Le Kirghizistan à l’affiche. Les Jeux mondiaux nomades

2 septembre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Asie centrale (c) Conflits

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Le Kirghizistan à l’affiche. Les Jeux mondiaux nomades

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Pour ses 35 ans d’indépendance, le Kirghizistan accueille à Bichkek les Jeux mondiaux nomades et le sommet de l’OCS — vitrine du monde non-occidental.

Devant Poutine, Modi, Xi ou Erdoğan, Sadyr Japarov met en scène un État redevenu stable : PIB multiplié par près de 2,5 en quatre ans, chantiers partout.

Une croissance dopée par les réexportations vers la Russie — mais une dépendance structurelle et des sanctions européennes qui laissent la trajectoire à confirmer.

Par Denis Richard

Alors que la République kirghize fête 35 ans d’indépendance, le pays se trouve sous les feux des projecteurs du monde non-occidental, accueillant à Bichkek la 6e édition des Jeux mondiaux nomades et le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’occasion pour cet État montagneux, longtemps considéré comme politiquement instable, de s’affirmer.

Une cérémonie d’ouverture spectaculaire

Les Jeux mondiaux nomades ont été créés en 2014 au Kirghizistan avec pour objectif de sauvegarder et de promouvoir le patrimoine culturel et les sports traditionnels des peuples nomades du monde entier. Cinq éditions se sont tenues, les trois premières au Kirghizistan, puis en Turquie et au Kazakhstan.

La 6e édition prend des allures olympiques et change d’échelle par rapport aux précédentes. Dans la Bishkek Arena, un stade flambant neuf capable d’accueillir jusqu’à 51 000 spectateurs, 3 000 athlètes de 104 pays défilent devant le public et un parterre record de dirigeants étrangers. Devant Poutine, Modi ou encore Erdoğan, le Kirghizistan met en scène la nation kirghize dans une chorégraphie grandiose où quelque 2 000 danseurs et 300 cavaliers font revivre l’imaginaire nomade.

Bichkek, capitale éphémère du monde non-occidental

Asphalte neuf, un policier tous les 50 mètres le long des avenues bloquées à la circulation. Les commerces sont pour la plupart fermés. La capitale vit à l’heure du sommet annuel de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Cette organisation dominée par la Chine et la Russie réunit plusieurs grandes puissances du continent asiatique autour de la sécurité, de la coopération économique et de la coordination politique. Alors que l’organisation est souvent présentée en Occident comme un contrepoids à l’ordre international établi, jamais un sommet de l’OCS n’aura réuni des membres aussi directement engagés dans la confrontation avec des puissances occidentales : la Russie en guerre en Ukraine et l’Iran confronté militairement aux États-Unis et à Israël. Les dirigeants de l’OCS font d’ailleurs le choix de condamner explicitement les frappes dirigées contre l’Iran dans la déclaration finale du sommet.

« Jamais un sommet de l’OCS n’aura réuni des membres aussi directement engagés dans la confrontation avec des puissances occidentales. »

Pour la Russie, le Kirghizistan offre l’opportunité de mettre en scène son pivot asiatique et de chasser l’image d’un pays isolé. Bannis de la plupart des instances sportives internationales, les athlètes russes défilaient sous leur drapeau, salués par leur président, avant que Sadyr Japarov, le président kirghize, n’annonce que la prochaine édition des Jeux mondiaux nomades aurait lieu au Tatarstan, une république turcique de la Fédération de Russie. Vladimir Poutine a multiplié les rencontres bilatérales. Avec Xi Jinping, il réaffirme la solidité du partenariat sino-russe, pendant que Massoud Pezechkian salue « une relation stratégique » entre la Russie et l’Iran.

L’État bâtisseur

Pour Sadyr Japarov, ces deux événements internationaux d’envergure servent de démonstration de l’évolution du pays depuis son ascension au pouvoir en janvier 2021.

Depuis son indépendance, le Kirghizistan a connu trois révolutions, en 2005, 2010 et 2020, qui ont chacune provoqué la chute du chef de l’État. Sadyr Japarov doit lui-même son ascension à la dernière d’entre elles. Propulsé au sommet de l’État à la faveur de la crise d’octobre 2020, puis largement élu quelques mois plus tard, il rompt avec le modèle parlementaire et fait adopter en avril 2021 une nouvelle Constitution qui recentre le pouvoir autour de la présidence. Le retour de la stabilité devient l’un des marqueurs de son pouvoir.

Cette évolution politique s’accompagne d’une forte croissance économique. Le PIB nominal du pays est passé de 9,2 milliards de dollars en 2021 à 22,6 milliards en 2025. Une progression qui ne s’explique pas uniquement par l’inflation : l’économie kirghize a enregistré quatre années de croissance particulièrement soutenue — 9 % en 2022, 9 % en 2023, 11,5 % en 2024 et 11,1 % en 2025. En quatre ans, le PIB réel a progressé de près de moitié.

