Philosophe controversé, idéologue ou simple intellectuel parmi d’autres ? Souvent présenté comme le cerveau doctrinal du Kremlin, Alexandre Douguine occupe une place singulière dans le paysage intellectuel russe contemporain. Entre héritage traditionaliste, géopolitique impériale et critique radicale du libéralisme occidental, sa pensée s’inscrit dans une généalogie complexe qu’il convient d’analyser au-delà des caricatures médiatiques.
Francesco Radicioli Chini
Déclenchée le 24 février 2022, la guerre en Ukraine demeure un catalyseur dans les études russes et incite à la réflexion pour les reconcevoir. En dehors du monde académique, l’on observe un regain d’intérêt porté aux fondements idéologiques de la politique russe contemporaine sur laquelle les débats actuels peinent encore à trancher définitivement. Perçu par certains avec précaution comme idéologue du Kremlin[1], Alexandre Douguine occupe une place non-négligeable dans l’écoumène de la politique russe, sans détenir un quelconque monopole doctrinal. Dès lors que l’on essaie d’en apprécier les idées, il est nécessaire de comprendre, cependant, que sa Weltanschauung ne saurait actionner, à lui seul, les rouages des politiques internes et étrangères russes. Comme Marlène Laruelle l’a récemment montré, il est erroné d’attribuer l’hégémonie des décisions politiques russes aux nationalistes radicaux ou aux néo-eurasistes essaimant en Russie dès 1990[2]. Même si Douguine a travaillé comme conseiller en stratégie et géopolitique à la Douma et a influencé des personnalités comme Vladimir Jirinovski ou Guennadi Tsiouganov, les cercles décisionnels russes n’ignorent pas l’indépendance doctrinale. Enchâssées dans les logiques d’échanges réticulaires, les élites russes s’inspirent indubitablement des idées du passé, s’en approprient et sont en mesure de les réadapter tantôt par nécessité conjoncturelle, tantôt par sensibilité personnelle[3]. Plutôt que de postuler un lien causal immédiat entre les écrits de Douguine et les choix du Kremlin, cet article propose d’examiner sa pensée pour ce qu’elle est : un système composite riche en réarticulations s’inscrivant dans une tradition préexistante.
Ce travail suivra alors une double trajectoire. Premièrement, il sera question d’analyser les particularités de la pensée douguinienne avec les réinterprétations qui lui sont propres afin de repérer les sources théoriques. Deuxièmement, il s’agira de reparcourir l’iter conceptuel et historique de l’Eurasie et de l’eurasisme qui précèdent nécessairement le néo-eurasisme, l’objectif de cet article étant moins de juger la normativité que de saisir la cohérence et les échos qu’il aurait actuellement.
I/Les idiosyncrasies de la pensée douguinienne : entre réagencements thématiques et épurements conceptuels
Cette première partie se propose ainsi d’examiner les spécificités de la pensée douguinienne par le biais de ses influences et de ses épurements interprétatifs visant à rendre compatibles des systèmes antagonisant dans leur version originelle. En s’appropriant notamment certains éléments de la philosophie heideggérienne, du traditionalisme guénonien et de la pensée de Julius Evola, Douguine procède donc à ces réagencements thématiques, en réécrivant certains auteurs pour n’en préserver que des points capables de ne pas s’entrechoquer avec sa propre vision.
