La sanction contre la Banque Misr ou les limites de la stratégie d’équilibre de la diplomatie égyptienne
Par Baudouin Long, docteur en sociologie, chercheur associé à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne (UMR DEVSOC, IRD/Paris-1)
- Le ciblage de la branche émiratie de la Banque Misr par les autorités financières américaines à la fin du mois d’août 2026 met en exergue les limites de la stratégie d’équilibre de l’Égypte qui voudrait s’émanciper de ses alliés prédateurs et dont le positionnement est difficilement tenable dans un contexte d’accroissement des tensions et d’exigence américaine d’un alignement total.
- Pourtant, face aux conflits régionaux dont elle souhaite limiter les répercussions, l’Égypte n’a d’autres solutions que de continuer à promouvoir une voie négociée sur laquelle son influence demeure limitée.
Une sanction contre la deuxième banque publique d’Égypte
Depuis le lancement de l’opération « Economic outcast » visant l’« isolation totale du régime iranien », plusieurs établissements bancaires ont été visés par les sanctions américaines. La première mesure annoncée le 28 août 2026 a ciblé la branche aux Émirats arabes unis (EAU) de la Banque Misr, deuxième banque publique d’Égypte. Celle-ci est accusée par FinCEN d’avoir fait transiter 1,8 milliard de dollars sur les comptes ouverts par une centaine de sociétés potentiellement liées au régime iranien.
La mesure constitue un revers pour les autorités égyptiennes (et émiraties), mais elle est circonscrite aux seules filiales aux EAU de la Banque Misr. La proposition de FinCEN de « mesure spéciale en raison d’un risque majeur de blanchiment d’argent » en application de l’article 311 du Patriot Act aurait privé l’établissement d’accès à la banque de correspondance aux États-Unis dès le 1er octobre 2026. Avec cette sanction, les États-Unis ne vont pas aussi loin qu’une désignation OFAC, qui a touché par exemple la Golden Global Bank (Turquie) et la VTB Bank (Russie).
Exposée à être coupée du monde si elle était privée de relations avec des comptes de correspondance aux États-Unis, la Banque Misr n’a guère eu d’autre choix que de fermer ses filiales émiraties. Il faisait peu de doute que les audits lancés par l’Égypte et les Émirats arabes unis seraient insuffisants pour éviter la sanction. Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, avait affirmé le 15 septembre devant la Commission des services financiers de la Chambre des représentants des États-Unis : « nous avons sanctionné la branche d’une banque égyptienne à Dubaï et cette banque va fermer ». Avant même que la sanction soit effective, la Banque Misr a ainsi annoncé conjointement avec la National Bank of Egypt (NBE, la première banque publique du pays) avoir entrepris les démarches nécessaires auprès de la Banque centrale des EAU en vue du rachat par la NBE de ses filiales émiraties.
Enjeux géopolitiques plutôt que risque de conformité
Les audits diligentés par la Banque Misr et par les autorités émiraties pour examiner les transactions visées pourraient laisser croire qu’il s’agit d’une simple problématique d’inadaptation du dispositif de conformité de la banque. En réalité, au-delà des transactions visées, la sanction met en évidence des frictions d’ordre stratégique entre le Caire et Washington.
Le média indépendant Mada Masr a en effet révélé que l’Égypte se fournissait en pétrole auprès de l’Iran au moins depuis le mois de mai 2025 pour pallier l’augmentation des prix sur le marché des hydrocarbures, répondre à des besoins que la production locale ne comble pas et compenser la fin des conditions d’approvisionnement avantageuses offertes par un accord qui avait couru de 2016 à 2023 avec l’Arabie saoudite.
Un deuxième élément de tension avec les États-Unis a été la poursuite des tentatives de règlement à l’Iran après un rejet de la transaction via SWIFT en juin 2026. Pour éviter un nouveau rejet, la Banque Misr aurait alors contourné le réseau SWIFT en passant par son succédané en yuan, le système CIPS (Cross-border Interbank Payment System). Cette option chinoise aurait suscité l’ire des Américains qui voient d’un mauvais œil la tentative de rapprochement de l’Égypte avec la Chine, en particulier dans des secteurs technologiques sensibles.
