Par Fabrizio Floris
- Un régime peut-il changer de date de naissance ? Pour Mamadi Doumbouya, la question est devenue institutionnelle, diplomatique et, depuis quelques jours, médiatique.
- Après que France 24 a qualifié le président guinéen de « président putschiste », la Haute Autorité de la Communication a interdit la diffusion de la chaîne en Guinée et retiré les accréditations de ses journalistes.
- Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si le qualificatif était journalistiquement approprié, mais de comprendre pourquoi, cinq ans après le coup d’État, ce mot est devenu politiquement si intolérable.
Deux dates pour un même pouvoir
Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir par la force. Le 5 septembre 2021, les forces spéciales qu’il commandait renversaient Alpha Condé, président depuis 2010, qui avait obtenu l’année précédente un troisième mandat controversé après une modification constitutionnelle. Le commandant des forces spéciales devenait alors le chef de la transition. Cette origine militaire ne relevait pas seulement de l’architecture institutionnelle du nouveau régime. Elle était également perceptible dans la vie quotidienne de Conakry. Lors d’un séjour dans la capitale en 2025, les barrages, les hommes armés et les véhicules militaires ponctuaient l’espace urbain. Alors que je marchais dans une rue apparemment ouverte à la circulation, des gendarmes m’arrêtèrent. L’un d’eux m’expliqua que je me trouvais devant ce qu’il appelait la « prison des dissidents politiques », une zone dans laquelle, selon lui, je n’aurais pas dû pénétrer. Sans documents sur moi, je fus retenu pendant près d’une demi-heure tandis que le militaire insistait sur la gravité de mon infraction et réclamait un paiement. L’épisode était mineur. Il révélait néanmoins quelque chose que les formules institutionnelles rendent difficilement visible : dans la Guinée de la transition, le pouvoir militaire n’existait pas seulement au sommet de l’État. Il s’inscrivait aussi dans la quotidienneté de la capitale, dans le contrôle de l’espace et dans la possibilité de déterminer qui pouvait le traverser et à quelles conditions. Mais la Guinée de 2026 ne veut plus être celle du 5 septembre 2021. Une nouvelle Constitution, approuvée par référendum en septembre 2025, a ouvert la voie à la candidature de Doumbouya à l’élection présidentielle du 28 décembre. Selon les résultats définitifs proclamés par la Cour suprême, il a obtenu 86,72 % des suffrages. Le scrutin s’est toutefois déroulé dans un paysage politique profondément transformé pendant les années de transition. Plus de cinquante partis avaient été dissous ; plusieurs figures majeures de l’opposition étaient exclues de la compétition ou en exil ; les principales forces d’opposition avaient appelé au boycott. Deux lectures du même scrutin se sont ainsi opposées. Pour le pouvoir, l’élection marque le retour à l’ordre constitutionnel. Pour ses adversaires, elle ne suffit pas à effacer les conditions politiques dans lesquelles elle a été organisée. Sur le plan international, en revanche, le changement est réel. L’Union africaine a félicité Doumbouya après la proclamation des résultats définitifs. Quelques semaines plus tard, le président de la Commission estimait que l’adoption de la nouvelle Constitution et l’élection présidentielle avaient effectivement ramené le pays à l’ordre constitutionnel. L’Assemblée de l’Union africaine a ensuite considéré le scrutin du 28 décembre comme mettant fin à la situation de changement anticonstitutionnel de gouvernement. La normalisation institutionnelle a donc eu lieu. Mais normaliser un régime ne signifie pas nécessairement parvenir à modifier le vocabulaire utilisé pour le décrire. En mai 2026 encore, plusieurs mois après l’élection présidentielle, la fiche officielle consacrée à la Guinée par le ministère français des Affaires étrangères indiquait : « Nature du régime : Junte militaire » et présentait Mamadi Doumbouya comme « Président de la transition ». Le décalage est révélateur. Les institutions peuvent déclarer une transition terminée tandis que les catégories forgées pendant cette transition continuent de circuler. C’est précisément ici que le mot utilisé par France 24 acquiert toute sa portée. Qualifier aujourd’hui Doumbouya de « président putschiste », c’est faire tenir dans une même expression deux sources différentes de légitimité : celle de 2021, produite par la force militaire, et celle que le pouvoir revendique depuis 2025, produite par les urnes. Pour Conakry, la seconde doit désormais se substituer à la première. Pour l’opposition, au contraire, l’élection ne peut effacer ni l’origine du régime ni les conditions dans lesquelles la compétition politique s’est déroulée. La bataille autour d’un adjectif devient ainsi une bataille autour de la périodisation du régime. Quelle est la véritable date de naissance du pouvoir actuel : le 5 septembre 2021 ou le 28 décembre 2025 ?
