Comment transformer la romanité en levier de puissance ?

9 septembre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo : French President Emmanuel Macron (L), Italian Prime Minister Mario Draghi (R) during the press conference after the Signing of the Quirinal Treaty between Italy and France in Rome ,ITALY-26-11-2021//AGFEDITORIAL_agf013296/2111261351/Credit:Francesco Fotia/AGF/SIPA/2111261359

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Comment transformer la romanité en levier de puissance ?

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L’Occident n’a jamais été une civilisation, seulement un concept politique. À l’heure du repli américain et de l’essor asiatique, il est dépassé.

Reste une réalité civilisationnelle bien plus profonde, et largement impensée : la romanité, fondée sur le droit romain, l’héritage grec et les penseurs chrétiens.

Et si la France et l’Europe en faisaient, enfin, un véritable levier de puissance, de soft power et de politique étrangère ?

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Le Japon est asiatique, Israël est oriental. Et pourtant, ces deux pays sont classés dans le camp occidental, celui de l’Europe et de l’Amérique, qui se retrouve dans la philosophie grecque, le droit romain, les représentations christiques, là où l’on cultive la vigne et boit le vin. La contradiction n’interroge personne. Et pour cause, l’Occident n’a jamais été une civilisation. Il est un concept politique qu’on a érigé en concept civilisationnel, pour opposer un « monde libre » à la barbarie d’un autre monde, esclave, agressif, primitif. Rangé derrière la tutelle américaine, l’Occident est une réalité déformée de ce qu’est l’Europe. Avec le repli américain, l’évidence que l’Europe n’est pour Washington qu’un espace de projection parmi d’autres et non une figure maternelle, avec l’essor de l’Asie, la compétition chinoise, qui rend obsolète l’opposition de la civilisation et de la barbarie, le concept d’Occident est dépassé. Il s’agit pour l’Europe, pour la France et pour ses plus proches alliés, de rayonner par eux-mêmes.

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Romanité, réalité civilisationnelle

Il est une réalité civilisationnelle, sans tutelle, qui existe malgré les oppositions diplomatiques et même en dépit des constructions étatiques, à l’influence omniprésente, dont le cœur est formé par Rome, Paris, Madrid, Vienne, l’Allemagne de l’Ouest et Varsovie. Cette réalité est la romanité et elle est un grand impensé de la géopolitique européenne.

À l’heure où se redessine la géopolitique mondiale, elle est une opportunité magnifique pour nous autres Français et Européens. Si la romanité est pensée politiquement, cette réalité civilisationnelle peut être transformée en levier de puissance, pour nous-mêmes, pour la politique européenne, et pour notre politique étrangère.

Alors, qu’est-ce que la romanité ? Elle est avant tout une manière de concevoir le monde ; elle repose sur l’héritage grec, le droit romain, les penseurs chrétiens, qui identifient la personne humaine et la distinguent de la tribu. Le christianisme a bouleversé le rapport entre l’homme et Dieu en plaçant la liberté au cœur de la relation. De cette longue maturation découle un mode de vie : famille monogame, complémentarité de l’homme et de la femme, protection de l’enfant, libertés individuelles, etc.

La romanité ne peut être sans rapport à l’Église, qui a entretenu, vivifié, sublimé Rome. Qui est tourné vers l’Église romaine est pétri de romanité.

Elle se trouve également partout où l’on boit du vin. César, dans la Guerre des Gaules, constatait que les Gaulois buvaient du vin du fait de leurs relations anciennes avec l’Italie, tandis que les Germains, préférant la bière, interdisaient son importation1. Ils lui reprochaient d’engourdir les sens et d’énerver le courage des hommes. L’empreinte géographique du vin marquait déjà la limite de l’influence romaine.

Enfin, la romanité entretient un rapport unique à son berceau, la Méditerranée. Espace d’échanges, de mobilité, d’aventure maritime, d’innovation, elle est à l’origine d’un esprit ouvert sur la mer, et donc sur le monde.