En guise d’ouverture, Douguine revendique la forte imprégnation de sa pensée par les théories d’Heidegger. La pensée métapolitique de ce dernier se veut une justification en clef philosophique d’une suspension de la tradition occidentale et dont la traduction en actes concrets serait l’extermination[4]. En endossant à Heidegger un rôle de sine qua non dans sa pensée[5], Alexandre Douguine lui attribue une teinte russisante affichant une prétendue coloration anti-occidentale, bien que Heidegger ne solidarise avec aucune des parties de l’antagonisme Orient-Occident. Douguine dégage en effet chez Heidegger un penchant pour l’Est cher à la Russie, puisque [l]e soleil ne se lève pas à l’Ouest. Le nouveau commencement de Heidegger ne peut s’adresser aux peuples de l’Ouest. En conséquence, il s’adresse à nous[6]. Toujours dans cette logique de remaniement, l’auteur s’empresse de préciser que Heidegger n’est pas moins fondamental que Guénon[7] et que les deux doivent être, certes, maîtrisés, mais distinctement. Le réagencement problématique que l’on repère s’abrite effectivement en cette tentative de concilier deux visions radicalement différentes, où Heidegger annihile la Tradition à laquelle participent inévitablement orthodoxie et slavophilie. À titre d’exemple, Alexandre Douguine dénature Heidegger[8] pour ne pas le rendre incompatible avec l’orthodoxie, en paraphrasant qu’il considérait la chrétienté comme le modèle de la théologie occidentale, et était exclusivement intéressé par la signification philosophique de la trinité[9]. Heidegger apparaît ainsi chez Douguine réduit à une simple recherche ontologique touchant à la version romaine de la chrétienté, alors que sa critique vise la religion chrétienne dans son ensemble à cause de l’abandon tardif des racines grecques[10], produit, entre autres, du judaïsme. En restreignant l’Occident à une simple connotation géographique, Heidegger renvoie à l’histoire et à la culture de l’Europe actuelle, qui se lève avec les Grecs et surtout les Romains, et qui est déterminée essentiellement et portée par le christianisme juif. Dans cette logique, la romanité, le judaïsme et le christianisme ont complètement transformé et faussé la philosophie commençante, à savoir la grecque[11], notamment en lien avec l’universalisme qu’ils véhiculent. Malgré la collision plus manifeste avec la période nazie de Heidegger, Douguine dénote, certes, la centralité de cette période pour la pensée heideggérienne, mais il court-circuite cette proximité pour protéger la slavophilie de son édifice théorique : ayant accès à l’exégèse traditionnelle, Douguine peut en déplorer la cohérence pour ne pas pécher d’apologie et d’adapter certains éléments de la pensée heideggérienne au monde post-1945[12].
Considéré par Douguine lui-même comme étant l’une des composantes centrales de sa pensée[13], l’auteur se réfère au Dasein heideggérien, mais le remodule pour qu’il épouse ses théories. Chez Heidegger, le Dasein permet de ne plus objectiver l’être humain comme un tesselle parmi d’autres, mais lui attribue une existence singulière dès lors qu’il est plongé dans le monde. Inséré dans ses pratiques et dans ses relations, il va vers des possibilités ouvertes par sa finitude dictée par la mort : soit il s’amalgame dans l’indétermination, soit il se distingue en assumant ses choix et sa finitude. Bien que la lecture heideggérienne en fasse découler un être dont la quête ontologique est plutôt axée sur l’auto-interrogation, Douguine l’affranchit de cet individualisme et l’insère dans une logique collective pour appuyer dans ses écrits le rejet de l’individualisme occidental. Il paraphrase le philosophe de Meßkirch en affirmant que le Dasein existe en tant qu’être dans le monde essentiellement dans l’être-avec d’autres, son advenir est un advenir avec et est déterminé comme destinée. Ce dépassement de l’individualité au profit de la collectivité se parachève immédiatement après, car la destinée n’est pas composée à partir de destins particuliers [mais] la puissance de la destinée ne devient libre que dans la communication et le combat[14].
