<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le Pacifique, 5e continent de l’art international

8 juin 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Pékin, un nouveau centre de l'art contemporain, Auteurs : ChenYuYu/SIPA ASIA/SIPA, Numéro de reportage : 00956395_000007.
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Le Pacifique, 5e continent de l’art international

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Lors de cette dernière décennie, les cinq continents sont entrés dans la boucle du système financier et médiatique de l’art contemporain. Le grand espace du Pacifique qui relie trois continents ne fait pas exception et n’échappe plus désormais à la visibilité mondiale. Depuis le début du millénaire, le foyer de création et de vie artistique internationale n’est plus uniquement concentré autour de l’Atlantique nord sous l’égide de New York. Un deuxième pôle autour de la mer de Chine a fait son apparition, développant routes et échanges transpacifiques.

 

La concurrence, quoique non reconnue, vient de Chine dont la prospérité et l’enthousiasme pour l’art nourrit un riche bassin culturel où les pays limitrophes, parfois même ennemis, entretiennent néanmoins de fortes affinités artistiques. Ainsi, au lendemain de l’épisode totalitaire et sanglant que la Chine a connu, beaucoup de jeunes artistes chinois ont suivi leur formation au Japon afin de retrouver un enseignement disparu en Chine, avant de se lancer plus loin vers l’Occident.

Exposition Zao Wou-Ki, Hong Kong, 2018.

Ce bassin civilisationnel non occidental rassemble dans un premier cercle, Corée, Formose, Chine, Japon, Philippines, Vietnam, Indonésie, Malaisie, et y associe aujourd’hui Australie et Polynésie ainsi que la lointaine Californie aux diasporas japonaises et chinoises importantes et actives, avec leurs fondations et musées mettant en valeur les expressions modernes et traditionnelles de la peinture à l’encre et leurs maîtres [simple_tooltip content=’Un exemple : les musées IAMA de Los Angeles et San Francisco mettant en valeur notamment deux maîtres de peinture à l’encre ayant un rayonnement dans le monde : Yuhua Sohouzhi Wang et Dorje Chang.’](1)[/simple_tooltip]. Ces échanges de proximité culturelle ont lieu en même temps que ceux, très intenses aussi, avec les expressions conceptuelles mainstream, du très haut marché international. L’art qui circule d’un bout à l’autre du Pacifique inclut une grande diversité de courants artistiques.

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Les nouvelles places de l’art international sont à l’est

Singapour, Hong Kong, Canton, Shanghai, Djakarta sont devenues des capitales des arts. Elles ont leurs foires internationales réunissant des galeries du monde entier. La Foire de Bâle, la référence prônée par New York, a sa manifestation annuelle à Hong Kong. Ces villes ont aussi des antennes des maisons de vente mondiales Christie’s et Sotheby’s, des succursales des hyper galeries internationales et des ports francs qui complètent leur intégration financière à la boucle du marché. Enfin, elles ont leurs musées dits d’art contemporain soumis à la règle new-yorkaise : exposer 1/3 d’artistes locaux, 1/3 d’œuvres des pays proches et 1/3 de produits anglo-saxons, hautement cotés, sans compter bien d’autres institutions muséales aux contenus moins conventionnels.

La circulation de l’art entre Extrême-Orient et Occident n’est certes pas une nouveauté dans l’histoire mais aujourd’hui elle exprime la renaissance d’un art civilisationnel asiatique qui a une volonté de rayonnement, un désir de se connecter avec le monde entier, de s’approprier les influences étrangères sans renoncer à son identité. En quelque sorte, forte est l’aspiration de développer une modernité de synthèse qui n’est plus conçue comme étant une exclusivité européenne. La modernité au sens de l’adaptation au temps n’est plus réservée à l’Occident qui l’a délaissée pour favoriser, dans le domaine des arts et de la pensée, une révolution-déconstruction permanente, choix qui favorise une notion du temps circulaire, sans passé ni avenir.

Les pays de l’extrême est ne renoncent ni à un art moderne provenant de leurs racines ni à un art global international dont les avantages financiers et de communication sont incontournables. Cette résistance à l’adoption d’un unique courant artistique international centré sur New York explique l’existence actuelle de deux bassins artistiques effervescents : l’Atlantique occidental et l’extrême-oriental Pacifique.

