L’Espagne joue avec le feu : nouvelle géopolitique ibérique des mégafeux

10 septembre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : August 25, 2026, Barcelona, Spain: (Credit Image: © Jordi Boixareu/ZUMA Press Wire)/20260825_fap_b137_005/ZEUS/2608260113

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L’Espagne joue avec le feu : nouvelle géopolitique ibérique des mégafeux

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Les étés 2025 et 2026 marquent une bascule : quelques mégafeux concentrent désormais l’essentiel des destructions et débordent les moyens d’extinction espagnols.

Entre étincelle humaine et brasier climatique, déprise rurale et querelles entre communautés autonomes, l’Espagne découvre que la résilience ne se mesure plus au nombre d’avions, mais à sa capacité à ne pas devenir elle-même combustible.

Deux étés dans la fournaise

Les incendies des saisons 2025 et 2026 signalent une mutation du régime des flammes en Espagne : quelques mégafeux concentrent dorénavant l’essentiel des destructions outre-Pyrénées et dépassent parfois les capacités d’extinction.

En 2025, le pays a ainsi connu sa pire campagne en plus de trente ans, avec entre 360 000 et 400 000 hectares partis en fumée (dont 340 000 pour le seul mois d’août). Les 63 incendies de plus de 500 hectares ont représenté 96 % des surfaces calcinées, dont 85,3 % dans le quart nord-ouest. La province d’Orense a été l’épicentre du désastre : à Laroco, les flammes ont parcouru 44 879 hectares, ce qui constitue un record pour la Galice. De son côté, le feu d’Uña de Quintana, dans la province de Zamora, en a détruit 40 781 et tué deux civils. Enfin, à Benuza, dans la province de León, 32 596 hectares ont brûlé autour du site des Médulas, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Au total, neuf personnes ont péri, plus de 42 000 ont été évacuées et 108 000 confinées.

En 2026, environ 296 000 hectares ont déjà été détruits jusqu’à la fin du mois d’août. La surface brûlée a certes reculé d’environ 30 % sur un an, mais la létalité a augmenté. Le 9 juillet, à Los Gallardos, dans la province d’Almería, un feu de 5 200 hectares a piégé habitants et automobilistes, faisant quatorze morts et sept blessés graves : il s’agit du sinistre le plus meurtrier en Espagne depuis le début du siècle. Le 24 juillet, des foyers apparus dans la province d’Ávila et la Communauté de Madrid ont par ailleurs fusionné, progressé vers la province de Tolède et ravagé plus de 77 000 hectares, coupant des axes stratégiques, menaçant le complexe spatial de Robledo de Chavela et provoquant la première déclaration d’une urgence d’intérêt national pour un feu de forêt.

La commune de La Mierla, dans la Sierra Norte de la province de Guadalajara, a quant à elle perdu 35 000 hectares, là où Niebla, dans la province de Huelva, en a vu disparaître 38 000. On peut y ajouter la catastrophe de Vall de Uxó (province de Castellón), dans la chaîne d’Espadán, qui a ravagé 9 300 hectares : dans cette zone, 18 000 personnes ont de plus été évacuées. Avec un militaire de l’Unité militaire d’urgences (UME) mort à Riglos (province de Huesca), le bilan national s’élevait début septembre à quinze décès et à plus de 80 000 personnes évacuées ou confinées au cours de l’été. Bois, élevage, apiculture et tourisme ont subi plusieurs centaines de millions d’euros de pertes.

Feu (province) Année Surface Particularité
Laroco (Orense) 2025 44 879 ha Record pour la Galice
Uña de Quintana (Zamora) 2025 40 781 ha 2 civils tués
Benuza / Las Médulas (León) 2025 32 596 ha Site classé UNESCO menacé
Ávila-Madrid-Tolède 2026 > 77 000 ha 1re urgence d’intérêt national
Niebla (Huelva) 2026 38 000 ha
La Mierla (Guadalajara) 2026 35 000 ha Sierra Norte
Los Gallardos (Almería) 2026 5 200 ha 14 morts : le plus meurtrier du siècle
Vall de Uxó (Castellón) 2026 9 300 ha 18 000 évacués

L’étincelle humaine, le brasier climatique

Dans ce cadre, opposer pyromanes et changement climatique conduit à une fausse alternative. Plus de 90 % des départs de feu sont certes liés à l’activité humaine, tandis que la foudre et les orages secs n’en expliquent que 5 % à 10 %. Parmi les causes élucidées, les négligences et accidents pèsent de 68 % à 70 % (engins utilisés pendant les alertes climatiques, travaux électriques, écobuages mal maîtrisés, brûlage de résidus ou mégots). Les actes intentionnels représentent environ 24 % des dossiers.