Bien que la religion ait déjà occupé des lignes ci-dessous, quelques dernières précisions s’imposent pour plus de rigueur. Une courte digression sur la Tradition susmentionnée affiliable à René Guénon permet de compléter le poids de son influence chez Douguine et épaissir nos justifications. Cependant, si ce dernier en revendique la centralité à côté de Heidegger, il est impératif de souligner une affiliation plus manifeste avec Julius Evola, sympathisant italien fasciste. Tout d’abord, Douguine oblitère l’apolitisme de Guénon[15], labelisant l’engagement politique d’activité idiote[16], ce qui permet parallèlement de rejeter tout mouvement politique dans son intégrité, aussi iconoclaste soit-il à l’égard de la modernité. Douguine, de surcroît, relègue aux oubliettes l’unité transcendante des religions, pièce maîtresse de l’universalisme de Guénon, pour servir l’affrontement civilisationnel cher à Douguine où l’orthodoxie a une place à part entière. De plus, Douguine refuse la posture contemplative de Guénon, ce dernier la percevant plus à même à incarner l’esprit traditionnel, en la soumettant à l’importance de l’action[17], ce qui permet de tisser un lien avec la célébration de la vie face à la mort chère aux totalitarismes italien et allemand de naguère et de promouvoir la posture proactive annonçant l’imminence du choc civilisationnel. Comme l’expose Douguine lui-même, seule une croisade contre les États-Unis, l’Occident, la mondialisation et leur expression politico-idéologique, le libéralisme peut constituer une réponse adéquate[18], en défendant ainsi l’apologie d’une certaine martialité passant par l’image d’une guerre sainte.
En dernier lieu, comme il est souvent le cas au cours du XXe siècle selon Mark Sedgwik[19], la pensée guénonienne rejette la modernité au sens large[20], alors que Douguine lui préfère une lecture alternative qui, certes, se propose comme étant post-moderne, mais lui réserve une place modérée pour qu’elle serve les intérêts de la Russie. Pour ce qui relève de la post-modernité, elle incarne l’arène où les jeux se déploieraient[21]. S’il n’est pas question de ce mouvement dans cet article, Douguine trahit Guénon lors de son cheminement argumentatif en se demandant de quelle modernité la Russie a besoin[22], Douguine rend la modernité bipartite, la première partie étant une modernité technologique, bien nécessaire, àla capacité créatrice, car elle crée sans cesse de nouveaux instruments[23] contribuant à l’amélioration de la vie humaine, alors que la modernité morale […] joue un rôle destructif, détruit les fondements des mœurs de l’individu, détruit la représentation de l’homme[24]. Malgré le potentiel négatif de ladite modernité, lorsqu’il dresse une chronologie de sa pénétration en Russie, Douguine lui octroie néanmoins une certaine tolérance. Dans ses réflexions, l’isolement en blocs scellé à dans l’après-Yalta aurait permis aux pays d’Europe de l’Est délivrés de l’occupant nazi de faire l’expérience d’une modernisation dite exogène car importée et non pas endogène, tout en préservant les traits distinctifs de leur culture originale et en demeurant indépendants[25]. La désobéissance épistémique face à la modernité que l’on retrouve ici permet de l’appréhender comme délaissant ceux n’ayant pas pu se trouver dans sa linéarité temporelle éminemment occidentale[26]. En dernier lieu, ce jugement s’entrelace à une critique de la logique libérale à l’issue du deuxième conflit mondial, soulignant aussi la finitude[27] de ce modus vivendi. En théorisant un modèle alternatif qu’il appelle quatrième idée politique hissée à paradigme gnoséologique, il rejette les trois premières idées politiques, à savoir, dans l’ordre, le libéralisme, le communisme et le fascisme[28]. Les deux dernières déchues, le libéralisme paraît avoir remporté les animosités de la bipolarité post-1945, mais il l’aurait fait en dénaturant l’individu de toute appartenance[29]. Quoiqu’apparemment vivant, le libéralisme serait désormais auto-concluant à cause du passage de sujet à simple objet, ce qui acte une imposition sans égard pour l’individu, non sans éclipser la dégénérescence morale qu’il entraîne[30].
La portée de la pensée de Douguine ne pouvant pas se limiter à une seule analyse de ses sources et influences, il demeure à ce stade nécessaire de la compléter avec une étude succincte du néo-eurasisme qu’il exhume et remodèle pour l’adapter à la conjoncture de son temps.
