Au programme cette semaine, cinq ouvrages.
Alexandre Alati, Les Forces spéciales de l’armée de Terre

Le sommaire vaut programme. Dix chapitres décrivent l’ossature — le CAST, Commandement des actions spéciales Terre, le centre Arès, le 13e RDP « Au-delà du possible », le 1er RPIMa « Qui ose gagne », le 4e RHFS « Nulle part sans nous », les compagnies de transmissions, le GAOS pour l’appui et le renseignement. Trois autres traitent des moyens : mobilité aérienne et appui 3D, mobilité terrestre, incursions nautiques. Le dernier est consacré au sauvetage au combat, sujet rarement traité et pourtant décisif quand on opère loin de toute structure hospitalière.
Le lecteur de géopolitique s’arrêtera sur une ligne du premier chapitre : « Se préparer à un conflit de haute intensité » : elle dit le basculement en cours. Pendant vingt-cinq ans, ces unités ont servi contre le terrorisme, dans des missions de formation de partenaires, d’ouverture de théâtre et de libération d’otages. Il leur faut désormais penser l’emploi des opérations spéciales face à un adversaire étatique. Le livre enregistre les premiers effets de ce changement de contrat opérationnel, des cursus de formation aux matériels — l’arrivée annoncée du NH-90 au 4e RHFS en est un signe.
L’ouvrage demeure descriptif et conçu avec l’institution : on y cherchera les capacités, non une critique de leur emploi. Mais la documentation est solide, le lexique utile, et l’In Memoriam rappelle en une page le prix payé depuis la création du COS en 1992.
Gaet’s et Alessio Cammardella, Cachemire. No Man’s Land

Le choix du personnage fait tout l’intérêt de l’album. Ibrahim Malik a vingt ans ; il est Pakistanais ; on l’envoie au front dans un M48 Patton américain qu’il ne sait pas conduire. Capturé, il raconte sous interrogatoire ce qui l’a mené là : recrutement forcé, instruction expédiée, combats de nuit, ordres absurdes. Le récit s’achève sur une image troublante : Ibrahim aux commandes d’un Centurion indien, aux côtés de ceux qu’il combattait. Traître, survivant, ou conscrit broyé ? Les auteurs posent la question sans la trancher.
L’angle pakistanais est rare, et il est ici le vrai apport. Les guerres indo-pakistanaises sont presque toujours racontées depuis Delhi ; les voir depuis un équipage de char de l’autre bord déplace utilement le regard. Le lecteur de géopolitique relèvera ce que la planche montre sans le commenter : un Patton américain contre un Centurion britannique, c’est-à-dire deux clients d’armement s’affrontant avec du matériel fourni par des parrains qui n’ont pas voulu cette guerre. Le Cachemire de 1965 est déjà un conflit par procuration autant qu’une querelle de frontière, et il reste, soixante ans après, l’une des lignes les plus dangereuses du monde, entre deux puissances désormais nucléaires.
Gaet’s et Alessio Cammardella, Cachemire. No Man’s Land, Glénat, 16 €, 2026.
Frédéric Guelton, La Guerre en Méditerranée

Le sujet, cette fois, répare une injustice. La Méditerranée de 1940-1945 est traitée dans les manuels comme un front secondaire, coincé entre la bataille de l’Atlantique et le front de l’Est. Elle fut en réalité décisive : c’est là que l’Italie perd son empire, que Malte tient contre tout, qu’El-Alamein arrête l’Afrikakorps, que les Alliés apprennent le débarquement amphibie en Sicile avant de l’appliquer en Normandie, et que la France retrouve une armée. Frédéric Guelton suit cette chaîne jusqu’au débarquement de Provence.
La préface de Yannis Mourélos, professeur émérite à l’université Aristote de Thessalonique, est un signal : la Méditerranée est aussi un théâtre balkanique et levantin, pas seulement une affaire franco-britannico-italienne. L’élargissement est bienvenu.
La colorisation fait débat chez les historiens de l’image : elle rapproche le lecteur et, en même temps, elle ajoute une couche d’interprétation à un document. Frédéric Guelton ne l’escamote pas.
Cela dit, pour faire comprendre à quoi ressemblait cette guerre-là, l’image colorisée reste imbattable. Un ouvrage à mettre entre les mains de ceux qui croient que tout s’est joué ailleurs.
Frédéric Guelton, La Guerre en Méditerranée, Glénat, 39,95 €, 2026.
Collectif, 13 Capitaines. Une histoire de France

Le mot « capitaine » doit s’entendre au sens ancien : non le grade, mais le chef de guerre. De là l’ampleur du corpus, qui va des guerres de Charlemagne à la Seconde Guerre mondiale, et la liberté de l’attelage — Jeanne d’Arc occupe le centre de la couverture, de Gaulle en surplombe la composition. On se bat en France, en Italie, en Égypte, en Autriche et en Hollande ; contre les Normands, les Anglais, les nazis ; au service du roi, de l’Empire ou de la République. L’ensemble revendique une continuité du métier des armes par-dessus les ruptures de régime.
Le procédé a ses mérites. Chaque épisode isole un moment où la décision d’un homme a pesé, ce que la synthèse historique dilue toujours. La diversité graphique, loin de nuire à l’ensemble, en fait la respiration : treize récits dans un même style auraient lassé.
L’ouvrage apporte une densité et une unité bienvenues à l’histoire de France afin d’en redécouvrir les grands hommes d’armes.
Collectif, 13 Capitaines. Une histoire de France, Passés Composés, 25 €, 2026.
Gabriel Martinez-Gros et Julien Peltier, Infographie des Empires

Gabriel Martinez-Gros, spécialiste de l’Islam médiéval et lecteur d’Ibn Khaldoun, défend une thèse économe : un empire est un dispositif par lequel une minorité guerrière prélève l’impôt sur des populations sédentaires désarmées, et il décline à mesure que cette minorité se démilitarise. Les deux fonctions, militaire et fiscale, et la capitale qui les articule : la couverture même du livre expose ce schéma. On tient là un modèle, c’est-à-dire quelque chose que l’on peut mettre en diagramme sans le trahir.
L’ouvrage se déploie en trois temps. La notion d’empire d’abord. Puis les trois ensembles qu’il tient pour fondamentaux — romain, chinois, islamique. Enfin ce qu’il nomme les ébauches : Carolingiens, empires nomades, empires africains, Aztèques, Britanniques, Japonais. Le volume se referme sur ce qui subsiste aujourd’hui de la forme impériale, question qui intéressera directement le lecteur de géopolitique.
Julien Peltier signe une infographie qui fait réellement travailler : la planche comparant la durée des dynasties — Han, Tang, Song, Ming, Qing face aux Julio-Claudiens, aux Omeyyades, aux Paléologues — rend visible d’un coup d’œil un fait que trois pages de texte peineraient à établir.
Cent trente pages, c’est court pour un tel programme, et l’amateur de nuances trouvera le trait parfois appuyé. Mais la nuance n’est pas l’objet : c’est un beau livre qui donne à penser une forme politique.
Gabriel Martinez-Gros et Julien Peltier, Infographie des Empires, Passés Composés, 28 €, 2026.








