<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Ceuta et Melilla : la Couronne espagnole fait front

15 octobre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Détroit de Gibraltar (c) Conflits

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Ceuta et Melilla : la Couronne espagnole fait front

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  • Les 13 et 14 octobre 2026, le roi Felipe VI et la reine Letizia se rendent à Ceuta et Melilla, après l’entrée de plus de 72 000 clandestins à Ceuta fin juillet.

  • Une visite préparée avant l’été, devenue réaffirmation de souveraineté et test de solidarité européenne, sans fermer la porte au dialogue avec Rabat.

Un déplacement stratégique

La visite du roi d’Espagne, Felipe VI, et de son épouse, la reine Letizia, à Ceuta et Melilla, les 13 et 14 octobre 2026, aurait pu n’être qu’une étape protocolaire. Elle est toutefois devenue un geste politique majeur après l’entrée de plus de 72 000 immigrés clandestins à Ceuta les 30 et 31 juillet derniers, dans une ville qui compte environ 84 000 habitants. Préparé avant l’été, le déplacement a pris la forme d’une réaffirmation de la souveraineté espagnole et de la solidarité européenne tout en maintenant ouverte la voie du dialogue avec Rabat.

Une crise qui déborde la frontière

Un tel afflux a de fait saturé les capacités d’accueil et bouleversé la vie quotidienne de l’enclave. Le bilan humain demeure controversé : les premières estimations espagnoles évoquaient 80 à 95 morts alors que des organisations de défense des droits humains ont avancé jusqu’à 141 victimes. La majorité des immigrés a ensuite regagné le Maroc ou a été renvoyée ; au 1ᵉʳ août, 48 300 à 50 000 retours étaient ainsi rapportés tandis que plusieurs milliers de personnes se trouvaient encore à Ceuta au début du mois de septembre. Au cimetière musulman de Sidi Embarek, où les souverains se sont recueillis le 13 octobre, des tombes anonymes marquées d’un numéro rappellent le prix humain du drame.

Les causes de cette arrivée sont elles aussi discutées, car des rumeurs diffusées sur TikTok et Discord ont semble-t-il fait croire à une ouverture de la frontière. À Madrid, des voix ont également accusé les autorités marocaines d’avoir laissé faire, voire d’avoir instrumentalisé les flux, bien que le gouvernement espagnol ait affirmé ne pas disposer de preuve publique d’une opération orchestrée par Rabat. L’idée d’une « attaque hybride » de la part du Royaume chérifien est ainsi devenue un diagnostic sécuritaire hautement polémique autant qu’un enjeu de politique intérieure.

Détroit de Gibraltar (c) Conflits

L’Union européenne (UE) elle-même s’est saisie de l’affaire. Le 17 septembre, le Parlement européen a adopté une résolution sur ces fameuses « attaques hybrides » et la manipulation des clandestins à Ceuta, réaffirmant la souveraineté espagnole des deux villes et appelant à protéger les frontières extérieures. De son côté, l’Italie a renouvelé ses contrôles ciblés sur les voyageurs non européens arrivant d’Espagne par avion ou par mer. Seules frontières terrestres de l’UE avec l’Afrique, les villes autonomes de Ceuta et Melilla sont par conséquent devenues une épreuve de solidarité européenne face aux pressions migratoires.

Une souveraineté inscrite dans l’histoire

La revendication marocaine sur ces territoires est ancienne puisque Rabat présente Ceuta et Melilla comme des territoires occupés alors que Madrid invoque leur intégration historique. Melilla est en effet espagnole depuis 1497 alors que Ceuta, conquise par le Portugal en 1415, est restée liée à la Couronne espagnole après la restauration de l’indépendance portugaise. Le traité de Lisbonne, signé en 1668, a confirmé ce statut. En 1956, à l’indépendance du Maroc, les deux cités appartenaient donc à l’Espagne depuis plusieurs siècles.

Malgré tout, en 1975, le Maroc a demandé à l’Organisation des Nations unies (ONU) de considérer les deux enclaves comme des territoires à décoloniser, même si elles ne figurent aujourd’hui pas sur la liste onusienne des zones non autonomes dans le monde.

Par ailleurs, leur statut d’autonomie, adopté en 1995, les dote d’une assemblée, d’un président et d’un conseil de gouvernement sans leur accorder les mêmes compétences que les dix-sept communautés autonomes espagnoles. La visite royale d’octobre 2026 s’inscrit ainsi dans l’organisation constitutionnelle espagnole et non dans une relation avec des possessions extérieures.

Date Ceuta et Melilla, repères
1415 / 1668 Ceuta conquise par le Portugal, puis liée à l’Espagne ; statut confirmé par le traité de Lisbonne
1497 Melilla devient espagnole
1956 Indépendance du Maroc ; les deux enclaves restent espagnoles
1975 Le Maroc saisit l’ONU (territoires « à décoloniser »)
1995 Statut d’autonomie : assemblée, président, conseil de gouvernement

Une visite attendue, un geste calculé

Depuis son accession au trône espagnol, en juin 2014, Felipe VI avait entrepris de visiter toutes les communautés et villes autonomes du pays à intervalles réguliers. Ceuta et Melilla étaient toutefois les deux seuls territoires nationaux à n’avoir pas encore reçu le couple royal. Le roi a lui-même confirmé que le voyage était prévu avant la crise migratoire estivale. Celle-ci en a néanmoins transformé la portée : placé dans la foulée de la fête nationale espagnole (célébrée le 12 octobre, en commémoration de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique), le voyage a prolongé jusqu’aux deux enclaves le symbole d’unité espagnole traditionnellement associé à cette date.