II/ Eurasie, eurasisme et néo-eurasisme
Présenté comme le principal théoricien de l’eurasisme[31], il serait cependant erroné d’attribuer à Alexandre Douguine le monopole indiscuté de ce mouvement. Comme il en sera question, l’eurasisme puise ses sources dans les débats des deux derniers siècles, ce qui nécessite une reprise en main pour l’adapter, ce qui se fera à travers l’explication des nuances entre Eurasie, eurasisme et néo-eurasisme, dont l’élaboration revient en grande partie à Douguine. De surcroît, ce choix s’impose aussi en raison de ses élasticités sémantique[32] et épistémologique[33], non sans oublier la valeur géopolitique du projet eurasiatique tourné vers l’avenir soulignée par Vladimir Poutine en 2017[34].
Avant que l’on ne l’assujettisse à la politisation, le terme Eurasie apparaît une première fois dans les écrits de l’explorateur allemand Alexander von Humbold à l’issue de son périple à travers l’immensité de l’espace russe sous invitation du tsar Nicolas Ier, ainsi que chez le géographe autrichien Eduard Suess en Das Anlitz der Erde (Le visage de la terre), défendant la thèse de l’unicité géologique des continents européen et asiatique, puisque situés sur la même plaque tectonique[35]. En dépit de sa présence modeste dans les symposiums intellectuels de l’époque, ce terme acquerra une dimension quittant l’insécurité sémantique avec les géographes Vladimir Lamanski et Vassili Dakoutchaïev et l’économiste Piotr Struve pour revendiquer l’existence même d’un continent appelé Eurasie en lien avec les analogies territoriales propres à cet espace. Sans que l’on apure leur volonté personnelle, l’enchevêtrement des espaces sur lequel les figures susmentionnées jettent de la lumière et légitimerait la Russie dans sa conquête impériale dans une vision géopolitique ante litteram. Ce fut en effet le prince Troubetskoï, fondateur du mouvement eurasiste[36], à proposer la superposition entre Russie et Eurasie[37]. S’agrègent, de plus, sans doute les découvertes archéologiques : en 1830, des fouilles en Ukraine méridionale portent au jour le tumulus funéraire de Koul-Oba appartenant aux Scythes. Ancienne population indo-européenne dont le peuplement s’étendait sur l’Asie centrale, les régions septentrionales du Caucase et les steppes ukrainiennes actuelles, la découverte de leurs vestiges influence la construction nationale du pays[38]. La coïncidence de leur zone de peuplement avec les anciennes colonies helléniques en Ukraine méridionale permet aux savants de l’époque de postuler un syncrétisme gréco-scythe[39] prototypal pour le cosmopolitisme des États émergents dans la région, de la Rous’[40] de Kyiv jusqu’à l’empire mongol et romanovien. Cela favorise alors une organicité avec une dimension transculturelle du passé se distinguant par une autonomie nationale particulière[41]. Non sans que les questionnements sur le poids de la culture occidentale en Russie soient un apanage exclusif des intellectuels du XIXe siècle, le romantisme européen, interrogeant le sens de la Nation et la nature de l’Empire, fait que ces débats deviennent de plus en plus audibles. Cette quête se bifurque toutefois assez rapidement : d’un côté, les occidentalistes prônent un agencement à l’Europe, à ses modèles et à sa culture afin que la Russie acquière sa place dans le concert européen et progresse à l’unisson des nations européennes, tel était le projet d’européanisation forcée de Pierre le Grand. D’autre part, les slavophiles, quant à eux, psalmodient une approche préservant la Russie des influences néfastes importées d’Europe, cette dernière incarnant une civilisation portant atteinte à la pureté de l’homme primitif, non sans que la dichotomie Orient-Bien et Occident-Mal ne marque ce débat[42]. Si cet article ne détaille pas cette lutte binaire, il s’avère en revanche nécessaire de souligner que, si au XIXe siècle les occidentalistes paraissent l’emporter, le siècle suivant remet ces palmes en discussion. La révolution de 1917 marque-t-elle un nouvel exploit des occidentalistes grâce à l’imposition de la laïcité et des idées révolutionnaires, ou bien la revanche espérée par les slavophiles via l’arasement des exploits pétroviens et l’exergue de la Russie singulière ? Cette question permet, de fait, une reprise de la part des eurasistes appelant non nécessairement à abjurer la révolution, mais bien à la surmonter[43].
