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De 1284 à 1797, la République de Venise n’a jamais modifié le poids ni le titre de sa monnaie d’or : aucun autre État européen n’approche de cette constance.
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Elle n’a pas davantage accordé d’exemption fiscale à sa noblesse — une vertu remarquable, et qui n’en était pas une : elle découle d’une structure de pouvoir, non d’une doctrine.
Une pièce qui ne bouge pas
Vers 1194, Enrico Dandolo étant doge, Venise frappe le grosso, un peu plus de 2 grammes d’argent presque pur destiné au commerce du Levant, où on l’appellera le matapan. Le dessin est emprunté à Byzance : saint Marc remet la bannière au doge agenouillé, le Christ trône au revers. Une république marchande qui copie le monnayage de Constantinople pour aller concurrencer Constantinople sur ses propres marchés : l’ironie n’a échappé à personne, et surtout pas aux Byzantins.
La pièce d’or vient plus tard, en 1284, sous Giovanni Dandolo. Florence avait ouvert la voie trente-deux ans plus tôt avec le florin. Venise ne cherche pas à faire différent : elle aligne exactement sa pièce sur la florentine, 3,545 grammes d’or à 24 carats, pour que les deux circulent ensemble sans calcul de change. L’originalité est ailleurs. La légende du revers porte Sit tibi, Christe, datus quem tu regis iste ducatus, « Que te soit donné, ô Christ, ce duché que tu gouvernes ». Du dernier mot, ducatus, la pièce a tiré son nom, le ducat. À partir de 1543, quand le ducat devient une monnaie de compte, la pièce d’or prend le nom de zecchino, du mot Zecca qui désigne l’hôtel des monnaies où Venise stocke ses pièces. Le français en fera plus tard le sequin et, par ressemblance de forme, la paillette cousue sur une robe.
Entre 1284 et 1797, soit 513 ans, ni le poids ni le titre ne varient. Pas de rognage, pas de refonte à titre réduit, pas de dévaluation. La comparaison est cruelle pour la France : la livre tournois contenait environ 80 grammes d’argent au XIIIe siècle et moins de 5 grammes à la veille de 1789. Frederic Lane et Reinhold Mueller, dont l’ouvrage reste la référence, ont établi la série pièce par pièce.
La Zecca elle-même dit quelque chose de cette obsession. Jacopo Sansovino la reconstruit à partir de 1536, sur la Piazzetta, à côté de la Libreria qu’il élève au même moment. Autant la bibliothèque est ornée, autant l’hôtel des monnaies est sévère : bossages, fer, pierre, et pas un morceau de bois à l’intérieur, contre l’incendie et contre le vol. On y voit aujourd’hui les salles de lecture de la Marcienne.
Emprunter plutôt qu’altérer
Reste à financer un État qui fait la guerre. Venise en a fait beaucoup : contre Gênes, contre les Ottomans, contre les puissances italiennes, et la guerre coûte cher — les galères, les mercenaires, les places fortes de Dalmatie. Puisque la monnaie est intouchable, il faut trouver l’argent ailleurs.
La solution est en place dès le XIIIe siècle. La République consolide sa dette dans ce qu’on appellera le Monte : des emprunts forcés, les imprestiti, répartis sur les citoyens aisés selon un estimo de leur fortune, portant intérêt. Le point décisif est que les parts sont négociables. On les achète et on les revend au Rialto, à un cours qui monte quand la guerre tourne bien et qui s’effondre quand elle tourne mal. Un marché secondaire de la dette publique existe donc à Venise trois siècles avant Amsterdam, et il fonctionne comme un baromètre politique : le prix des titres dit, jour après jour, ce que les Vénitiens pensent réellement des chances de leur République. Gino Luzzatto en a reconstitué les cours.
Le même esprit produira, plus tard, les banques publiques. Le Banco della Piazza di Rialto ouvre en 1587, le Banco del Giro en 1619 ; on y paie par écriture, sans qu’une pièce se déplace. Amsterdam suivra en 1609. À cette monnaie stable est lié un système fiscal, lui aussi original.
L’impôt sans privilège
La fiscalité vénitienne repose d’abord sur des impôts indirects. Douanes et dazi — accises sur le vin, la farine, la viande, le bois — fournissent l’essentiel des recettes, et l’assiette est en partie fabriquée par le droit : l’obligation d’escale contraint les marchandises circulant en Adriatique à transiter par Venise et à y acquitter les droits, sous peine de saisie. On ne se contente pas de taxer un trafic ; on le force à passer devant le percepteur. C’est peu coûteux à administrer et cela convient à un État qui sait exactement où passent les biens.
S’y ajoute le sel. Le Magistrat au Sel contrôlait les salines de Chioggia et, surtout, l’achat et la revente du sel dans toute l’Italie du Nord. Jean-Claude Hocquet a montré le circuit : la rente du monopole finançait les bâtiments publics, et une prime versée à tout navire rapportant du sel subventionnait le fret, donc la marine marchande. Une taxe qui entretient l’outil produisant la richesse taxée. Les archives de la Zecca et celles du Sel sont conservées aux Frari, où l’on peut encore les consulter.
L’impôt direct arrive en 1463 avec la decima, un dixième sur les revenus des biens immobiliers. Il est assis sur des déclarations que les contribuables devaient déposer, les condizioni di decima, révisées à plusieurs reprises et qui constituent aujourd’hui l’une des plus belles sources de l’histoire économique européenne : on y lit, maison par maison, ce que possédait chaque famille. Une tansa frappait par estimation les fortunes mobilières et commerciales, plus difficiles à saisir.
