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De Moscou à Pyongyang, jusqu’à Pékin, les métros des régimes autoritaires ne transportent pas seulement des personnes.
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Ils organisent une mise en scène du pouvoir et façonnent les imaginaires.
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Ils transforment l’architecture souterraine en instrument de gouvernement.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
L’architecture n’est jamais neutre. Même quand elle s’y efforce, elle finit toujours par dire quelque chose d’une époque. Surtout quand celle-ci se déploie et s’étend sous terre et — qu’en plus — un régime totalitaire est aux manettes. En « haut », la ville se construit par accumulation, une couche au-dessus d’une autre, et les diverses contradictions entre les époques successives restent comme des repentirs jamais évacués. Bref, le régime restructure, mais le vilain passé s’accroche. Alors que, sous terre, rien n’est encore « souillé », ce qui explique très certainement l’empressement desdits régimes à modeler caves, cavités et autres souterrains. Rien de mieux que de se rapprocher un peu plus des enfers pour mieux gouverner. Saturé par l’odeur du métal chauffé et par la poussière à demi-enflammée, le métro formule un espace clos. L’usager n’a nulle part où s’enfuir, maintenu captif, il est (pour quelques instants) prisonnier d’un espace qui fut pensé pour lui.
Qu’il s’agisse du stalinisme triomphant des années 1930 ou du socialisme de marché compris à la chinoise, les anciens (et parfois actuels) États soviétiques ont eu pour passion commune l’aménagement du métro. Déboussolé, quasi nu et chétif, piégé dans les inextricables entrailles de la ville, le passager vulnérable devient — pour un temps — davantage perméable aux messages du régime. Et tant pis si le dogme n’est pas exactement similaire d’un pays à l’autre. Là où le métro de Staline est conçu pour éblouir, celui de Pyongyang opte pour la quasi esthétique du temple. Finalement, seul le subway pékinois parvient à offrir une lumineuse synthèse entre le socialisme d’un côté et le libéralisme économique à marche forcée de l’autre.
Mais la propagande n’est pas qu’affaire de contenu, ce qui importe est moins le slogan que le matériau sur lequel il s’inscrit : béton, marbre, mosaïque… Faites votre choix et rien n’est jamais anodin. Nombreux sont les régimes à légitimer leur existence en misant tout sur leur capacité à produire de la beauté collective et à offrir au petit peuple ce que le marché bourgeois réservait jusqu’alors aux demeures des nantis. Sans compter que le réseau suburbain a tendance à mettre en scène le songe d’un peuple non tel qu’il est vraiment, mais tel que le régime souhaiterait qu’il le soit. Dans les sociétés totalitaires, rêvasser n’est jamais neutre.
Le rêve de Staline
Le métro de Moscou est la matrice à partir de laquelle tous les autres peuvent être lus. Inauguré en 1935 sous Staline, le Métropoliten n’est pas conçu comme une simple infrastructure, mais comme la matérialisation sublime des promesses du régime. Le commissaire Lazar Kaganovitch (un proche de Joseph Staline) impose dès l’origine des plans allant au rebours de la logique fonctionnaliste : les stations sont pensées en tant que palais. La beauté, longtemps confisquée par les classes dominantes, est désormais restituée à ceux qui furent exploités. Le marbre de Komsomolskaïa, les lustres de cristal, les grandes marqueteries héroïques ne sont pas des ornements superflus, mais la preuve que le socialisme soviétique parvient à accomplir ce que l’infâme capitalisme serait incapable de faire (notion bien évidemment à nuancer) : mettre le luxe au service du prolétaire.
Le programme iconographique vient d’ailleurs renforcer cette impression et les stations s’ornent des figures de l’ouvrier, du travailleur-paysan des kolkhozes, du vaillant soldat de l’Armée rouge. D’une certaine façon, ces stations décrivent l’après-Révolution, pas le pendant. Le passager est invité à se projeter sans retenue dans cette perspective d’un futur triomphant. Pas tout de suite, mais demain.
L’évolution du réseau après la mort de Staline est d’ailleurs révélatrice. Dans sa campagne de déstalinisation, Khrouchtchev s’attaque aux « excès » architecturaux. Les décrets adoptés en 1955 recommandent, en effet, de simplifier l’architecture au maximum et condamnent le baroque soviétique, considéré ici comme un piètre succédané du « formalisme bourgeois ». Les stations des années 1960 seront donc fonctionnelles, austères dans leur rude simplicité. Ici encore, le socialisme a échoué.
Le temple des Kim
Inauguré en 1973 sous Kim Il-sung, le métro de la capitale nord-coréenne s’envisage en tant que copie revendiquée du modèle soviétique. Mais avec seulement deux lignes pour plus de trois millions d’habitants et un accès strictement contrôlé, le métro n’est pas franchement un moyen de transport comme un autre : il faut montrer patte rouge pour entrer ! Seuls les plus fidèles du régime auront le privilège d’arpenter ses couloirs et les habitants des quartiers périphériques sont tenus à distance. Ici, le rail souterrain n’est absolument pas conçu comme un service égalisateur, mais bien comme un marqueur de hiérarchie sociale. Classes non fiables, restez à distance !