« La romanité est un grand impensé de la géopolitique européenne. »

En tant qu’espace d’influence, ses frontières ne sont pas figées. Elle vit avec les hommes, se renforce ou s’étiole selon les choix politiques. Bien qu’elle puisse dépasser les conflits, ils ne sont pas sans incidence sur elle. Lorsque Pierre le Grand choisit de faire entrer la Russie dans le monde européen, il la plonge dans la romanité. À l’inverse, Lénine, en imposant le bolchevisme, entreprend d’en effacer les traces. Malgré une tentative de réorientation au cours des années 2000, la Russie s’est de nouveau éloignée de la romanité, mouvement qui s’est accéléré depuis 2022. La guerre en Ukraine montre pourtant que la Russie considère les affaires européennes comme les siennes. Mais rejetée par les pays de la romanité, elle se laisse aller à son vieil instinct qui la tourne vers l’Asie. Dans certains territoires, la romanité a disparu. Au Maghreb, qui fut une importante province de l’Empire romain, il ne reste de Rome que des sites archéologiques, tels Volubilis et Carthage. Et les traces de la colonisation européenne, elles aussi, s’effacent.

Une influence puissante et toujours attractive

L’influence de la romanité est pourtant puissante et demeure attractive. Cela s’explique d’abord par son rapport à l’universel. Elle est, au sens propre « excentrique », c’est-à-dire que ses centres culturels historiques se situent en dehors de Rome2 : en Grèce (Athènes) et au Proche-Orient (Jérusalem). La culture romaine est fondamentalement héritière et, à ce titre, l’élite de la Rome antique s’est toujours considérée comme devant transmettre quelque chose3. Cela lui permet d’entretenir un rapport unique aux autres cultures et espaces, à l’Autre. L’Autre peut ainsi se reconnaître dans la romanité, parce que la romanité peut se reconnaître en lui.

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La force de la romanité est ainsi de ne pas être hermétique à l’Autre. Elle est souple, mobile dans son rapport à l’espace et aux cultures différentes. L’Église, par sa vision du temps long, permet à la romanité contemporaine de se rappeler qu’elle est une continuité d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. Par sa nature ouverte et mouvante, donc, la romanité ne s’inscrit pas dans un schéma d’opposition civilisationnelle. Ce qui devrait lui permettre — en principe — de développer un sens aigu de la politique, de prioriser l’opportunité réaliste plutôt que le choc des cultures.

Ce rapport unique à l’universel est ce qui permet à la romanité de fasciner le monde entier, de rapprocher les peuples et de se diffuser. Elle ne cesse d’exercer une immense attraction culturelle et religieuse. En plus des millions de touristes annuels, les élites du monde entier se rendent au moins une fois à Rome, spécialement celles des pays où la romanité a une empreinte.

La carte de la romanité

On peut dessiner une carte de la romanité en compilant trois critères : la pratique du catholicisme, la production et consommation de vin par personne, le niveau de protection des droits individuels. Il y a bien sûr des limites à cette représentation, mais le résultat est très intéressant.

On reconnaît bien le cœur. L’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Slovénie sont les pays à la plus forte empreinte romaine. Viennent ensuite les pays du cœur romain, la France4, l’Autriche, la Belgique, et aussi trois pays qui n’ont pas été dans le Limes romain, mais où les missions catholiques ont été fécondes, l’Irlande, l’Argentine et le Chili (on surnomme aussi cette partie sud de l’Amérique latine le « second Occident »).

La Réforme protestante est une frontière de la romanité. L’Allemagne devrait techniquement apparaître en deux couleurs, entre l’Ouest romain et l’Est protestant5. Ainsi, dans les pays protestants ou les pays qui ont été en rupture avec Rome à un moment de leur histoire (orthodoxie, conquêtes ottomanes), l’influence romaine est moins présente : le Royaume-Uni, l’espace scandinave, l’Europe de l’Est, sauf la Pologne, où le catholicisme est très fort, et la Slovaquie, les Balkans, la Grèce. On constate une forte romanité en Géorgie, coincée dans le Caucase, qui n’a jamais été intégrée à l’Empire romain, mais qui était en contact avec le monde grec par la mer Noire. Le résultat est renforcé par la tradition du vin. En Amérique du Nord, le Mexique obtient le même score que les États-Unis, mais pas pour les mêmes raisons. L’un est catholique, l’autre sacralise les droits individuels, produit et consomme plus de vin. Il en va de même au Canada, et, dans le Pacifique, en Australie. L’empreinte romaine de l’Amérique latine, à l’instar du Mexique, est renforcée par la présence du catholicisme. Enfin, il y a le reste du monde ; la Russie déromanisée par le communisme, les Philippines, où vivent de nombreux catholiques, le Japon, pour sa protection très forte des droits individuels, l’Inde aussi, pour son effort pour les reconnaître.

