<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La France doit-elle vraiment se comparer à l’Allemagne ?

23 mars 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Angela Merkel et Emmanuel Macron lors d'une conférence sur la Libye à Berlin, le 19 janvier 2020, Auteurs : Jens Meyer/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP22419714_000012.
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La France doit-elle vraiment se comparer à l’Allemagne ?

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Si elle n’était frontalière, se comparerait-on autant à l’Allemagne ? Et, pour susciter la meilleure réaction, vaut-il mieux se rassurer ? Alors bien sûr l’Allemagne vieillit, son taux de pauvreté est devenu supérieur à celui de la France (mais après avoir été inférieur pendant dix ans) et Volkswagen, après avoir (on l’a oublié) dérobé sa coccinelle emblématique aux ingénieurs tchèques il y a un demi-siècle, a menti. Il serait toutefois présomptueux et fatal de se satisfaire des difficultés programmées de l’Allemagne.

 

En France, nous avons HEC, X, et l’ENA : des lettres que beaucoup d’étudiants rêvent d’inscrire en tête de leur CV. Mais ces fiertés bien françaises sont-elles suffisantes ? La balance commerciale française est déficitaire de 15 à 50 milliards depuis le début de ce siècle tandis que l’excédent de l’Allemagne semble structurel et avoisine 150 milliards. Les Français déposent environ 8 000 brevets par an quand les Allemands en déposent entre 20 000 et 25 000. La France a dû aborder la crise de 2008 avec un déficit budgétaire de plus de 3 % du PIB au moment où les finances publiques allemandes étaient à l’équilibre, ce qu’elles sont à nouveau cependant que le déficit français se situe toujours aux alentours de 4 %.

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Querelle d’egos

Tout est allé assez vite depuis 1998, date à laquelle l’Allemagne, désignée « enfant malade de l’Europe » par Hans-Werner Sinn, s’était inquiétée d’une (légère) baisse de la part de ses exportations dans le total mondial à un peu moins de 9 % (celle de la France sont tombées à 3,1 %), d’un déficit de croissance vis-à-vis de la France et des nouvelles locomotives de l’Europe qu’étaient l’Irlande ou l’Espagne, ainsi que d’un taux de fécondité aux alentours de 1,4 enfant par femme. Dix ans plus tard, l’Allemagne revancharde ironise sur cette Krankreich (contraction de « malade » et « France »).

Entre-temps, les mesures engagées par l’ancien gestionnaire du personnel de Volkswagen, Peter Hartz, ont réformé la protection sociale et le marché du travail. Dans la douleur avec un taux de chômage dépassant la barre des 10 % en 2005, mais de manière on ne peut plus opportune : pratiquer l’austérité, en abaissant le coût social d’un chômeur de près d’un tiers à la veille de la crise en 2007, au moment où les partenaires commerciaux connaissent la croissance, n’a rien à voir avec le faire à plusieurs en pleine récession. Les Français ne devraient pas l’ignorer depuis l’échec de la relance mitterrandienne à contre-courant (1981-1983), mais à l’évidence les économistes ne l’ont pas assez expliqué à l’ENA.

Il n’en fallait pas tant pour qu’à partir de 2008, une fois la fête finie, soit dénoncée ce Sonderweg (voie solitaire) déflationniste de l’Allemagne : le mark fort obligeait les entrepreneurs allemands à innover en permanence tout en pouvant compter sur des recettes à l’exportation élevées et des taux d’intérêt faibles ; le mouvement s’est poursuivi après la création de l’euro. À l’inverse, la France, comme la plupart de ses partenaires européens, allait commencer à accuser des déficits croissants à partir de 2001 ; ils préféraient croire que le retour de la compétitivité passait par la seule baisse des coûts de production, en oubliant les leçons de la qualité allemande.

Avec une monnaie commune, c’est désormais comme si l’Allemagne, depuis le début des années 2000, était devenue le problème des Européens. Et si, plutôt que de parier sur sa chute, on prenait conscience que la France n’a pas à perpétuellement se comparer à sa voisine ?

 

Jules et Jim

Politiquement, socialement, économiquement, beaucoup oppose les deux nations. La centralisation jacobine française d’abord, face à l’unification tardive de Länder conservant aujourd’hui encore une grande autonomie. Socialement, cela se traduit par des négociations davantage décentralisées où l’État fédéral est comme relégué au second plan et n’est pas ce Léviathan sur lequel se retourne la violence des désaccords entre « partenaires » sociaux.

