifie. Aucun discours présidentiel n’énonce de vision islamique de l’État ; aucun texte constitutionnel ne définit la relation entre charia et droit positif ; aucune interprétation faisant autorité ne dit précisément ce qu’exige le sunnisme.

« Le trait dominant de cet « hypersunnisme » est la saturation sans consolidation. »

Sous le régime des Assad, le ministère des Cultes (Waqfs) servait d’instrument de cooptation : un régime issu d’une minorité tirait de la majorité sunnite la légitimité religieuse nécessaire à sa survie, contrôlant les prêches du vendredi et imposant aux imams d’invoquer le nom du président dans leurs prières diffusées par haut-parleurs. Sous les nouvelles autorités, la cible n’est plus l’homme de religion, mais le citoyen ordinaire : le ministère mène désormais des campagnes publiques de daawa qu’aucun ministre baasiste n’aurait envisagées, promeut le mariage conforme à la norme religieuse, prescrit une tenue vestimentaire licite et encadre les manifestations de piété dans les espaces commerciaux. L’interdiction du maquillage a été imposée à Lattaquié, celle de la mixité dans le Wadi Barada ; des restrictions sur l’alcool ont été instaurées à Damas, les cours de danse interdits à Hama. La moralisation s’opère par petites touches, mais elle est bien réelle.

À Alep pourtant, les habitants résistent aux tentatives d’imposer la ségrégation des sexes dans l’espace public : hommes et femmes continuent de s’entasser ensemble dans les bus offerts par la Chine, dans les microbus. Sur la côte, les vacanciers se réjouissent encore de pouvoir se baigner en bikini, comme à l’hôtel Côte d’Azur de Cham, à Lattaquié, signe que la société syrienne, dans sa diversité, ne se laisse pas uniformiser sans résistance. Ce que l’État ne réalise pas par ses institutions, d’autres s’en chargent : le dignitaire salafiste Abd al-Razzaq al-Mahdi, hostile de longue date à Ahmed al-Chareh depuis sa défection de HTS en 2017, conduit des processions scandant le takbir dans la rue Hamra et à Bab Touma, à Damas, les quartiers les plus mixtes sur le plan confessionnel.

Un calme qui ne rassure personne

À Alep, la sécurité repose sur les services secrets turcs ; à Damas, l’insécurité demeure plus marquée, comme l’attestent les attentats récurrents perpétrés par les cellules dormantes de l’État islamique. Pour l’heure, le calme prédomine, mais nul ne se sent véritablement à l’abri. Ceux qui ne sont pas partis sont, le plus souvent, ceux qui n’en ont pas les moyens. L’instabilité politique repose sur un seul homme, soutenu par les Occidentaux : s’il venait à être renversé, le chaos pourrait l’emporter. Personne n’a totalement confiance. Les massacres de Soueïda et de la côte alaouite sont trop récents. « Notre tour n’est pas encore venu », entend-on souvent, en creux. Les factions sunnites elles-mêmes restent divisées, sans consensus véritable entre HTS, les Frères musulmans et le courant pro-turc.

Signe des temps : impensables sous Assad, des portraits de Saddam Hussein — ennemi juré des Assad et héraut, à sa manière, du sunnisme arabe — fleurissent désormais sur l’arrière des taxis et sur les murs de la ville. La bourgeoisie sunnite de Damas et d’Alep, elle, s’inquiète de la montée du salafisme wahhabite : l’islam soufi recule dans les mosquées, où les cheikhs traditionnels cèdent la place à des prédicateurs venus d’Idleb.

Le coût de la vie, lui, continue d’exploser — factures de gaz, d’électricité, de mazout — dans une situation économique très précaire ; une nouvelle sécheresse suffirait à faire déborder le chaudron, comme en 2011, lorsque les émeutes étaient parties des campagnes chassées par l’exode rural. Personne, aujourd’hui, ne fait vraiment confiance aux nouvelles autorités. On ne se sent plus tout à fait chez soi : la sociologie du centre-ville a changé, si bien que l’on privilégie désormais des lieux fermés, réservés aux chrétiens, comme le domaine Terre Sainte, vaste base de loisirs propriété des franciscains.

Le retour de l’ombre ottomane

Reste une question, lancinante, qui traverse tout mon séjour : assiste-t-on au retour d’une forme d’ottomanisme décomplexé ? La langue turque, les drapeaux turcs, les services turcs, le consulat omniprésent — tout, à Alep, semble renvoyer à cette logique de tutelle. Après avoir pillé une grande partie des industries de la ville au tout début de la guerre, la Turquie réaffirme aujourd’hui sa présence par d’autres moyens, plus feutrés, mais tout aussi structurants.

Il faudrait, pour comprendre cette instabilité chronique, relire les ouvrages du grand orientaliste et espion britannique Patrick Seale et sa lecture de la Syrie comme terrain de jeu perpétuel des puissances régionales et internationales. La dictature des Assad avait elle-même offert, en son temps, un semblant de stabilité après les troubles de 1976-1982 et les massacres de Hama, quand le régime, drapé dans le vernis de l’arabisme, s’appuyait sur une alliance des minorités — alaouite, chrétienne, druze — pour se poser en rempart. Aujourd’hui, cette Syrie-là s’est effondrée ; elle n’existe plus. Place désormais à une géopolitique des dieux rivaux — fanatisme sunnite, fanatisme chiite, ambitions israéliennes — où la Syrie redevient, comme si souvent dans son histoire, un terrain de jeu pour les acteurs régionaux et internationaux.

« La Syrie redevient, comme si souvent dans son histoire, un terrain de jeu pour les acteurs régionaux et internationaux. »

Pour l’heure, les chrétiens de Syrie n’ont sans doute rien à craindre pour leur intégrité physique immédiate. Mais peut-on encore, pour leurs enfants et leurs petits-enfants, entrevoir une véritable perspective d’avenir dans ce pays, après avoir subi tour à tour la guerre, les sanctions économiques, la pandémie de Covid et le terrible séisme de 2023 ? C’est la question, entêtante, que je remporte avec moi en quittant Alep — celle d’une malédiction mâtinée d’espoir qui, décidément, ne cesse de se réécrire.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Doctorant en géographie, professeur à la Schiller International University, et chercheur à l'Institut chrétiens d'Orient, Tigrane Yegavian est membre du comité de rédaction de Conflits. Après avoir étudié la question turkmène en Irak ;la question des minorités en Syrie et au Liban, il s'intéresse à la géopolitique des diasporas. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", (Névicata, 2015), "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) , "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019), Escales arméniennes (Erick Bonnier 2025), Géopolitique des diasporas, (La Découverte, à paraître) .