<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Littérature et culture comme approche de l’identité russe

9 janvier 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Discours du Président de la Russie lors du jour de l'Unité nationale à Moscou le 4 novembre 2018, Auteurs : Alexander Nemenov/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP22266610_000002.
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Littérature et culture comme approche de l’identité russe

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Qu’elle soit personnelle ou collective, l’identité est une chose toujours difficile à définir, parce qu’elle est changeante, parfois même contradictoire, et parce qu’elle puise à des sources nombreuses. La littérature et la culture russes peuvent cependant peut-être constituer un moyen d’approcher cette identité et d’apercevoir ainsi cet être en mouvement et en devenir.

Climat, espaces, histoire, villes et souverains sont autant de voies par lesquelles on peut tenter d’appréhender la culture russe, mais elles demeurent éternellement insatisfaisantes si on les interroge de notre point de vue d’Occidentaux. L’expression d’« âme slave », quant à elle, apparue au xixe siècle sous la plume du poète polonais Adam Mickiewicz, et devenue plus souvent en France « l’âme russe », est un concept aux contours incertains, qui a souvent le même défaut. Loin de la dimension messianique que lui attribuait son auteur, elle est désormais une espèce de lieu commun qui fige sans définir véritablement, et qui nous empêche d’apercevoir ce qui fait l’originalité de la culture russe – cette culture que soixante-dix années de communisme et d’oppression totalitaire auraient pu faire disparaître, mais dont les racines semblent, en dépit de la laideur et de la répression, n’avoir pas été détruites. Irriguant la pensée et l’âme de nombreux dissidents, elle a permis à bien des hommes de survivre ou de se révolter contre un régime totalitaire qui s’efforçait d’écraser toute individualité. Les œuvres de Soljenitsyne, Sakharov, Chalamov, Brodsky ou encore Siniavski, pour ne citer qu’eux, témoignent de ce que si l’expérience soviétique a broyé bien des destins individuels, elle n’a pas pu détruire les racines les plus profondes qui relient le peuple russe non seulement à son héritage, mais à ce qui, dans l’histoire et les traditions, a une dimension éternelle et transcendante ; qu’elle n’a pas pu abolir non plus cette forme d’enracinement qui, aurait dit Simone Weil, « conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ».

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1. L’amour de la patrie

 

Passé et avenir, tout cela semble d’une étonnante banalité, c’est vrai, mais c’est dans l’espace de cette tension que se tient justement un de ces trésors auxquels les Russes semblent tenir bien plus fort que nous : la patrie. Nous sommes habitués à traduire le mot rodina par « patrie » ou par « mère-patrie », mais quand nous disons cela, nous sommes exposés à une double erreur de perspective. D’une part, la solennité du mot en français implique une mise à distance qui n’existe pas en russe et, d’autre part, dans notre mot qui a besoin d’être double pour signifier la dimension maternelle en même temps que la dimension paternelle, nous n’apercevons guère l’idée d’engendrement qu’exprime le mot russe. La rodina, c’est en effet ce qui, étymologiquement et par essence, donne naissance. Cette rodina qui revient si souvent dans les propos des Russes n’est pas seulement un concept. Elle est d’abord et surtout une réalité qui pour tout Russe exprime un lien matériel, affectif et spirituel. C’est ce lien qu’à sa manière, Nadia, la fille cadette du cinéaste Nikita Mikhalkov, alors âgée de trois ou quatre ans, exprime à son père qui, à la toute fin du film Anna, lui demande : « Qu’est-ce que c’est la patrie ? », elle répond : « c’est quand c’est beau ». Elle disait avec ses mots d’enfant ce que le poète Lermontov avait tenté déjà de traduire :

« J’aime ma patrie, mais d’un amour étrange / Que ma raison ne saurait étouffer. / […] j’aime, sans que je sache moi-même pourquoi, / De ses steppes sans fin le silence glacé, / Les bois à perte de vue que balance le vent, / Et ses rivières en crue semblables aux océans. »

Ce que disent le cinéaste et le poète, c’est que pour les Russes la patrie n’est pas une entité lointaine et abstraite, elle est une réalité sensible et une expérience intime de l’appartenance à un espace et à un monde. C’est dans cette double dimension que s’aperçoit une autre réalité, transcendante celle-ci, que Dostoïevski formule abruptement : « Qui n’a pas de terre sous ses pieds, celui-là n’a pas de Dieu non plus. » Il signifie ainsi à la fois l’impossibilité de vivre hors du réel et la continuité qu’il y a de l’expérience de la matérialité la plus quotidienne à celle de la transcendance qui gît au cœur même de cette matérialité et qui garantit la plénitude de l’incarnation.