 

Australie : le continent qui baigne dans le Pacifique 

L’Australie est occidentale par excellence, mais elle est aujourd’hui présente et participe à l’activité du bassin extrême-oriental. On lui doit un nouveau concept : l’art tribalo-contemporain. Le musée d’Art contemporain de Sydney, créé en 1991, dont la surface a doublé en 2012, héberge certes des artistes contemporains adoubés par le haut marché international. Ainsi Ron Mueck, dont la cote dépasse le million de dollars, a été découvert et promu par le collectionneur Saatchi qui en a fait un Young British artist. Mais l’originalité du système australien est qu’il ne sépare pas mais intègre l’art aborigène d’aujourd’hui dans l’art contemporain mainstream. Il l’expose dans les mêmes musées et le vend aux mêmes prix. Au top 10 des meilleures ventes d’œuvres d’artistes australiens, on trouvera en premier Ron Mueck et tout de suite après, Dorothy Napangardi, une peintre aborigène. Telle est l’exception australienne, pionnière en ce domaine.

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La ronde du street art autour du Pacifique

Art mondialement partagé, il n’exige pas des gisements de milliardaires pour exister. Il n’a besoin ni de discours validés par les clercs ni de cote ni des labels du haut marché. Le street art use d’un langage esthétique aux expressions infiniment diverses pour s’adresser à son public, dans la rue, sans intermédiaires. Il entre dans le cercle des villes riveraines du Pacifique vers l’an 2000.

Melbourne, ville mi-victorienne mi-futuriste, capitale culturelle de l’Australie, devient l’une des capitales du monde du street art avec son festival Sweet Streets créé en 2004. La municipalité attire les street artistes des cinq continents pour dessiner sur ses murs et leur passe commande, tandis que les galeries recherchent les talents.

À son tour Tahiti s’est fait connaître internationalement en 2014 par la création d’un festival d’art urbain, Ono’u, initiative d’une jeune Tahitienne Sarah Roopinia qui a transformé Papeete en une galerie d’art à ciel ouvert. En 2018, l’Ono’u est reconnu comme l’un des lieux du street art les plus renommés du Pacifique : 80 artistes de 32 nationalités différentes y ont ainsi participé ! Hawaï n’est pas en reste, Los Angeles et San Francisco, ainsi que les villes côtières d’Amérique du Sud : Medellín, Bogota, Valparaiso, Santiago, La Paz.

 

L’exception asiatique contemporaine

En ce début de millénaire, dans cette partie du monde tournée vers le Pacifique, on observe l’émergence d’un nouveau rapport de force culturel international. Ces pays, dans le sillage de la Chine, manifestent leur différence et originalité de façon d’autant plus efficace qu’ils ne contestent ni ne renoncent à l’art financier mainstream. Ils valorisent aussi ce qu’ils appellent les trésors vivants, c’est-à-dire les artistes qui ont hérité de la tradition et créent des œuvres nouvelles. La Chine a consacré au-dessus du million de dollars beaucoup de peintres à l’encre dans la suite de la tradition et pour certains dans une adaptation moderne ; c’est aussi le cas pour la peinture à l’huile avec tous ses courants. Les records au top 100 de 2019 : 33 peintres chinois contre 17 Américains. Ces derniers ont certes toutes les cotes record, mais leurs artistes sont moins nombreux et plus vieux ! Les Chinois ont revalorisé la peinture sur le marché international et brisé le monopole d’un art unique, néo-occidental conceptuel, au sommet du marché.

Les institutions chinoises et japonaises tout particulièrement veillent non seulement à la continuité de leur culture, mais aussi à son rayonnement, en permettant leur consécration, conservation et diffusion au-delà des frontières. Ces œuvres particulières ont un statut non pas de produit financier, mais de chef-d’œuvre.

Japon et Chine notamment ont un soft power culturel qui rompt avec le modèle global indifférencié. Ainsi la Chine avec les grandes manifestations de la Route de la soie et le Japon avec l’institution Cool Japan affirment une esthétique en perpétuelle métamorphose, mais aux valeurs immuables – simplicité, raffinement et magnificence – en lien profond avec la contemplation de la nature et en cela, universelle. Il n’est plus question d’en faire uniquement un usage commercial, de séparer culture, sagesse et sacré. On aperçoit aussi sur le continent australien, et les archipels du Pacifique, ce retour aux sources originelles pour créer aujourd’hui. Les conservateurs de musées d’arts premiers autour du monde en savent quelque chose : tous les jours campent devant leur porte leurs ressortissants qui affirment : « Nous sommes vivants ! Nous continuons à créer ! »

Autour du Pacifique, le modèle de l’art unique contemporain international semble ébranlé.

À propos de l’auteur
Aude de Kerros

Aude de Kerros

Aude de Kerros est peintre et graveur. Elle est également critique d'art et étudie l'évolution de l'art contemporain.
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