« Opposer pyromanes et changement climatique conduit à une fausse alternative. »

L’étincelle ne détermine toutefois ni la vitesse, ni la puissance du feu. Selon World Weather Attribution et l’Institut national français de recherche agronomique (INRAE), en Europe, les conditions extrêmes de 2025-2026 ont été rendues au moins vingt fois plus probables par le réchauffement anthropique. À Vall de Uxó, la règle dite des « 30-30-30 » (plus de 30 °C, moins de 30 % d’humidité et plus de 30 km/h de vent) a ainsi été pulvérisée : 42 °C, 15 % d’humidité et des rafales de 50 à 60 km/h. Les canicules assèchent la biomasse pendant que la déprise agricole de l’Espagne rurale transforme les massifs en réservoirs de combustible.

Quand le feu fabrique sa propre météo

Il faut ajouter à ce panorama que les incendies de sixième génération produisent une colonne convective capable de former des pyrocumulonimbus. Or, son effondrement provoque des rafales erratiques dépassant 80 km/h et projette des braises à plusieurs kilomètres. Le feu crée donc en partie sa propre météo.

« Le feu crée donc en partie sa propre météo. »

Une attaque directe des incendies par les pompiers n’est possible que jusqu’à une puissance d’environ 3 000 à 4 000 kilowatts par mètre de front, mais un mégafeu dépasse couramment 10 000 kW/m… et peut atteindre 60 000 à 100 000 kW/m. Dans ce contexte, l’eau larguée par les Canadair se vaporise avant d’atteindre la végétation et le front peut avancer de 5 à 8 km/h. Il ne s’agit alors plus d’éteindre, mais d’anticiper, d’évacuer et de défendre les agglomérations.

Communautés autonomes : quand l’union fait défaut

Les campagnes des deux derniers étés ont également mis à nu les ambiguïtés de l’organisation territoriale espagnole. Aux niveaux 0 et 1, une communauté autonome dirige seule les opérations ; au niveau 2, elle reçoit les Canadair du 43e Groupe et l’appui de l’UME sans pour autant céder le commandement ; au niveau 3, le ministre de l’Intérieur transfère la direction de l’extinction à l’État. Pourtant, les présidents régionaux hésitent à réclamer ce dernier niveau, perçu comme un aveu d’impuissance.

Lors du récent feu Ávila-Madrid-Tolède, l’activation dudit niveau par l’ordre INT/748/2026 a donc constitué une première historique, mais a déclenché par la même occasion un conflit concernant les responsabilités politiques en la matière. Se greffent à tous ces problèmes des protocoles radio incompatibles entre les acteurs et des budgets préventifs inégaux entre communautés autonomes.

L’Espagne possède cependant des atouts reconnus : brigades de renforts des feux de forêt (BRIF), autonomie logistique de l’UME, expertise de la fondation Pau-Costa pour la prévention des incendies, cartographie mise en œuvre par le programme européen Copernicus et déploiement de drones thermiques.

Éteindre en hiver pour survivre en été

En réalité, plus de 80 % des crédits régionaux dans le domaine restent absorbés par l’extinction estivale alors qu’un incendie se prévient avant tout en hiver. Beaucoup de pompiers forestiers espagnols ne sont ainsi employés que trois ou quatre mois dans l’année, ce qui entraîne une rotation des équipes et une perte d’expérience. En outre, la controverse à ce sujet est devenue profondément idéologique : le Parti populaire (droite classique) et Vox (droite « radicale ») accusent les règles environnementales mises en place par l’exécutif socialiste de Pedro Sánchez et le pacte vert européen d’entraver l’entretien des forêts. De leur côté, le Parti socialiste ouvrier espagnol (gauche classique), Sumar (gauche « radicale ») et les organisations non gouvernementales incriminent le dérèglement climatique, la précarisation des brigades de pompiers et certaines baisses de moyens au niveau régional.