Une restauration étant impossible, le passé n’étant pas modifiable, l’on verrait les effets de la révolution – recomposition de l’État, mobilisation sociale, rupture avec certains modèles occidentaux – avec un rejet des excès idéologiques. Cette synthèse se traduirait donc dans une troisième voie faisant fi de l’opposition tsarisme-bolchevisme afin d’aboutir à un projet civilisationnel singulier face à la civilisation européenne. Il devient à cet endroit cohérent d’évoquer l’eurasisme d’Alexandre Douguine, voire un néo-eurasisme, l’eurasisme des années 1920 ignorant les enjeux géopolitiques et civilisationnels dont s’orne le néo-eurasisme. Censée représenter une synthèse des qualités de l’Est, de l’Asie et de l’Occident[44], cette théorie trouve un terrain fertile dans les premières années post-socialistes. Le démantèlement rapide des repères, des valeurs et du système ayant fonctionné pendant quelque sept décennies creusent un horror vacui fécond pour son affirmation. Dans ce contexte, le matérialisme soviétique marxiste cède la place à un matérialisme géographique, dont la révocation se traduit dans une psychagogie[45] secouant les esprits et comblant cette vacuité. En énumérant les éléments constitutifs du néo-eurasisme, Douguine s’affranchit du carcan des questions ethniques pour s’adonner à un focus majeur sur la notion d’Empire[46], tout en lui attribuant la dimension géopolitique que l’eurasisme de la première heure ignorait. Reposant sur l’idée de Carl Schmitt autour des grands espaces, dont la doctrine Monroe demeure un exemple manifeste dans le cas américain, Douguine postule une alliance entre pays d’un continent visant à contrer les puissances coloniales[47]. En effet, en présentant sommairement la genèse étatique sur le continent américain, les luttes indépendantistes l’ayant sillonné possèdent l’opposition à la puissance coloniale européenne ibéro-britannique comme dénominateur commun. S’affirmant ainsi comme stratégie anticoloniale[48] face aux résurgences impériales qu’éprouveraient les métropoles européennes, l’ensemble des États d’un grand espace députerait un rôle majeur à l’État proportionnellement plus puissant, d’où la primauté naturelle des États-Unis[49]. Si une lecture hâtive y voit une délégation, elle ne se traduit guère en subordination, mais dans un partage du fardeau au profit de la liberté commune. Cette réflexion présuppose par conséquent une reproductibilité à l’échelle du grand espace que serait l’Eurasie : des glacis côtiers arctiques jusqu’aux crêtes caucasiennes, cet espace est le réceptacle d’une destinée manifeste[50]. Dans sa progression argumentative, Douguine postule que la Russie dans ses frontières actuelles devrait englober les terres de la Rous’ de Kyiv et de l’URSS, dépouillée de son halo idéologique, au profit d’une sauvegarde des peuples et assurant une multipolarité équilibrant le monde[51]. Si l’on agence à cette théorie une réflexion historique, il serait plausible de dégager un degré de connexité qui affère à la manière dont l’URSS a tenté d’articuler, dans un cadre impérial non-colonial au sens européen, l’universalité proclamée d’un projet politique. En effet, sans être disciples du philosophe de Trèves, les premiers eurasistes voyaient dans l’URSS une continuation de l’idée impériale russe dans des habits différents[52]. S’ajoutent encore, faut-il gloser, les considérations sur la discrimination positive promue en URSS, en redonnant du lustre à l’idée du socialisme démocratique qui assurerait l’implication de toute la population dans la communauté et dans l’élan nationaux[53].