Sortir du putsch sans sortir de la France
Cette bataille serait moins singulière si elle s’inscrivait dans la trajectoire suivie par les autres régimes militaires apparus récemment en Afrique de l’Ouest. Mais la Guinée occupe une position particulière. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les coups d’État ont progressivement débouché sur un réalignement géopolitique. La rupture avec l’ordre politique antérieur s’est accompagnée d’une confrontation avec Paris, d’un rapprochement avec Moscou et de la construction de l’Alliance des États du Sahel. Conakry a choisi une autre voie. Doumbouya est lui aussi un militaire arrivé au pouvoir par un coup d’État, mais la rupture de l’ordre constitutionnel n’a pas été transformée en rupture avec la France. La coopération franco-guinéenne s’est poursuivie, y compris dans le domaine militaire. Des officiers guinéens continuent d’être formés en France et les relations de défense entre les deux pays n’ont pas connu la rupture observée au Sahel. Dans le même temps, Conakry entretient des relations avec les régimes militaires sahéliens et a continué à permettre le transit des marchandises vers le Mali. Sa diplomatie cherche moins à choisir un camp qu’à conserver une capacité de relation avec des partenaires différents. Cette position possède également une profondeur historique. Contrairement à plusieurs anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest, la Guinée n’appartient pas à la zone franc CFA et n’abrite pas de base militaire française. Surtout, la grande rupture symbolique avec l’ancienne puissance coloniale appartient déjà à son histoire nationale. En 1958, la Guinée de Sékou Touré fut la seule colonie française d’Afrique subsaharienne à rejeter la Communauté proposée par Charles de Gaulle et à choisir l’indépendance immédiate. Conakry peut donc construire un discours de souveraineté sans devoir nécessairement le fonder sur une nouvelle confrontation avec Paris. C’est ce qui distingue profondément Doumbouya des régimes de l’Alliance des États du Sahel : il cherche à sortir de la condition de putschiste sans sortir de la relation avec la France.
Le paradoxe France 24
C’est ici que l’interdiction de France 24 devient particulièrement révélatrice. La Guinée ne suit pas le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans la construction d’une légitimité explicitement antifrançaise. Elle entretient au contraire une relation substantielle avec Paris. Pourtant, face à France 24, Conakry utilise un instrument déjà employé par les régimes militaires sahéliens : l’interdiction de diffusion. Le geste est similaire ; sa fonction politique est différente. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les conflits avec les médias français se sont inscrits dans une confrontation plus générale avec la France et dans une redéfinition des alliances internationales. En Guinée, l’enjeu paraît être ailleurs. Il ne s’agit pas tant d’expulser la France du récit national que de contrôler la manière dont la transformation du régime est racontée. C’est pourquoi le conflit avec France 24 touche au cœur du processus de normalisation politique engagé par Doumbouya. Pour que la transition soit véritablement terminée, il ne suffit pas d’organiser une élection, d’obtenir une reconnaissance internationale ou de retrouver sa place dans les institutions régionales. Il faut aussi parvenir à imposer une nouvelle temporalité politique. Le coup d’État doit devenir du passé. Or les mots peuvent empêcher cette opération.
Gouverner le passé
La réaction de la HAC révèle ainsi un paradoxe. Si l’élection présidentielle de décembre 2025 a mis fin à la transition institutionnelle, pourquoi le rappel du coup d’État de 2021 reste-t-il suffisamment sensible pour provoquer l’interdiction d’un média international ? La réponse tient peut-être à la différence entre terminer une transition et terminer le récit de la transition. Les institutions peuvent changer plus vite que les catégories politiques. L’enjeu dépasse d’ailleurs la politique intérieure. La Guinée occupe une position stratégique croissante. Elle dispose d’immenses réserves de bauxite et le développement du gigantesque gisement de fer de Simandou transforme son poids économique. La Chine, la France, la Russie, les pays du Golfe et d’autres acteurs ont des raisons différentes de maintenir des relations avec Conakry. Dans cet environnement, présenter la Guinée comme un État stabilisé, revenu à l’ordre constitutionnel et capable d’assurer la continuité de ses institutions possède une valeur diplomatique et économique. Mais la légitimité internationale ne dépend pas seulement des institutions. Elle dépend aussi des catégories par lesquelles ces institutions sont décrites. Un coup d’État est un événement. « Putschiste » est une identité. C’est précisément cette transformation d’un événement passé en caractéristique présente que Conakry cherche désormais à contester. L’affaire France 24 montre ainsi quelque chose de plus général sur les régimes issus de coups d’État : leur normalisation ne consiste pas seulement à organiser des élections ou à obtenir une reconnaissance diplomatique. Elle suppose aussi une lutte pour déterminer à partir de quel moment leur histoire doit être racontée. Mamadi Doumbouya ne peut pas modifier la manière dont il est arrivé au pouvoir le 5 septembre 2021. Il peut en revanche tenter de décider à quel moment cette date doit cesser de définir politiquement ce qu’il est. La bataille autour du mot « putschiste » porte peut-être précisément sur cette frontière : non pas effacer le coup d’État de l’histoire guinéenne, mais parvenir à le conjuguer définitivement au passé.
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