Des solutions existent pourtant. Le réseau andalou RAPCA (Réseau des zones de pâturages coupe-feux d’Andalousie) rémunère par exemple plus de 200 bergers et mobilise 100 000 herbivores pour entretenir 15 000 hectares visant à freiner les feux, le tout à un coût proche du tiers de celui du gyrobroyage (technique d’entretien des terrains qui consiste à couper et broyer finement herbes hautes, broussailles, ronces et petits arbustes à l’aide d’un engin appelé « gyrobroyeur »). Les vignes, oliveraies et vergers fragmentent également les massifs, là où les pins, eucalyptus, cistes et ajoncs accélèrent le feu par leurs huiles, résines ou litières sèches. Au contraire, les chênes-lièges, chênes verts et cyprès lui résistent mieux. En 2012, une parcelle de cyprès était ainsi restée presque intacte au milieu des 20 000 hectares brûlés à Andilla (Communauté de Valence).

France-Espagne : un même feu, deux modèles

En 2026, la France a pour sa part perdu près de 100 000 hectares. Parti de travaux à Saumos, le mégafeu des Landes de Gascogne en a détruit à lui seul 47 000, entraîné l’évacuation de 36 000 habitants de la région du cap Ferret, blessé 88 pompiers et rasé plus de 240 bâtiments, sans toutefois tuer de civil. Les assureurs ont chiffré les dommages à 500 millions d’euros pour un total de 25 000 sinistres. Dans ce cadre, la chaîne de commandement centralisée et les évacuations massives ont contrasté avec l’habitat rural espagnol, dispersé et difficile à protéger.

La France demeure cependant vulnérable : son attaque massive contre le feu dans les dix premières minutes perd son efficacité lorsque les départs se multiplient. De plus, les effectifs de l’Office national des forêts (ONF) sont passés de 15 000 agents en 1985 à 8 055 en 2025. La simultanéité des crises a aussi montré les limites du réseau européen rescEU, puisqu’aucun État ne peut prêter durablement ses avions s’il doit défendre ses propres fronts.

Des cendres à la résilience

Outre-Pyrénées, le sentiment d’abandon des campagnes par les différents niveaux administratifs nourrit de son côté les rumeurs selon lesquelles les incendies serviraient opportunément des projets immobiliers, miniers, solaires ou éoliens. L’article 50 de la loi espagnole sur les forêts interdit pourtant tout changement d’usage pendant au moins trente ans après un feu de forêt. Il est vrai que, depuis 2015, une exception existe pour les projets déclarés d’intérêt public majeur, mais elle exige une loi spécifique, exclut les forêts publiques et impose une compensation écologique. Aucun grand projet énergétique n’a finalement emprunté cette voie sur une parcelle brûlée.

Ajoutons que le classement en zone gravement touchée par une urgence de protection civile ouvre le droit à des aides, des allègements fiscaux, des exonérations sociales et des dispositifs d’activité partielle. L’État espagnol peut même financer jusqu’à 50 % de la remise en état des infrastructures communales dégradées. Outre-Pyrénées, la restauration après les feux consiste essentiellement à stabiliser les versants, à extraire le bois favorisant les ravageurs, puis à privilégier la régénération naturelle ou des reboisements mixtes.

Cependant, en Espagne, la rupture doit désormais précéder les flammes : il faudrait consacrer au moins 50 % des budgets à la prévention hivernale, stabiliser les brigades toute l’année, déclencher le niveau 3 selon des critères objectifs et généraliser les mosaïques agro-sylvo-pastorales, moins propices à l’extension des incendies. Il convient également d’anticiper les risques sanitaires liés aux particules fines et aux fumées toxiques. En résumé, face à des feux qui dépassent les moyens d’extinction, la résilience ne se mesure plus au nombre d’avions mobilisés, mais à la capacité d’un territoire à ne pas devenir lui-même combustible.

« La résilience ne se mesure plus au nombre d’avions mobilisés, mais à la capacité d’un territoire à ne pas devenir lui-même combustible. »

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).