Et le patriciat payait. Il n’existait à Venise aucune exemption fiscale de noblesse. Les mêmes hommes qui votaient la decima au Sénat la déclaraient sur leurs palais et leurs terres. Le clergé, lui, contestait âprement d’y être soumis, et ce contentieux figure parmi les causes réelles de l’interdit lancé par Paul V en 1606. Luciano Pezzolo a montré que la pression fiscale vénitienne, rapportée à la richesse, n’était pas légère ; elle était simplement répartie autrement qu’ailleurs.
Pourquoi ils ne pouvaient pas tricher
La vertu des gouvernants n’explique rien, et les patriciens vénitiens n’étaient pas meilleurs que les officiers du roi de France. Deux mécanismes rendaient la tricherie impraticable.
Le premier tient à l’ouverture. Un marchand mamelouk d’Alexandrie, un drapier de Bruges, un banquier d’Augsbourg ne sont pas tenus d’accepter la monnaie vénitienne ; ils la prennent parce qu’elle est bonne, et ils la pèseraient au premier soupçon. Un sujet du roi de France, lui, ne peut pas refuser la livre tournois. Une économie ouverte discipline son émetteur ; une économie fermée l’affranchit. Altérer le zecchino aurait revenu à saborder l’instrument même de la puissance vénitienne, qui était la confiance.
Le second mécanisme est plus profond, et il vaut aussi pour l’impôt. À Venise, le débiteur, le créancier, le contribuable et le législateur sont les mêmes hommes. Les patriciens qui souscrivaient les emprunts forcés siégeaient au Sénat qui votait ces emprunts, et déclaraient la decima que ce même Sénat instituait. Dévaluer revenait à s’exproprier soi-même ; s’exonérer revenait à reporter la charge sur des sujets dont on avait besoin qu’ils restent tranquilles. Le roi de France, à l’inverse, dévaluait au détriment de créanciers qui ne votaient pas et taxait des ordres qui n’avaient pas voix au chapitre — les États généraux ne furent plus réunis de 1614 à 1789. La différence n’est pas de moralité ; elle est de structure : dans un cas ceux qui décident supportent le coût de leur décision, dans l’autre non.
Une assemblée composée de contribuables ne se taxe pas lourdement. Surtout, la terre ferme échappait largement à l’effort. Chaque ville soumise avait, par son acte de dédition, conservé ses statuts et son système de perception, et négociait une contribution globale ; les dazi locaux étaient souvent affermés à des adjudicataires privés. Politiquement, l’arrangement fut d’une grande habileté — il explique pour une bonne part la fidélité des sujets après le désastre d’Agnadello en 1509. La terre ferme avait intérêt à être rattachée à Venise, car les impôts y étaient légers et son autonomie fiscale grande. Venise a su utiliser le levier fiscal comme outil d’adhésion à son autorité.
Mais au XVIIIe siècle, les choses ont quelque peu changé, sans que Venise ne modifie son système fiscal. La terre ferme était la partie riche de l’État et restait sous-imposée, tandis que la République vivait de droits de douane assis sur un commerce en recul. Les rentrées d’argent ont donc commencé à s’amenuiser, mais Venise n’avait pas vraiment la possibilité de modifier son système fiscal.
La guerre de Candie, de 1645 à 1669, a montré les limites du système. Vingt-quatre ans de siège autour de Candie, une flotte à entretenir, et une trésorerie qui craque. Faute de pouvoir lever davantage, le Sénat se résout à vendre ce qu’il lui restait de rare : l’entrée au patriciat, 100 000 ducats la famille. Une centaine de maisons y sont ainsi agrégées. Le vieux patriciat ne le leur a jamais pardonné et distinguait encore, un siècle plus tard, les maisons anciennes de celles qu’il appelait « faites pour de l’argent ».
Les réformateurs de la fin du XVIIIe siècle, autour du procurateur Andrea Tron, ont dit tout cela sans être entendus. Venise n’a pas manqué de ressources parce qu’elle taxait trop ; son système fiscal, conçu pour un empire maritime, n’a jamais été refait pour l’État territorial qu’elle était devenue. En mai 1797, quand Bonaparte se présente, la République n’a ni armée ni volonté. Le Grand Conseil vote sa propre abolition.
Il reste de tout cela une leçon dont nos débats feraient bien de s’emparer. La bonne monnaie et l’impôt consenti ne sont pas des choix de sagesse que l’on peut recommander aux gouvernants ; ce sont les produits d’une architecture où celui qui décide est aussi celui qui paie. Venise a tenu 513 ans parce que cette architecture tenait. Elle est morte de n’avoir pas su la refaire quand le monde a changé.
Sources et références : Frederic C. Lane et Reinhold C. Mueller, Money and Banking in Medieval and Renaissance Venice, Johns Hopkins University Press, 1985-1997 ; Gino Luzzatto, Storia economica di Venezia dall’XI al XVI secolo ; Jean-Claude Hocquet, Le Sel et la fortune de Venise ; Luciano Pezzolo, Il fisco dei veneziani. Finanza pubblica ed economia tra XV e XVII secolo ; Frederic C. Lane, Venise, une république maritime. Les condizioni di decima et les registres de la Zecca sont conservés à l’Archivio di Stato di Venezia, aux Frari.
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