Fidèle à sa géopolitique, Douguine théorise l’antagonisme entre l’empire continental et tellurique qu’est l’Eurasie et la thalassocratie de l’empire atlantique régi par la puissance états-unienne, tout en soulignant la sécurité dans la continentalité que l’Eurasie protège. Ainsi, Halford Mackinder et ses concepts de Heartland continental (Eurasie) et de Rimland se ravivent : le Rimland serait alors l’étranger proche conçu par l’ancien chef de la diplomatie russe Andreï Kozyrev, que l’Eurasie/Russie sécuriserait[54].
Sur le plan géopolitique, le modèle de Douguine franchit une troisième voie entre soviétisme et au libéralisme, à savoir la voie multipolaire, puisque la Russie contemporaine ne pourra être sauvée […] que dans les conditions d’un monde multipolaire, ce qui se ferait par les seules alliances stratégiques[55] avec des pays bénéficiant tout aussi de la multipolarité. Le Japon, l’Inde, l’Iran et l’Europe sont sur le podium et ont intérêt, dans cette logique de réciprocité, à recevoir de la Russie des ressources en échange d’aides économiques et technologiques, en s’opposant ainsi à l’unipolarisme post-1991.
Sur le plan interne, Douguine théorise une démocratie de participation empruntant son essence dans la demotiaeurasienne. S’aliénant du caractère quantitatif et abstrait de l’acception occidentale, ce fonctionnement politique, legs des organisations du passé, conçoit une cohésion sociale respectant les particularismes socio-culturels de la diversité eurasienne[56], en dépassant alors l’individualisme libéral et le collectivisme[57]. La pléthore de religions et cultures enchâssée dans l’espace eurasien bénéficie aussi d’un optimisme social de sorte que les potentialités de l’homme servent l’épanouissement de l’ensemble, concevant une économie pour l’homme axée sur le développement social et ignorant la course à la seule croissance économique[58]. Sans idéaliser l’archaïque, l’eurasisme de Douguine se veut conjuguant passé domestique et présent étranger[59] et il argumente que si nous rejetons le progrès comme idée propre à l’époque moderne, tout l’ancien retrouve pour nous sa valeur[60]. Autrement dit, sans le déqualifier, le passé n’équivaut plus à l’arriération, mais préserve des valeurs authentiques chères à l’eurasisme. Ici, le néo-eurasisme se présente comme une géosophie, à savoir une philosophie articulant le rapport entre une terre et une culture opposée à toute hégémonie civilisationnelle[61].
Conclusion
S’il ne serait pas correct de prétendre synthétiser tout l’édifice théorique d’Alexandre Douguine dans en un article, il apparaît néanmoins nécessaire de réitérer que la pensée d’Alexandre Douguine demeure moins un système doctrinal original qu’un assemblage stratégique de traditions philosophiques, religieuses et géopolitiques réagencées en fonction des nécessités de son temps. En s’appuyant sur des auteurs hétérogènes que Heidegger, Guénon, Evola ou Schmitt, Douguine reconfigure sélectivement des concepts souvent au prix de glissements interprétatifs. Le néo-eurasisme qu’il promeut se présente ainsi comme une tentative de dépassement des idéologies du XXe siècle par l’affirmation d’un projet civilisationnel autour de la multipolarité, du collectif et de l’enracinement géoculturel. Sans aspirer à constituer une rupture nette avec la modernité, sa bigarrure théorique doit un tribut à ces cadres et peine à revendiquer un paradigme totalement inédit. À l’heure où coule l’encre de ces lignes, la guerre en Ukraine sillonne encore l’Europe et l’ouverture du monde subit une contraction sous les nouveaux énervements. Sans visée prédicatrice, le modèle néo-libéral a ravivé pour certains les particularismes en favorisant le retour de géopolitiques nationalistes, voire néo-impériales[62], ce qui semble réactualiser la pensée douguinienne. Si, dans sa pensée l’eschatologie se mêle à la géopolitique[63], les nouvelles tensions mondiales interrogent sur le rôle des théories d’Alexandre Douguine pour lequel la Russie doit être grande, ou ne pas être[64].