Les catholiques, la production et la consommation de vin, la protection des droits individuels, sont autant de points de repère, d’accroches, de liens culturels et politiques, qui nous rapprochent de ces pays et que nous avons à disposition pour notre projection.

Dans l’espace européen

Les frontières de la romanité n’expliquent pas forcément les dissensions entre les États européens. La romanité n’y est pas pour grand-chose si les États du Nord sont frugaux et ceux du Sud plus dépensiers, elle n’empêche pas l’opposition de l’Est et de l’Ouest sur les questions migratoires. Mais elles montrent ce qui rapproche les pays d’Europe, et ce qui pourrait les éloigner. Ainsi, l’attraction entre la Pologne et la France est-elle plus forte (le rapprochement historique a en partie été permis par l’appartenance de la Pologne à la romanité) que les relations entre la France et les pays scandinaves.

Il est intéressant de relever que la partition romaine de l’Allemagne, entre le sud-ouest et le nord-est, correspond à peu près à la tension continue entre la Rhénanie, Sarre, Bavière, et un morceau de la Westphalie, tournés vers le centre romain, et la Saxe, Thuringe, Brandebourg, Poméranie, tournées à l’Est, attirées vers les mondes slaves et asiatiques. D’ailleurs, les choix des princes allemands au moment de la Réforme suivent à peu près la frontière du limes. Cette fracture a été creusée par la séparation entre RFA et RDA, marqueur clair du vote AfD aujourd’hui. En comparant quatre cartes historiques de l’Allemagne (Limes, Réforme, RDA/RFA, vote AfD) on remarque une intéressante ressemblance.

« Au lieu de s’imposer, elle attire ; au lieu de conquérir, elle rayonne. »

Si elle n’est pas romaine, l’Allemagne se tourne naturellement vers l’Est asiatique, sans jamais oublier bien sûr l’Europe continentale. Le programme de l’AfD veut ainsi développer les liens avec la Russie, désormais plus asiatique depuis la guerre en Ukraine, et avec la Chine. L’identité romaine de l’ouest et ses différences avec l’identité germanique de l’est est un point d’appui pour la France afin d’empêcher cette bascule.

Chaque pays vit sa romanité différemment, elle influence la géopolitique, mais ne la conditionne pas, ne l’uniformise pas. Ainsi, l’Italie est méditerranéenne, la France se déploie sur treize fuseaux horaires, l’Espagne veut tenir sa place en Afrique du Nord et en Amérique latine, l’Autriche entretient son écrin, la Pologne cherche à survivre et ambitionne de devenir la grande puissance continentale. Mais la romanité unit, elle est un ciment pour les discussions, les coopérations ou les alliances entre peuples qui se reconnaissent les uns dans les autres.

La romanité est un atout magnifique et peut-être le véhicule de l’action géopolitique en Europe en constituant un axe romain fort et cohérent. La France se rêve en leader européen, détentrice de la première armée d’Europe. La romanité offre à la fois puissance de rayonnement et base d’échanges. La France aurait tout à gagner à vouloir rendre l’Europe plus romaine. Elle aurait tout à gagner à travailler, sur cette base, un axe Rome-Paris-Varsovie, pour mieux se tourner vers la Méditerranée, les détroits, l’Orient, d’un côté, et de l’autre, contenir l’Allemagne, la Russie (sans couper les liens), assurer sa présence dans l’espace est et nord européen, route du gaz, accès à la Baltique et à la mer Noire par l’Ukraine.

Lire aussi : La romanité, une opportunité pour la France et l’Italie

La romanité, atout de politique étrangère

Hors de son centre, toute empreinte est un relais de projection. Là où Rome a laissé sa marque subsiste un point d’accroche que la France et l’Europe peuvent mobiliser. Il s’agit de se servir de la puissance de rayonnement de la romanité, ce que Joseph Nye nomme le soft power, pour s’insérer dans tous les espaces qui lui sont propices et ouverts. Au lieu de s’imposer, elle attire ; au lieu de conquérir, elle rayonne. C’est précisément cette nature souple, héritière et excentrique, qui en fait un véhicule diplomatique sans équivalent.

