<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’Arctique canadien ; rhétorique géopolitique et politique identitaire

12 juillet 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Région de l'Arctique. Photo : Annie Spratt/unsplash
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L’Arctique canadien ; rhétorique géopolitique et politique identitaire

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Principalement zone d’intérêt géostratégique durant la guerre froide, la région arctique suscite depuis la fin des années 1980 de plus en plus de convoitise pour le potentiel économique qu’elle représente. Le réchauffement climatique rend désormais possible et profitable l’exploitation de réserves pétrolières, gazières, minières et halieutiques potentiellement importantes. Le retrait des glaces ouvre également de nouvelles routes de navigation à travers les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est et révèle de nouvelles opportunités pour l’industrie touristique.


 

L’intérêt géopolitique pour la région avait fait un bond important en 2007 lorsqu’une mission scientifique russe planta un drapeau national sur le fond marin du pôle Nord. Le geste, qualifié par certains de « manœuvre politico-scientifique », avait été promptement décrié par quelques pays, dont le Canada. Certains observateurs y avaient vu le début d’une « course à l’Arctique », similaire à la réaction causée par la pose d’un drapeau américain sur la Lune lors de la mission Apollo 11 qui avait généré à l’époque des craintes d’une « course à l’espace ».

À se fier à la rhétorique des gouvernements des États arctiques, à la couverture médiatique et au nombre croissant d’exercices militaires dans le Grand Nord, il est facile d’imaginer l’Arctique comme devenant une zone de tensions, voire de conflits. Mais cette rhétorique parfois agressive entre États ne serait-elle pas avant tout destinée à un auditoire domestique. Ne servirait-elle pas les besoins de la politique identitaire nationale ?

 

Une affaire de représentation

Dans tous les membres permanents du Conseil de l’Arctique (1), seule une faible proportion de leur population réside à l’intérieur du cercle polaire. Pour certains d’entre eux, leur statut de nation arctique se fait par l’entremise d’un territoire peu peuplé et relativement lointain : le Danemark avec le Groenland, les États-Unis avec l’Alaska. Pour le Canada et la Russie, même si une partie considérable de leur territoire se situe dans l’Arctique, il n’en demeure pas moins que la très grande majorité de leur population réside plus au sud et que peu peuvent affirmer avoir déjà visité la région. Néanmoins, pour beaucoup d’entre eux, la question arctique semble susciter des passions, raviver la fierté identitaire et particulièrement attiser les ferveurs nationalistes lorsque l’on aborde la question de la souveraineté du territoire.

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N’ayant jamais mis les pieds à l’intérieur du cercle polaire, les citoyens du Sud doivent s’approprier une conception de l’Arctique basée sur la parole d’autrui, la vidéographie et la photographie. C’est à partir de ces éléments, puis des prédispositions et grilles d’analyse qui leur sont propres, qu’ils se construisent un imaginaire de ce que représente l’Arctique pour eux. Benedict Anderson, dans son livre Imagined Communities sur l’origine et l’essor du nationalisme, affirmait que les nations sont forcément des « communautés imaginées » parce que « même les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens […] bien que dans l’esprit de chacun vive l’image de leur communion ». Les nations dépendent donc de l’imagination de valeurs, de croyances et d’attitudes communes chez leurs citoyens.

La théorie d’Anderson est particulièrement intéressante et pertinente dans le cas de nations arctiques comme le Canada, les États-Unis et la Russie, lorsque l’on considère leur vaste territoire (un facteur déterminant de leur identité nationale), la diversité ethnique et la dispersion géographique de leur population. Pour ces trois pays, les populations du Sud et du Nord ont des réalités et des imaginaires différents, d’où l’importance toute particulière de la rhétorique nationale et de la politique identitaire.

 

Un fondement de l’identité canadienne

Parmi une multitude de conceptions de l’Arctique, bien répandues dans la psyché des habitants, on peut noter : celle d’une réserve de puissance dont l’abondance en ressources naturelles garantira une prospérité économique future ; celle d’une opportunité d’aventure, une dernière frontière à découvrir et à explorer ; celle d’une zone de menaces potentielles à l’intégrité territoriale ou à la pureté du milieu écologique ; ou encore celle d’une région à préserver selon un nouveau régime environnemental à inventer. Ces différents imaginaires, parfois conflictuels, ont été façonnés au cours du temps par la rhétorique, les événements géopolitiques et leur couverture médiatique. Étant malléables, il est possible pour le gouvernement d’influencer l’opinion publique en agissant sur ces imaginaires.

La politique identitaire vise avant tout la création et le partage d’une identité nationale commune et, au Canada, d’une identité distincte de celle des États-Unis. La politique identitaire s’exprime souvent à travers la politique étrangère. Durant la période du gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015), l’Arctique en représentait un pilier important. Le gouvernement Harper avait bien perçu que la défense et le développement du Grand Nord canadien permettaient de constituer un projet rassembleur pouvant servir à unifier davantage la nation autour d’un objectif commun. Ce projet qui ne ravivait aucune tension linguistique ou culturelle servait d’image de marque pour le Parti conservateur et le Canada.

La communication stratégique employée par le gouvernement canadien de l’époque faisait usage de symboles, de mythes, de discours et d’images pour façonner les imaginaires. Au Canada, plusieurs symboles révèlent depuis longtemps le caractère identitaire nordique du pays, tels que l’hymne national (dans sa version anglaise : « With glowing hearts we see thee rise, The True North strong and free! (2) »), le hockey comme sport national d’hiver, les populations inuites et l’organisation des Rangers (3) canadiens, qui constitue les « yeux et les oreilles » des militaires au nord du pays. La mise en valeur de l’Opération NANOOK faisait également partie de la stratégie de communication du gouvernement conservateur et de la rhétorique géopolitique dans l’Arctique : la présence annuelle du Premier ministre lors de ce qui constitue le plus grand exercice militaire dans le Nord canadien, accompagnée d’une couverture médiatique, servait à amplifier un message politique au pays comme à l’étranger. La rhétorique géopolitique poursuivait des objectifs de la politique étrangère canadienne mais principalement ceux de la politique identitaire nationale.

Depuis l’arrivée du gouvernement libéral de Justin Trudeau, la politique canadienne envers la région arctique est demeurée sensiblement la même. La parution de la nouvelle politique de défense Protection, Sécurité, Engagement à l’été 2017 est venue réaffirmer l’importance de la région pour le Canada et l’engagement du gouvernement d’y défendre ses intérêts. En revanche, pour l’instant, l’Arctique comme élément fédérateur d’unité nationale et d’identité pour le gouvernement et le pays a dû laisser sa place à d’autres priorités davantage privilégiées par le gouvernement libéral, telles que l’immigration, le multiculturalisme, l’égalité des sexes et la réconciliation avec les peuples autochtones.

 

  1. Les États membres permanents : Canada, Danemark, États-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie, Suède.
  2. « Avec des cœurs étincelants nous te voyons t’élever, Grand Nord fort et libre». On notera que les paroles officielles de l’hymne national en français sont tout à fait différentes.
  3. Sous-élément des Forces armées canadiennes, forte d’environ 5 000 membres et composée d’habitants de plus de 200 communautés éloignées et isolées du Nord canadien.
À propos de l’auteur
Jonathan Lafontaine

Jonathan Lafontaine

Capitaine de corvette Jonathan Lafontaine Breveté de l’École de guerre, 24e promotion Marine royale canadienne
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