Au-delà de l’Égypte, les États-Unis veulent s’attaquer à un système plus vaste et complexe qui permet à l’Iran de contourner les sanctions, en particulier par l’intermédiaire de la Chine et des Émirats arabes unis. La question spécifique du rapprochement de l’Égypte avec la Chine est en elle-même prise très au sérieux à Washington ; c’est, d’après Mada Masr, un point de crispation essentiel qui a mené à la sanction. À Washington, certaines voix poussent d’ailleurs pour une pression accrue sur le Caire pour prévenir son rapprochement avec Pékin.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la présidence égyptienne, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à droite) est assis avec le président chinois Xi Jinping avant leur rencontre au palais présidentiel d’Al-Ittihadiya, au Caire, en Égypte, le mercredi 2 septembre 2026. (Service de presse de la présidence égyptienne via AP)/XEM117/26245528676072/AP DIFFUSE PUBLIQUEMENT CETTE PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE DE MÉDIAS DE LA PRÉSIDENCE ÉGYPTIENNE ; MENTION OBLIGATOIRE./2609021658
La compromission de la filiale de la Banque Misr avec des sociétés liées au régime iranien ne relève assurément pas d’une simple carence du dispositif interne de conformité de la banque mais plutôt d’enjeux de politique étrangère. Malgré ses alliances avec les États-Unis, Israël et les pays du Golfe, l’Égypte, confrontée à un risque de pénurie et à des contraintes financières, a fait le choix d’acheter du pétrole à l’Iran et a utilisé la Banque Misr pour réaliser des transactions avec le régime iranien, y compris en passant par la Chine.
Une stratégie diplomatique d’équilibre dans un contexte de dépendance stratégique
Le risque pris par le Caire avec Téhéran et la sanction américaine qui en a découlé doivent être lus à l’aune d’une stratégie diplomatique d’équilibre de l’Égypte, dictée par ses dépendances stratégiques. Le placement de la Banque Misr-EAU sous mesure spéciale pour risque majeur de blanchiment met en lumière la difficulté pour l’Égypte de maintenir l’équilibre sur lequel elle a fondé sa stratégie régionale depuis 2013 et l’avènement d’Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir.
Située au carrefour de l’Afrique, du Levant et de la péninsule arabique, de la Méditerranée et de la mer Rouge, l’Égypte est confrontée à de multiples enjeux géopolitiques et géoéconomiques. Depuis 2013, les foyers de tensions se sont accrus à ses frontières et dans son environnement régional stratégique : en Libye, au Soudan, à Gaza mais également en Méditerranée, en Éthiopie, au Yémen et dans le Golfe. De son côté, l’économie égyptienne souffre d’une fragilité structurelle du fait de sa dépendance à un nombre limité de rentes (canal de Suez, tourisme, transferts des travailleurs émigrés) elles-mêmes tributaires des aléas régionaux.
Dans cet environnement régional instable, l’Égypte est confrontée à des contraintes d’ordre stratégique en raison de sa dépendance à des alliances prédatrices avec des acteurs dont les actions sur la scène régionale ou internationale menacent parfois ses propres intérêts.
Sur les plans diplomatique, militaire et sécuritaire, Washington et Tel-Aviv sont des alliés incontournables du Caire, mais le remodelage du Moyen-Orient dans lequel Netanyahu et Trump se sont engagés depuis le 7 octobre 2023 représente une menace pour les intérêts fondamentaux de l’Égypte, en particulier à Gaza. Si l’Égypte n’est pas touchée directement par les conflits déclenchés par ses alliés, elle en subit les retombées économiques et en craint les répercussions politiques et sécuritaires.

Les priorités américaines dans un Moyen Orient traversé par de fortes tensions géopolitiques. (C) Conflits.
Du côté du Golfe, les capitaux provenant du FMI, d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis sont devenus une quatrième rente sans laquelle le Caire n’aurait pas pu résister aux crises économiques qui se sont succédé depuis 2013. Sur de nombreuses questions régionales, par exemple en Libye ou dans la Corne de l’Afrique, l’Égypte ne partage pas toujours les mêmes objectifs que ses bailleurs de fonds saoudiens ou émiratis.
Dans un tel contexte, depuis 2013, les principes directeurs de la diplomatie égyptienne peuvent se résumer à quelques objectifs clefs : le maintien de l’intégrité de ses frontières et de la souveraineté sur son territoire (en particulier dans le Sinaï), la préservation de la stabilité régionale en évitant de s’engager dans des conflits régionaux et en jouant un rôle de médiateur, le développement de partenariats économiques pour bénéficier de subsides (principalement des pays du Golfe et du FMI) ou sécuriser ses approvisionnements stratégiques (hydrocarbures et blé), et enfin la diversification de ses partenariats pour dépendre moins de quelques acteurs (en particulier des États-Unis et d’Israël).