Économiquement, on doit se souvenir de la tertiarisation précoce de la France, face à cette puissance industrielle montante que fut l’Allemagne dès la fin du XIXe siècle. Schématiquement, la France exporte davantage de services, attire les touristes du monde entier par ses édifices… publics, et dispose de grands groupes (EDF, Aérospatiale, Dassault, l’industrie agro-alimentaire…) dont l’État n’est jamais très loin (en particulier dans les visites d’État). PME et ETI (entreprises de taille intermédiaire), de leur côté, sont plutôt cocardières. L’Allemagne fait moins rêver les touristes, dispose de grandes entreprises dont beaucoup ont dû faire oublier leur passé (VW, Boss, Thyssen, Krupp…) et des PME et ETI – le fameux Mittelstand – tournées vers l’exportation, aidées en cela par un capitalisme rhénan décrit par Michel Albert, qui repose sur des relations beaucoup plus étroites entre petites et grandes entreprises, mais aussi entre celles-ci et des banques autant décisionnaires que prêteuses.

Mais surtout, une sorte d’incompréhension largement partagée de ce qu’est l’économie de marché distingue les Français d’Allemands qui, eux, l’ont presque intériorisée depuis 1959, au point d’avoir popularisé l’expression « économie sociale de marché » (Soziale Marktwirtschaft) et de l’intégrer au traité de Lisbonne dont l’article 2 évoque une « économie sociale de marché hautement compétitive ».

Philosophiquement, l’expression donne lieu à des interprétations diverses, de Michel Foucault, qui y voyait un néo-libéralisme, à Roger Scruton qui y perçoit un néo-marxisme. Économiquement, le marché est l’acceptation d’une concurrence (que ce soit entre entreprises pour les biens et services, salariés pour les emplois, actionnaires et salariés par l’intermédiaire des syndicats pour le partage des gains de productivité) non au sens de structure, mais de dynamique. L’économie de marché est davantage clivante en France, toujours prisonnière de structures et de corporatismes, qu’elle ne l’est en Allemagne où elle est davantage perçue comme cet « ouragan perpétuel de destruction créatrice » dont parlait Schumpeter.

Cet ouragan, comme le capitalisme, peut être craint ou apprécié, et il fait agir l’État, à des degrés divers selon les nations, afin de réguler ses conséquences sociales, politiques, humaines. Le marché, de plus en plus international, est un défi avec lequel composer. Et c’est là où l’Allemagne et la France, peut-être, s’opposent le plus. Un ancien PDG allemand s’étonnait que les Français aient pu faire du Concorde et de la Citroën DS autre chose que des prototypes, comme s’il les accusait de confondre invention et innovation. Les Allemands ont peu d’économistes célèbres… mais ils font de l’économie. Alfred Marshall s’en inquiétait déjà au tout début du XXe siècle lorsque les parlementaires anglais lui demandaient les raisons du rattrapage de leur industrie. Les clichés, parfois, évoquent une réalité : les Allemands, économiquement, sont pragmatiques.

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Capacité ou résistance au changement

Les Allemands savent devoir souffrir du déclin de la population active. Celui-ci pourrait faire pression à la hausse sur les salaires. Les Français peuvent y percevoir un espoir en ce qu’elle pourrait adoucir quelque peu la contrainte de compétitivité qui pèse sur eux, même si l’immigration en Allemagne pourrait ralentir le processus.

Automobile, construction mécanique et chimie sont les points forts de la compétitivité allemande. L’Allemagne envoie du lourd… et réalise plus de 50 % de ses échanges avec ses partenaires européens. Cela pourrait, sur le long terme, se révéler un handicap dans le cadre d’échanges commerciaux de plus en plus touchés par la croissance en Asie voire, demain, en Afrique, même si l’Allemagne s’efforce d’être présente dans ces régions (voir page 50). Mais l’Allemagne y vend des biens, des machines notamment, en particulier à une Chine qui pourrait assez rapidement les produire elle-même, transferts de technologies, de connaissances, de capitaux aidant.