Le geste s’est aussi joué par la logistique car, pour la première fois depuis le retour à la démocratie, en 1975, un chef de l’État espagnol a passé la nuit à Ceuta, plus précisément au parador (grand hôtel historique) de la ville, avant de gagner Melilla le lendemain. Le précédent voyage royal sur place remontait à 2007, sous le règne de Juan Carlos (1975-2014) et de son épouse, la reine Sophie.

En dépit du caractère historique de ce déplacement, le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez (conscient de son impopularité sur place après sa réaction tardive à la crise migratoire), n’a pas accompagné les souverains. Ce sont ainsi les ministres Ángel Víctor Torres (en charge de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique) et Elma Saiz (porte-parole de l’exécutif ainsi que responsable de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations) qui se sont tenus à leurs côtés respectivement à Ceuta et Melilla.

Rabat, entre silence et pression

En 2007, le Maroc avait formellement condamné la visite de Juan Carlos dans ces villes qu’il considère comme relevant de sa souveraineté et avait rappelé dans la foulée son ambassadeur à Madrid. En octobre 2026, au contraire, les autorités marocaines n’ont pas protesté officiellement contre le déplacement de Felipe VI. Ce silence reste cependant relatif puisque, quelques jours auparavant, le roi Mohammed VI avait déclaré que le modèle de coopération migratoire avec l’Espagne avait atteint ses limites. À Fnideq, près de Ceuta, les forces du Royaume chérifien ont également renforcé leur dispositif afin d’empêcher une manifestation contre le souverain espagnol.

Ceuta (c) AFP

La contestation s’est davantage exprimée dans la presse et sur les réseaux sociaux, où des voix nationalistes ont dénoncé une attitude « coloniale » de la part de Madrid. La pression marocaine s’exprime aussi sur le front économique étant donné que les responsables locaux de Ceuta et Melilla continuent de dénoncer l’absence de normalisation de la douane commerciale, fermée par Rabat depuis 2025. Le déplacement a par conséquent révélé une relation bilatérale faite de prudence officielle mais aussi de sources de tension.

Le roi au plus près des habitants

À Ceuta, des milliers d’habitants ont accueilli Felipe VI et Letizia sous les drapeaux espagnols. Après un passage par le palais de l’Assemblée locale, les souverains se sont recueillis à Sidi Embarek avec des représentants musulmans, juifs, hindous et catholiques puis ont visité une école publique. Ces gestes associaient sciemment la défense de la souveraineté à la reconnaissance des victimes et à la diversité locale, alors que près de 40 % de la population de Ceuta professe l’islam.

Quant à Melilla, des centaines d’habitants y attendaient depuis l’aube sur la place d’Espagne. Le parcours des souverains jusqu’à l’Assemblée locale, ponctué d’arrêts auprès de la foule, a de fait duré près de quarante minutes. Le maire-président, Juan José Imbroda, a remis au roi le bâton de commandement et les clés d’or de la ville. Au collège Pintor Eduardo Morillas, Felipe VI et son épouse ont découvert un dispositif d’accompagnement d’élèves atteints de troubles du spectre autistique. La venue royale répondait avant tout au sentiment d’isolement exprimé après un été très tendu. Certains habitants craignaient effectivement que la crise de Ceuta ne se reproduise à Melilla et reprochaient à Madrid d’avoir tardé à en mesurer l’ampleur.

La Couronne en première ligne

À Ceuta, le roi a profité de sa venue pour déclarer que « la souveraineté et l’intégrité territoriale de notre pays ne sont pas négociables : elles sont indiscutables », avant d’affirmer que « Ceuta est l’Espagne et Ceuta est l’Europe ». Il a ainsi assuré aux habitants que l’État ne les laisserait pas sans protection. À Melilla, son discours a davantage insisté sur le bon voisinage : une relation stable avec le Maroc exige de la confiance, de la responsabilité et de la bonne foi de part et d’autre. Il a également appelé au civisme et a réaffirmé à l’endroit de Rabat qu’il ne fallait pas confondre l’attachement espagnol aux valeurs pacifiques avec de la faiblesse.

« La souveraineté et l’intégrité territoriale de notre pays ne sont pas négociables : elles sont indiscutables. Ceuta est l’Espagne et Ceuta est l’Europe. »
— Felipe VI

Cette double ligne (fermeté sur la souveraineté, ouverture sur la coopération) a logiquement donné à la monarchie une place fédératrice sur une scène politique tendue. Le maire-président de chacune des deux villes a de fait salué la présence royale tandis que le président du Parti populaire (droite classique), Alberto Núñez Feijóo, a soutenu le déplacement tout en reprochant à Pedro Sánchez son absence. Pour sa part, le président de Vox (droite « radicale »), Santiago Abascal, a approuvé le message du souverain en matière de défense territoriale. La convergence autour du roi n’a en revanche pas effacé les désaccords sur la gestion de la crise par l’exécutif socialiste.

En résumé, la tournée royale des 13 et 14 octobre a transformé une visite longtemps attendue en démonstration de présence étatique. Elle a contribué à rassurer une partie des habitants, a rappelé le statut espagnol des deux villes et a placé leur frontière au cœur du débat européen. Cependant, les bains de foule ne remplacent ni une coopération durable avec Rabat, ni des capacités d’accueil suffisantes, ni une solidarité européenne concrète. Tant que les tensions migratoires et commerciales perdureront, Ceuta et Melilla resteront des sismographes des relations entre l’Espagne, le Maroc et l’Union européenne. C’est que la question centrale reste inchangée : comment défendre la souveraineté de ces enclaves et protéger leurs habitants sans laisser les drames humains devenir l’instrument d’un bras de fer diplomatique ?

Tant que les tensions migratoires et commerciales perdureront, Ceuta et Melilla resteront des sismographes des relations entre l’Espagne, le Maroc et l’Union européenne.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).