Dans ce cadre, la diversification s’est manifestée par le renforcement des liens avec plusieurs pays européens, la Russie, et la Chine, notamment dans les domaines de la défense (et pas uniquement avec Dassault) ou de l’énergie (la Russie construit sa première centrale nucléaire) pour moins dépendre des États-Unis. La Russie et l’Ukraine sont ses deux principaux fournisseurs de blé, dont elle est le premier importateur mondial. La Chine est devenue son premier fournisseur, avec des échanges bilatéraux dépassant les 20 milliards de dollars, largement en faveur de Pékin. En Méditerranée orientale, l’Égypte s’est rapprochée de la Turquie depuis 2022 tout en approfondissant ses partenariats énergétiques avec Chypre et la Grèce. Ces rapprochements qui relèvent d’une nécessité économique autant que d’une volonté d’équilibre sont parfois quasi antagoniques. L’art de l’équilibre est certes l’apanage de la diplomatie, mais, en temps de crise, ce qui s’apparente à un grand écart permanent peut aussi susciter des tensions difficilement conciliables.

Photographie des dirigeants des pays des BRICS, au 16e sommet (2024). L’Égypte a rejoint le groupe en 2024, aux côtés du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine, de l’Afrique du Sud, de l’Iran, des Émirats arabes unis, de l’Indonésie et de l’Éthiopie. (C) Wikipédia.
Cette stratégie d’équilibre est menacée par le conflit avec l’Iran qui ne cesse d’exacerber les tiraillements auxquels est soumise l’Égypte. Depuis le déclenchement de l’opération « Epic Fury » le 28 février 2026, l’Égypte s’est investie dans la recherche d’un cessez-le-feu aux côtés du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de la Turquie, mais a limité sa participation militaire, redoutant que le conflit ne s’étende sur son sol.
Dans ce contexte, le choix de se tourner vers l’Iran pour se fournir en pétrole illustre la recherche d’ajustements permanents à laquelle ses dépendances contraignent l’Égypte. Pour le Caire, il ne s’agit que d’un ajustement tactique contextuel lié à des préoccupations économiques : le déficit de la balance des paiements, notamment en hydrocarbures, et le risque sur ses approvisionnements énergétiques.
La sanction américaine met cependant en lumière les limites de la stratégie égyptienne alors que les États-Unis sont dans une démarche de vassalisation de leurs alliés. La question qui se pose est désormais la suivante pour le Caire : jusqu’où peut-il poursuivre cette diplomatie d’équilibre ?
Le grand écart stratégique de l’Égypte est-il allé trop loin ?
L’Égypte qui marche sur une ligne de crête doit concilier plusieurs objectifs de court et moyen terme : limiter les répercussions de la sanction américaine, ne pas être impliquée dans le conflit avec l’Iran ou ses alliés houthistes au Yémen, limiter la crise économique et subvenir à ses besoins énergétiques.
L’Égypte devra à tout le moins se résigner à se tenir à distance de l’Iran sous peine de faire l’objet de sanctions supplémentaires, par exemple à l’encontre des filiales de la Banque Misr en Russie et au Liban. Il faudra convaincre les États-Unis de sa bonne volonté car la volonté égyptienne de diversifier les partenariats pour alléger la tutelle américaine ne signifie pas que l’Égypte est capable de s’en émanciper.

La poussée houthie au Yémen menace la circulation en mer Rouge, ce qui menace la circulation dans le canal de Suez. (C) Wikipédia.
Le rapprochement avec la Chine en revanche s’inscrit dans une perspective de plus long terme que la sanction ne suffira pas à endiguer. À cet égard, l’objectif d’al-Sissi n’étant pas de renverser les alliances, il continuera d’entretenir la rivalité sino-américaine en donnant des gages réguliers à l’un et l’autre.
Sur la scène régionale, le Caire dispose de peu d’options pour alléger la pression économique et diplomatique et éviter d’être entraîné dans le conflit iranien et son extension yéménite. Face à l’offensive houthiste et malgré la menace qui pèse sur le détroit de Bab el-Mandeb, il est peu probable que l’aide égyptienne à l’Arabie saoudite aille au-delà d’un soutien maritime en mer Rouge. Un apaisement des tensions via une solution négociée apparaît au Caire comme le seul moyen de réduire le grand écart stratégique. L’Égypte cherchera à promouvoir autant que possible une issue diplomatique à la crise en limitant les risques liés à un engagement militaire mais elle reste largement tributaire de l’évolution de la configuration régionale et d’options qui lui échappent.