Les Allemands perdent 3-1 et c’est là, à la 97e minute en cette soirée sévillane de 1982, que Karl-Heinz Rummenigge entre en jeu. La capacité de réaction. Lorsque les résultats des Allemands aux tests Pisa de 2003 furent jugés inquiétants, la réaction du système scolaire fut rapide. Le résultat est édifiant : les jeunes Français, qui devançaient au début du siècle les Allemands, régressent fortement en mathématiques, et sont aujourd’hui largement devancés. Le taux d’emploi en Allemagne a connu une augmentation spectaculaire depuis 2005, de 68 % à 78 % quand le taux d’emploi stagne en France en dessous de 70 %. Les jeunes de moins de 24 ans sont dans des situations profondément différentes, notamment chez les peu qualifiés puisque le taux d’emploi n’y est que de 15 % en France contre près de 45 % en Allemagne. Depuis 2005, la part des jeunes sans emploi, qualification ou formation a baissé de 14 à moins de 9 % en Allemagne tandis qu’elle stagne à 14 % en France. Idem pour les chômeurs de longue durée, à plus de 50 % avant la crise, à moins de 45 % désormais.

 

Quémandeurs iniques versus chevaliers tech-toniques ?

Pendant que les Français sont obnubilés par l’Allemagne, les entrepreneurs allemands qui n’ont pas fait HEC ont déjà le regard tourné vers les next eleven et parmi eux les MIST (Mexique, Indonésie, Corée du Sud, Turquie). Plus que le bien-fondé de l’acronyme, c’est l’état d’esprit de ces entrepreneurs constituant le Mittelstand qui interpelle. Derrière le Japon, les entreprises allemandes sont aujourd’hui les principales contributrices de la valeur ajoutée de ce produit phare américain qu’est l’iPhone. Surtout, elle demeure le premier exportateur mondial par habitant, lequel exporte plus du double d’un Français. Une région française se situe à ce niveau de compétitivité : l’Alsace…

Le coût du travail est une chose mais il est moins déterminant lorsque la productivité est élevée, et il l’est encore moins lorsque les innovations sont telles qu’elles octroient une compétitivité hors prix. Se jouer de la concurrence ne suppose pas de vendre en bénéficiant des coûts les plus bas mais d’innover sans cesse en suscitant la demande au point de pouvoir vendre cher. L’industrie française du luxe l’a compris depuis longtemps. Le rapport Gallois insistant sur l’innovation fut remis au chef de l’État ; il aurait pu immédiatement être remis entre les mains du président du Medef. Symboliquement (et politiquement !) le geste eût été fort. « Propriété oblige. Son usage doit contribuer en même temps au bien de la collectivité » stipule l’article 14 de la loi fondamentale allemande.

Imagine-t-on qu’en Allemagne le patronat ait pu voir à sa tête un dirigeant issu d’un institut de sondages, un des rares secteurs où la matière première (l’information sur l’opinion individuelle) est 1. gratuite, 2. collectée par des salariés en contrats précaires, 3. vendue, sans requérir beaucoup d’innovation, souvent à des partis financés par l’impôt ? Curieuse image envoyée aux syndicats mais aussi et surtout aux PME françaises loin des prébendes et des taux d’impôt sur les sociétés effectifs dont bénéficient les « champions nationaux ».

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Le paraître et le pouvoir

Il y a deux ans, un praticien de la gestion de la dette publique me confiait une différence entre les relations entretenues avec les agences nationales de gestion de la dette, l’Agence France Trésor française et son homologue allemande la Bundesrepublik Deutschland Finanzagentur : la faiblesse des taux d’intérêt actuels s’explique (en partie bien sûr) parce que les agents de l’agence française sont de fins techniciens, mais parce que, je cite, « on ne négocie pas » avec l’agence allemande. Deux présidents viennent de se succéder, tous deux diplômés de Sciences politiques ; ils ont claironné que, sur l’euro jugé trop fort, le traité de Lisbonne ou l’austérité, ils allaient faire plier Angela Merkel, diplômée de sciences « tout court » … Pour le même résultat.

Alors faut-il absolument se comparer ? Pour ceux qui y tiennent, rappelons qu’en football, jamais la France n’a pu battre l’Allemagne en voulant la prendre à son propre jeu. Mais bien quand les Allemands font montre de suffisance quant à leur puissance. En rugby, on n’a jamais vu les Français se faire battre par les Allemands… Ils n’y jouent pas.

À propos de l’auteur
David Colle

David Colle

Professeur en classe préparatoire ECE à Ipésup.
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