Les deux stations les plus visitées (et jusqu’à très récemment les seules ouvertes aux étrangers) à savoir Puhŭng (« Renaissance ») et Yŏnggwang (« Gloire ») sont de véritables sanctuaires : l’espace y est organisé autour des portraits géants de Kim Il-sung, Kim Jong-il et Kim Jong-un, illuminés ainsi que des icônes. Les colonnes de marbre et les lustres surdimensionnés ne sont là qu’afin de mettre en valeur les effigies des trois glorieux dirigeants. Nous sommes presque plus dans un espace dévotionnel que dans un endroit dédié au transport des masses. Il faut dire que le régime nord-coréen ne relève pas du marxisme ordinaire et ose développer (à travers le Juche) une véritable religion politique avec ses rites, ses reliques et ses lieux de culte. Saluer les membres de la dynastie en montant ou en descendant d’une rame est encore l’une des meilleures manières de faire allégeance. Déjà, ceci ne prend pas beaucoup de temps et, en plus, vous faites ça devant témoins. Que demander de mieux ?
Sans compter que la profondeur des stations, plus de cent mètres sous terre, ajoute un petit quelque chose en supplément. Officiellement justifiée par des impératifs de défense dans ce pays en état de guerre permanente depuis 1953, cette profondeur provoque de facto une séparation radicale, quasi chtonienne, d’avec le monde extérieur. Descendre dans le métropolitain de Pyongyang, c’est s’enfoncer dans un monde autonome et dans un univers que le régime contrôle intégralement.
Pékin ou l’habile compromis
Le cas pékinois est, de prime abord, le plus ambigu. Inauguré en 1969 (et en expansion perpétuelle depuis 2000) c’est l’un des plus grands réseaux au monde avec plus de huit cents kilomètres de lignes et des dizaines de millions de trajets quotidiens. À cette échelle, la question de l’architecture pensée comme dispositif politique semble se dissoudre dans la fonctionnalité pure : on ne peut saturer de signes idéologiques un réseau transportant vingt millions de personnes par jour. Et pourtant. La vérité est loin d’être aussi simple !
Les choix esthétiques, plus sobres a priori, sont d’une autre nature que ceux de Moscou ou de Pyongyang. Ceci ne veut en rien dire que le dogme y soit absent. Le socialisme chinois ne cherche pas spécialement à éblouir, il se contente de rationaliser sa présence en offrant un service efficace. Cette modernité, a priori apolitique, constitue, de fait, le message. Le Parti communiste chinois nous dit qu’il est capable de gouverner une mégapole du XXIe siècle. Excusez du peu !
Les stations construites pour les Jeux olympiques de 2008 participèrent au premier moment explicitement « vitriniste » de l’histoire du réseau et la ligne 10 opta pour un design comparable à celui des meilleurs métros asiatiques. L’objectif est clair : montrer au monde que la Chine a rejoint le club des grandes puissances. Le pays construit moins pour le confort de ses propres usagers que pour satisfaire aux exigences du regard extérieur et ce même regard, réintériorisé par les citoyens, finit par produire un sentiment de fierté nationale.
Il y a bien une dimension idéologique, mais celle-ci se manifeste seulement en seconde lecture lorsqu’on prête attention aux écrans diffusant en continu des contenus avalisés par les autorités : informations officielles, campagnes de « civilisation », publicités compatibles avec les saines valeurs du socialisme. Cette propagande douce parvient à normaliser le discours du Parti en en faisant une sorte de comptine du quotidien.
Un peu moins subtil que ses prédécesseurs, Xi Jinping encourage toutefois la prolifération des campagnes à vocation idéologique. Le « rêve chinois » a désormais tendance à saturer l’espace avec un enthousiasme quelque peu suspect.
Ceci une fois dit, reconnaissons que le métro pékinois est hybride, puisque gangréné par de nombreux espaces consuméristes qui n’ont rien d’idéologiquement pur. Cette improbable symbiose entre le discours idéologique d’une part et les impératifs consuméristes d’autre part constitue l’aspect le plus distinctif du socialisme de marché à la chinoise : là où dogmatisme et shopping coexistent sans friction apparente.
Un modèle qui dure ?
À part l’indéniable réussite du métro de Pékin, ce qui marque dans ces exemples est l’intrinsèque fragilité des régimes qui fondent leur légitimité sur le seul éblouissement. L’enchantement s’émousse et ce qui fut un temps grandiose devient trop tôt familier. Comme dans un couple, l’ordinaire tue. Les régimes ayant misé sur une architecture du spectaculaire ont constamment dû trouver de nouvelles formes de merveilleux architectural. Si Khrouchtchev a rompu avec le baroque stalinien, c’est en partie parce que ce dernier avait cessé d’éblouir et qu’il savait que la folie des grandeurs se heurtait aux nécessités budgétaires. D’une certaine manière la Russie poutinienne se retrouve acculée dans la même impasse : comment continuer à impressionner des citoyens qui ont déjà fait leur deuil du mythe de la grandeur russe ?
Les régimes autoritaires, précisément parce qu’ils contrôlent les espaces publics d’une façon que les démocraties libérales ne peuvent pas (ou ne veulent pas faire) marquent durablement ceux-ci. L’architecture dit ce que le régime pense de lui-même et ce qu’il désire que ses « citoyens libres et éclairés » ressentent.
Lorsqu’on prend le métro (que cela soit à Pyongyang ou à Moscou) nous sommes témoins d’un miracle : nous avons, face à nous, le témoignage fossile d’une volonté politique qui n’a pas hésité à matérialiser sa puissance et sa grandeur dans la pierre, le métal ou le verre. Or, il est temps de se rappeler que cette particularité n’est en rien l’apanage des seuls États autoritaires, ce fut la norme de toute période politique. On nous vante des temps de « neutralité dogmatique », mais un pouvoir sans signe peut-il seulement durer ? À force de tenir à distance l’art pompier et l’art tout court, nos républiques ne sont-elles pas en train de se vider de toute substance ? Peut-être l’orgueil de notre époque (cette vaine fatuité à se croire supérieure aux symboles) n’est en fait rien d’autre que notre profonde inanité.