Les capacités financières de l’État kirghize, elles, ont triplé. Les recettes du budget sont passées de 210 milliards de soms en 2021 à 673 milliards en 2025. Dans le même temps, les investissements en capital fixe financés directement par l’État sont passés de moins de 5 milliards de soms en 2021 à plus de 90 milliards en 2025. Le pays est couvert de chantiers. Des projets autrefois jugés hors de portée de cette république montagneuse sont aujourd’hui engagés par l’État, à l’image de la ligne ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan ou du vaste complexe hydroélectrique Kambarata-1.

Indicateur 2021 2025
PIB nominal 9,2 Md$ 22,6 Md$
Recettes budgétaires 210 Md soms 673 Md soms
Investissements publics (capital fixe) < 5 Md soms > 90 Md soms
Touristes (visiteurs recensés) 1,34 million 5,31 millions

Pour autant, le Kirghizistan conserve une fiscalité légère, et cet enrichissement est en partie dû à une capacité accrue de prélever l’impôt : l’économie se formalise et les administrations se numérisent.

Au carrefour de nouveaux flux

Un constat que partagent tous les observateurs accoutumés de la République kirghize : le pays est devenu une destination prisée des touristes russes et occidentaux. Le nombre de visiteurs recensés par le secteur touristique est passé de 1,34 million en 2021 à 5,31 millions en 2025. Autant d’individus qui contribuent à faire connaître le Kirghizistan et à l’embellie économique du pays.

Depuis 2022, le Kirghizistan bénéficie également de la recomposition des échanges provoquée par la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales contre la Russie. Selon le FMI, l’élargissement des flux commerciaux et des activités de réexportation, accompagné d’importantes entrées de capitaux et de transferts financiers, a constitué l’un des principaux moteurs de la forte croissance kirghize. Le FMI estime qu’en 2024 les seules réexportations non enregistrées représentaient l’équivalent de 23 % du PIB kirghize, une grande partie des marchandises étant destinée au marché russe.

« Le Kirghizistan a su tirer parti des désordres qui l’entourent. »

Défis à venir

Si l’évolution du pays apparaît positive, reste à savoir si le Kirghizistan peut se maintenir sur cette trajectoire.

Suivant la tendance régionale, le Kirghizistan est parvenu à normaliser les relations avec l’ensemble de ses voisins, y compris le Tadjikistan, avec lequel la frontière commune a enfin été délimitée en 2025. Pourtant, des frictions commerciales persistent avec le Kazakhstan. Les contrôles renforcés côté kazakh provoquent régulièrement d’importantes files de poids lourds à la frontière, alors même que les deux pays appartiennent à l’Union économique eurasiatique et à son marché commun.

Ensuite, la stabilité politique reste à éprouver. Pendant cinq ans, le pouvoir a reposé sur le tandem formé par Sadyr Japarov et Kamchybek Tachiev, puissant patron des services secrets et longtemps considéré comme le deuxième homme du pays. Leur alliance, qui a contribué notamment à équilibrer les élites du nord et du sud du pays, a brutalement volé en éclats en février 2026 lorsque Japarov a limogé son ancien allié. Depuis, la rupture a pris une dimension judiciaire : accusé d’avoir préparé une prise de pouvoir par la force, Tachiev a été condamné en juillet à quatre ans de prison, assortis d’une mesure de probation, avant de faire appel. L’avenir dira si cette concentration du pouvoir sert ou dessert Japarov.

La République kirghize est aussi confrontée à une pression croissante de l’Union européenne. Estimant que le risque de contournement des sanctions antirusses par le territoire kirghize est devenu « systématique et persistant », Bruxelles a introduit des sanctions contre Bichkek. Plusieurs banques, entreprises et plateformes financières kirghizes sont visées et, depuis avril 2026, l’exportation de certaines machines-outils et de certains équipements de télécommunication vers le Kirghizistan est interdite. Toutefois, impossible de se détourner de la Russie : la dépendance kirghize est structurelle. En 2025, les transferts financiers des travailleurs kirghizes à l’étranger représentent encore plus de 14 % du PIB, et plus de 90 % des virements reçus proviennent de Russie.

Une démonstration réussie

Trente-cinq ans après son indépendance et trois révolutions plus tard, le Kirghizistan offre un nouveau visage : celui d’un État plus stable, plus riche et désormais capable de construire, d’attirer et de recevoir. La Bishkek Arena en est le symbole le plus visible : ce stade sorti de terre en deux ans ne sert pas seulement de décor aux Jeux mondiaux nomades, il matérialise l’ambition d’un pays désireux de se présenter comme un État moderne, ouvert et capable d’accueillir les grandes puissances. Pendant quelques jours, l’enceinte sportive et les salons de l’OCS ont placé cette république montagneuse au centre d’une partie du monde.

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