Car la force de la romanité est de maintenir le dialogue là où s’affronte la géopolitique de l’instant. L’on garde un lien avec celui que l’on combat parce que l’on partage un morceau d’identité commune. C’est exactement ce qui se joue avec la Russie : rejetée par les pays de la romanité, elle s’en éloigne et se tourne vers l’Asie, mais elle ne cesse de considérer les affaires européennes comme les siennes. Tant qu’une empreinte romaine subsiste, une porte, précieuse pour envisager l’après-guerre, l’après Poutine, reste ouverte.

Les communautés chrétiennes, comme les peuples européanisés, « romanisés », sont autant de relais offerts à qui saura les reconnaître et les mobiliser. Les chrétiens d’Orient sont des relais naturels de notre présence et de notre influence dans des espaces où nous n’avons plus d’assise territoriale. Encore faut-il ne pas se priver de réalisme : la romanité ne dicte pas une politique étrangère civilisationnelle. La poursuite de nos intérêts dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, dans la rivalité gréco-turque, dans le sort des chrétiens de Syrie face au pouvoir de Charaa montre bien que la solidarité romaine ne saurait remplacer le réalisme géopolitique.

Là est toute la différence avec l’Occident. L’Occident est une réalité politique que l’on a voulu utiliser civilisationnellement. La romanité, elle, est une réalité civilisationnelle qui doit être utilisée politiquement. Ainsi, la romanité, grand impensé de la géopolitique européenne, pourrait devenir un levier de puissance.

Renforcer le caractère

Enfin, il n’est pas de puissance extérieure, la plus visible par le soft power et le hard power, sans puissance intérieure, plus discrète et souvent oubliée. La grande question du XXIe siècle est celle de l’être, de l’identité, que les peuples d’Europe cherchent, après s’être rejetés, dégoûtés d’eux-mêmes par les apocalypses qu’ils ont déclenchées. La romanité rappelle une identité philosophique, qui dépasse les fractures sociales par son universalité et sa quête de renaissance. Et comme nous l’avons toujours fait dans les grands moments de crise, c’est dans Rome que nous pouvons trouver notre identité et renforcer notre caractère.

« Ce qu’il y a d’éternel dans le transitoire. » — Charles Baudelaire

Il faut se souvenir de ces mots extraordinaires que Thucydide fait dire aux Corinthiens dans La Guerre du Péloponnèse, s’adressant aux Spartiates, à propos des Athéniens : « Quelle différence, quelle différence totale avec vous ! Ils aiment les innovations, sont prompts à concevoir et à réaliser ce qu’ils ont résolu ; vous, si vous vous entendez à sauvegarder ce qui existe, vous manquez d’invention et vous ne faites même pas le nécessaire. » (I, 70-71). Le caractère d’un peuple détermine la trajectoire d’un pays, sa capacité à se donner des élites et une masse entreprenante, créative.

Parce que la grande force de la romanité est son intense modernité. Modernité que le poète français Charles Baudelaire a sans doute le mieux définie comme « ce qu’il y a d’éternel dans le transitoire6 ». Il y a dans la romanité la volonté de toujours revenir à Rome pour se renouveler dans le présent, comme une recherche permanente d’une renaissance. Ainsi, dès le VIe siècle, le philosophe et politique Boèce appelait à continuer l’étude des classiques grecs et latins, Charlemagne a tenté de faire renaître l’Empire romain, les princes médiévaux se sont identifiés aux empereurs en revêtant leurs attributs, en reprenant leurs titulatures, et se sont imprégnés de romanité pour légitimer leur pouvoir. La Renaissance italienne et française a ensuite cherché à retrouver la romanité pour donner un nouveau souffle à l’Europe. Même la Révolution française se voulut dans ses débuts d’une nouvelle Rome. Les Allemands, habituellement si rétifs à la romanité, y ont plongé un temps, aboutissant au classicisme allemand. Toujours, Rome inspire le renouvellement, car elle est le point de repère. Elle est ce qu’il y a d’éternel dans le transitoire, source de modernité et de renaissance.

Lire aussi : Penser la puissance. Entretien avec Rémi Brague


1 César, Guerre des Gaules, IV, 2.
2 Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Criterion, 1992, Paris.
3 Ibid.
4 Pour une analyse géographique plus fine, il faudrait distinguer le nord et le sud de la France, plus méditerranéen et donc davantage romain.
5 Bismarck assumait cette opposition dans sa formule (1854) : « Catholique et ennemi de la Prusse sont des termes synonymes ». Ce qui se concrétisa par la politique du Kulturkampf.
6 Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, Michel Lévy frères, 1868.

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À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Journaliste