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[1] Skladanowski, Marcin. « Cywilizacja Wojny. Rosja w Ideologii Dugina. Rozmowa Prof. Zbigniewa Kaźmierczyka z Ks. Prof. Marcinem Składanowskim». Studia Rossica Gedanensia, 2023. https://doi.org/10.26881/SRG.2023.10.26.
[2] Laruelle, Marlène. Ideology and meaning-making under the Putin regime. Standford, Standford University Press, 2025.
[3] Ibid., p.34.
[4] Pégny, Gaëtan. « Alexandre Douguine, un heideggerisme à la fois assumé et dissimulé ». Revue d’Histoire de la Shoah, n°207, 2017. p.126. https://doi.org/10.3917/rhsho.207.0115.
[5] Douguine, Alexandre. Martin Heidegger, The Philosophy of Another Beginning. Washington, Radix, 2014, p.18.
[6] Ibid., p. 21-22.
[7] Ibid., p.9. Nous reviendrons sur ce sujet par la suite.
[8] Notamment sur le quadriparti, lire à ce sujet : Harman, Graham. Le quadriparti de Heidegger. L’objet quadruple Une métaphysique des choses après Heidegger. Paris, PUF, 2010. p.95-108.
[9] Douguine, Alexandre, op.cit., 2014, p.194.
[10] Pégny, Gaëtan, op.cit., p.120.
[11] Ibid., p.122.
[12] Ibid., p.123.
[13] Douguine, Alexandre, op. cit., 2014, p. 318-319.
[14] Pégny, Gaëtan, op.cit., p.125.
[15] Umland, Andreas, Shekhovtsov, Anton. « Is Aleksandr Dugin a Traditionalist? « Neo-Eurasianism » and Perennial Philosophy ». The Russian Review, vo.68, n°4, 2009, p.673. https://www.jstor.org/stable/20621114.
[16] Ibid., p.664.
[17] Ibid., p.668.
[18] Douguine, Alexandre. La quatrième théorie politique. La Russie et les idées politiques du XXIᵉ siècle. Nantes, Ars Magna, 2012, p.55.
[19] Sedgwik, Mark. Against the Modern World: Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century. Oxford, Oxford University Press, 2004, p.1-14.
[20] Laurant, Jean-Pierre, et al. « La tradition et la crise du monde moderne chez Guénon ». La chaîne d’union, n°39, 2007. p.18-23.
[21] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.24.
[22] Ibid., p.309.
[23] Ibid., p.311.
[24] Ibid.
[25] Ibid., 131-132.
[26] Mignolo, Walter. La désobéissance épistémique : rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité. Berlin, Peter Lang, p.80.
[27] Orain, Arnaud. Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle). Paris, Flammarion, 2025.
[28] En russe, il est coutume d’utiliser le mot fašism, pour se référer aussi au national-socialisme.
[29] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.17-34.
[30] Ibid., p.137.
[31] Shekhovtsov, Anton. « Aleksandr Dugin’s Neo-Eurasianism: The New Right à la Russe ». Religion Compass, vo.3, n°4, 2009, p. 697–716, doi:10.1111/j.1749-8171.2009.00158.x.
[32] Laruelle, Marlène, op.cit., p.217.
[33] Levystone, Michaël. Géopolitique de l’Eurasie. Le « Pivot oriental » de la Russie : gage de puissance ou échappatoire ? Paris, Le Cavalier Bleu, 2025, p.1-27.