La galerie Tretiakov, à Moscou, présente la richesse de l’art moderne russe. (Vassily Kandinsky) Construit à l’identique par les Russes depuis 1991. Quand la culture et l’histoire ne font pas peur.

2. Pas de terre, pas de Dieu…

 

Ces remarques nous conduisent naturellement à la question religieuse et à celle de la foi qui demeurent incontestablement délicates dans la Russie contemporaine, où le retour au religieux a souvent un caractère plus social ou folklorique que spirituel. Toutefois, deux choses doivent être soulignées.

La première, c’est qu’alors que l’on a pu affirmer et croire que les années soviétiques avaient détruit en l’homme russe jusqu’à la conscience morale, il apparaît de plus en plus nettement, et jusque dans la littérature contemporaine postsoviétique, que si la conscience morale peut être dévoyée, écrasée, détournée, il est peut-être bien impossible de l’exterminer.

La seconde est l’importance que les Russes accordent aujourd’hui à la relecture de leurs philosophes majeurs. La tradition philosophique russe du xixe et du début du xxe siècle a une véritable originalité dans le panorama de la pensée européenne. En effet, quand elle ne s’est pas laissé acculer dans les impasses de l’idéalisme ou de l’empirisme, elle en a réalisé une synthèse originale que Nicolas Berdiaev appelle « idéalisme concret » ou « réalisme transcendant ». Pour les philosophes de cette tradition, il n’y a pas d’opposition qui tienne entre la raison et la foi, qui est elle-même « connaissance » et qui, dépassant l’existence « qui nous plonge dans l’abstraction », cherche « le substrat de l’être vivant ». Cette philosophie, qui trouve aujourd’hui une résonnance nouvelle, exprime l’originalité d’un rapport au monde qui n’est ni spéculatif ni pragmatique, mais dépasse l’un et l’autre parce qu’il ne cherche pas seulement l’explication du monde ou de la vie, mais le sens de la vie, sans détacher ce sens de la vie elle-même [simple_tooltip content=’Cf. Dostoïevski, « Il faut aimer la vie plus que le sens de la vie », Les Frères Karamazov.‘](1)[/simple_tooltip].

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Il apparaît ainsi que ce que nous appelons parfois « l’étrangeté » des Russes n’est rien d’autre peut-être que leur essence même et leur paradoxale liberté qui s’enracine dans l’héritage le plus complexe. Les Russes ne pourront pas faire revivre le monde d’hier, anéanti par la volonté d’hommes qui prétendaient faire de tout table rase, mais ils semblent mesurer leur responsabilité d’hommes et de citoyens de n’en pas perdre l’héritage, de restaurer avec l’histoire un lien qui garantit l’identité et l’enracinement. Cet enracinement est d’ailleurs la condition paradoxale de l’aventure, c’est-à-dire du « surgissement de l’avenir » qui est exactement le contraire du progrès que le monde occidental cherche et espère. Si les Russes résistent à l’illusion du progrès et à l’obsession de la consommation vers laquelle ils se sont bien naturellement rués après des années de privations, s’ils continuent d’assumer leur originalité, c’est peut-être bien cet enracinement « malgré tout » qui permettra de faire advenir ce que Joseph Brodsky croyait à jamais perdu il y a plus d’un demi-siècle :

 

« Avec la magnifique flexibilité de sa langue, capable d’exprimer les nuances les plus subtiles de l’âme humaine, et sa finesse morale incroyable (résultat positif d’une histoire par ailleurs tragique), ce pays possédait tous les éléments nécessaires pour devenir un paradis culturel, spirituel, un véritable réceptacle de civilisation[simple_tooltip content=’Joseph Brodsky, « L’art de la distanciation », in Loin de Byzance, 1987, p. 30.’](2)[/simple_tooltip]. »

 

Puisse-t-il le devenir. Et puisse-t-il même nous inviter à sortir du sommeil intellectuel et spirituel auquel nous succombons trop facilement et qui est peut-être la seule menace réelle qui pèse à la fois sur notre conscience morale, sur l’héritage de notre histoire et sur notre identité.

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À propos de l’auteur
Anne Pinot

Anne Pinot

Anne Pinot est docteur en littérature comparée (Sorbonne Université) et chargée de cours à l’ICES.
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