Au Karabakh, Bakou déterre la hache de guerre

28 septembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : REPUBLIC OF ARTSAKH - SEPTEMBER 27, 2020: Arayik Harutyunyan, President of Artsakh (Nagorno-Karabakh), gives a press conference on the border tension in Artsakh. Ayk Bagdasaryan/Photolure/TASS/Sipa USA/30930352/YD/2009272154
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Au Karabakh, Bakou déterre la hache de guerre

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Ce dimanche 27 septembre aux premières heures de l’aube, les Arméniens se sont réveillés avec la nouvelle d’une vaste offensive aérienne (missiles, et bombardements de drones) menée par l’Azerbaïdjan tout le long de la ligne de contact qui le sépare de l’Artsakh (ex Karabagh), cette République autoproclamée en 1991 et non reconnue par la communauté internationale.

Pour la première fois depuis la guerre de haute intensité de 1988- 1994, Stepanakert, capitale de l’Artsakh a été bombardée tandis que les civils se réfugiaient massivement dans des abris.

L’Arménie et le Karabagh en état d’alerte générale

En l’espace d’une dizaine d’heures, des combats d’une rare violence se sont déroulés à de nombreux points du front avec une focale dans les régions de Fizouli et Djebraïl provoquant des pertes importantes : 16 militaires et civils tués côté arménien et 200 dans les rangs militaires azerbaïdjanais. De son côté, la partie arménienne a affirmé avoir perdu quelques positions et abattu 4 hélicoptères azéris, 15 drones de combats, 10 tanks et plusieurs batteries de missiles. Tandis que Bakou saluait la reconquête de plusieurs positions et villages.

Araïk Aroutiounian président de la petite République autoproclamée, soutenue par l’Arménie, a décrété « la mobilisation générale des plus de 18 ans » en réponse à une offensive d’ampleur de l’Azerbaïdjan dimanche, tandis que dans l’Arménie voisine, les volontaires ont afflué, qui pour s’enrôler, qui pour donner leur sang. Après l’annonce des premiers combats de dimanche matin, le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a décrété « la mobilisation générale » et l’instauration de « la loi martiale », tout comme en écho à la décision prise par les autorités du Karabakh. « Nous allons vaincre. Longue vie à la glorieuse armée arménienne ! », a écrit M. Pachinian sur Facebook. Le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a de son côté convoqué une réunion de son conseil de sécurité au cours de laquelle il a dénoncé une « agression » de l’Arménie.

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Une heure à peine après le déclenchement des hostilités, des médias azerbaïdjanais et turcs publiaient en ligne des rapports sur l’évolution des opérations le long de la ligne de contact, ce qui laisse entendre que cette offensive turco-azérie était préméditée et planifiée depuis des semaines si ce n’est depuis des mois.

La Turquie à la manœuvre

S’oriente-t-on vers un conflit régional de haute intensité ?  Ankara aurait-elle planifiée cette opération visant à bouleverser un statu quo jugé trop favorable à la partie arménienne et pousser la Russie dans ses retranchements ?

24 heures à peine avant le déclenchement des hostilités des informations particulièrement troublantes étaient relayées dans la presse des deux pays turcophones. C’est le cas notamment du quotidien Yeni Şafak, un journal turc pro gouvernemental qui, la veille du lancement de l’offensive dénonçait en Une la « collaboration du PKK et de l’Arménie dans le Haut-Karabakh ». Le quotidien croyait savoir que « des dizaines de terroristes kurdes du PKK formés dans les camps d’entrainement en Irak et en Syrie auraient été transférés dans le Haut-Karabakh pour se charger de la formation des milices arméniennes ». Alors que parallèlement à cette information difficilement vérifiable, on apprenait que les forces turques occupant la région d’Afrin dans le nord-ouest de la Syrie, ont ouvert la semaine dernière deux centres de recrutements de mercenaires pour l’Azerbaïdjan.

Une aubaine pour le régime de Aliyev qui en dépit de la propagande anti arménienne, peine à mobiliser des volontaires. Ajoutons à cela que la situation socioéconomique en Azerbaïdjan est plus qu’inquiétante. Les revers miliaires des Azéris contre l’Arménie en juillet dernier dans la région du Tavush ont gonflé la frustration d’une population chauffée à blanc par les harangues d’un pouvoir visiblement aux aguets et fortement ébranlé par les conséquences funestes de la chute de la demande des hydrocarbures en ces temps de pandémie.

Voyant son capital de légitimité fondre au soleil avec l’écroulement des cours du brut le régime d’Aliyev, a mis la barre à tribord vers le grand frère turc, quitte à sacrifier tout un pan de sa souveraineté aux desiderata des orientations stratégiques du président Erdogan. Vu de Moscou cette escalade est perçue comme une tentative de la Turquie de s’immiscer dans une région jusque-là considérée comme sa chasse gardée. N’ayant pas intérêt à voir son pré carré caucasien déstabilisé par la Turquie, en quête de nouveaux fronts dans le grand jeu qui se dessine de la Libye à l’Irak en passant par Chypre, la mer Égée, la Russie qui vend des armes aux deux belligérants, veut agir comme un facteur de dissuasion et se cantonner dans un rôle de médiateur. Mais cette tâche semble de plus en plus malaisée. Souvenons-nous que dans  la foulée de la guerre de juillet dernier qui s’était soldée par une déconfiture militaire pour Bakou, le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères Elmar Mamediarov, qui dirigeait la diplomatie azérie depuis 2004, réputé proche du Moscou, avait été remplacé par l’ancien ministre de l’Éducation Jeyhun Bayramov, acquis à l’idéologie ultranationaliste panturquiste. Quelques jours après, des manœuvres militaires de grande importance entre les armées turques et azéries se sont déroulées dans l’enclave du Nakhitchevan, à moins d’une quarantaine de kilomètres d’Erevan, la capitale de l’Arménie.

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Au plan régional, Bakou jouit d’une solidarité sans retenue du grand frère et partenaire stratégique turc au nom du panturquisme. L’Arménie quant à elle a intégré l’organisation du traité de sécurité collective (l’OTSC) sans pourtant jouir d’un soutien effectif de ses membres, divisés sur la question du Karabagh. Avec la présence d’une base et de gardes-frontières russes sur son sol. Erevan y voit le gage d’une assurance vie, de l’armement de dernière génération, en échange d’une relation de plus en plus asymétrique.

Mais l’apparition d’une Turquie erratique sur l’échiquier du Caucase, la présence avérée de conseillers militaires, de membres des services secrets du MIT, ou encore de drones turcs sur un terrain de jeu jusque-là considéré sous influence russe, est en train de bouleverser de bien fragiles équilibres.

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Addendum

Une dépêche d’Asia News informe que des mercenaires ayant combattu en Syrie ont été envoyés par l’armée turque via l’Azerbaïdjan pour combattre en Artsakh. Ceux-ci sont rémunérés 1800$ par mois et disposent de contrat de trois mois.

Cela confirme l’engagement de la Turquie dans le conflit et le rôle joué par les mercenaires djihadistes.

Lire la dépêche ici.

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.
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