[34] Putin, Vladimir. Mezhdunarodnyi forum “Odin poias, Odin put’. Kremlin.ru, 2017, 14 mai, http://www.kremlin.ru/events/president/news/54491.
[35] Laruelle, Marlène, op.cit., p.216.
[36] Nivat, George. Russie-Europe, la fin du schisme. Lausanne, L’Age de l’Homme, 1993, p.269.
[37] Laurelle, Marlène, op.cit., p.217.
[38] Meyer, Caspar. Russian Encounters with Classical Antiquities: Archaeology, Museums and National Identity in the Tsarist Empire, p.493–504, inMartirosova Torlone, Zara, LaCourse Munteanu, Dana, Dutsch, Dorota (éds.). A Handbook to Classical Reception in Eastern and Central Europe. Oxford, Wiley-Blackwell, 2017.
[39] Tikhonov, Igor’. Arkheologiia v Sankt‐Peterburgskom universitete. St. Petersburg: St. Petersburg University Press, 2003.
[40] Il est coutume en historiographie de se servir de cette formule pour définir le premier État proto-slave avant la différenciation des quatre populations slavo-orientales, à savoir les Russes, les Biélorusses, les Ukrainiens et les Ruthènes.
[41] Meyer, Caspar. Greco‐Scythian Art and the Birth of Eurasia: From Classical Antiquity to Russian Modernity. Oxford, Oxford University Press, 2019, p.22-37.
[42] Rouleau, François. Ivan Kireievski et la naissance du slavophilisme. Paris, Culture et Vérité, 1990, p. 130-132.
[43] Dmitrieva, Ekaterina. Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles. Europe Centrale Mitteleuropa, n°1, 1994, p.61–82. https://doi.org/10.4000/rgi.426.
[44] White, Stephen. Understanding Russian Politics. Cambridge, Cambridge University Press, 2011, p.310.
[45] Thom, Françoise. Introduction générale, p.xxii, in Mongrenier, Olivier. Le Monde vu de Moscou, Dictionnaire géopolitique de la Russie et de l’Eurasie post-soviétique, Paris, PUF, 2020.
[46] Laruelle, Marlène, op.cit., p.219.
[47] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.194.
[48] Ibid., p.194.
[49] Ibid.
[50] Bauer, Alain. La conquête de l’Ouest. Paris, Fayard, p.303.
[51] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.206-207.
[52] Ibid., p.204.
[53] Bauer, Otto. La question des nationalités. Paris, Syllepses, 2017 [1907], p.169.
[54] Levystone, Michaël, op.cit., p.27.
[55] Douguine, Alexandre. Le prophète de l’eurasisme. Paris, Avatar, coll. « Heartland », 2006, p.25-26.
[56] Šabaga, Andrei. « Evraziiskaia demotiia: stanovlenie kontseptsii samoupravleniia ». RUDN Journal of Public Administration, vo.8, n°4, 2021, p.355–364, https://doi.org/10.22363/2312-8313-2021-8-4-355-364.
[57] Douguine, Alexandre, op.cit., 2006, p.30.
[58] Ibid., p.32.
[59] Ibid., p.18.
[60] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.29.
[61] Cumin, David. Géopolitique de l’Eurasie. Avant et depuis 1991. Paris, L’Harmattan, 2020, p.160-161.
[62] Tlostanova, Madina. Beyond Conservatism and Radicalism? A Decolonial Glimps into the post-Truth World, p.15-16, in Edwin Etieyibo, Obvious Katsaura, Mucha Musemwa (éds). Africa’s Radicalisms and Conservatisms: Politics, Poverty, Marginalization and Education. Leiden: Brill, 2022.
[63] Douguine, Alexandre, op.cit., 2006, p.16.
[64] Douguine, Alexandre, op.cit., 2012, p.317.










