<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Fehrbellin : un petit succès qui recompose l’Europe (1675)

15 septembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Bataille de Fehrbellin (c) Wikimedia Commons
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Fehrbellin : un petit succès qui recompose l’Europe (1675)

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La victoire de Fehrbellin a forgé la destinée de la Prusse. C’est la première d’une longue série de faits d’armes accompagnant son essor politique en Europe, au détriment de l’Autriche-Hongrie (Leuthen 1757, Sadowa, 1866) et de la France (Rossbach 1757, Leipzig 1813, Sedan 1870).

 

La Covid-19 a eu raison de la traditionnelle kermesse de Fehrbellin, coquette ville de 7 000 habitants à 60 km au NO de Berlin, commémorant chaque année la célèbre victoire remportée le [simple_tooltip content=’Au XVIIe siècle, le Brandebourg utilise le calendrier julien ; le 18 juin de l’époque correspond au 28 juin selon le calendrier grégorien actuel.’]18 juin 1675[/simple_tooltip] par l’Électeur Frédéric-Guillaume 1er de Hohenzollern (1620-1688) [simple_tooltip content=’À Fehrbellin s’est déroulée une autre bataille le 28 septembre 1758, pendant la guerre de Sept Ans, où les Suédois ont cette fois vaincu les Prussiens …’]sur les Suédois[/simple_tooltip]. À l’époque, le correspondant de la Gazette de France à Hambourg, dans son bulletin du 5 juillet 1675, explique ce « petit succès » par l’absence à la tête des troupes suédoises du prestigieux Feldmarschall Karl Gustav von Wrangel ; mais Louis XIV, apprenant la nouvelle, en saisit immédiatement la portée. Son projet d’alliance à revers contre le Brandebourg venu au secours de son allié historique hollandais attaqué par le Roi Soleil en juin 1672 vient d’échouer.

Cette victoire prusso-brandebourgeoise sur l’armée suédoise réputée invincible recompose l’échiquier géopolitique européen. En effet, pour vaincre l’opiniâtre résistance batave, Louis XIV a pressé son allié suédois d’ouvrir un second front sur les arrières de Frédéric-Guillaume, afin de soulager la pression allemande sur l’armée du Rhin de Turenne. Moyennant d’énormes subsides, les Suédois acceptent et envahissent l’Uckermarck à Noël 1674. Prévenu de la désolation de ses États, à nouveau livrés à la soldatesque nordique – ce qui ravive les atroces souvenirs de la guerre de Trente Ans -, le Grand Électeur, qui prend ses quartiers d’hiver à Schweinfurt, cherche en vain des alliés, puis se résout à porter seul secours à sa patrie. Il s’ébranle le 6 juin, traverse les épaisses forêts de la Montagne de Thuringe avec 6 000 cavaliers, laissant son infanterie à deux jours, et rejoint discrètement Magdebourg (11 juin). Un bref repos puis il traverse de nuit l’Elbe et fond sur l’ennemi. Son général Georg von Derfflinger s’empare par ruse de Rathenow, coupant ainsi en deux les lignes ennemies étirées sur près de 50 km le long de la Havel.

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Dans la vaste plaine monotone du Brandebourg aux vastes nappes de sables, criblées de marais et lacs tourbeux, où les multiples bras de rivière au cours indécis dessinent un véritable labyrinthe, la moindre éminence, les étroits chemins surélevés et les ponts jouent un rôle stratégique que l’Électeur utilise à merveille. Un premier accrochage a lieu à Nauen. Frédéric-Guillaume fait détruire tous les ponts, dont celui de Fehrbellin, coupant la retraite aux Suédois ; ceux-ci se replient dans la nuit. Ses généraux lui déconseillent d’engager le combat contre les 11 000 Suédois avec seulement 6 000 cavaliers exténués par 11 jours de selle et sans infanterie ; mais l’Électeur veut poursuivre son avantage sur une armée suédoise qui ne cesse de reculer et empêcher sa jonction avec les 12 000 hommes du Hanovre stationnés plus à l’ouest.

 

La bataille du 18 juin

La bataille est livrée le 18 juin à Hackerberg, dans les brumes de chaleur de l’aube puis sous une pluie battante. Frédéric-Guillaume positionne son artillerie sur une petite éminence oubliée par l’ennemi, et son feu précis décime l’ennemi ; ce dernier mène des charges impétueuses pour reprendre la position ; intrépide, l’Électeur se bat en première ligne ; dans la mêlée, son écuyer est tué sous ses yeux ;  les dragons du colonel Mörner, lui aussi tué, se battent furieusement, et les Suédois se replient, en bon ordre, sur Fehrbellin, laissant près de 3 000 hommes hors de combat sur le terrain (contre 500 environ Brandebourgeois). Frédéric-Guillaume refuse de bombarder sa ville, les Suédois s’enfuient dans la nuit ; mais la cavalerie allemande les pourchasse dans les marais, secondée par les milices paysannes. Sur leur drapeau, on peut lire sous l’aigle rouge du Brandebourg « nous, pauvres paysans, servons notre bienveillant prince et seigneur avec notre sang ». Ils mènent une sanglante guérilla de libération, massacrant 300 Suédois à Wittstock. Les pertes et les désertions finissent par réduire des deux tiers l’armée ennemie qui évacue le Brandebourg.

 

Première victoire du Brandebourg

C’est la première grande bataille gagnée par les seuls Brandebourgeois, sur l’une des armées les plus prestigieuses d’Europe. Le retentissement de cette victoire est considérable. Frédéric-Guillaume reçoit un accueil triomphal à Berlin, avec feu d’artifice sur la Spree. Mais il veut chasser définitivement les Suédois de toutes les terres allemandes. Bien que souffrant de la goutte, il lance, par un hiver glacial, une nouvelle campagne en Poméranie et en Prusse orientale, marquée par une célèbre chevauchée de plus de 1 100 traîneaux sur la lagune gelée de Courlande (1678). Il conquiert Stettin, Wismar, Tilsitt, poursuivant l’ennemi jusqu’à Riga. Cette nouvelle victoire scelle sa gloire militaire. La Prusse s’installe sur la rive sud de la Baltique et occupe désormais de fortes positions sur le Rhin, l’Elbe, l’Oder, la Vistule et le Niémen. Louis XIV s’en inquiète : il lance alors une forte offensive sur les territoires rhénans de l’Électeur, le contraignant à la paix. Par le traité de Saint-Germain (1679), Frédéric-Guillaume restitue ses conquêtes.

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Mais ses deux victoires sur les Suédois ont scellé sa gloire militaire et assis son prestige au sein de l’Empire et en Europe. Le Hanovre, la Saxe, la Bavière et même l’Empereur se rapprochent de Berlin. Dans la Bibliothèque germanique (1736, tome XXXV, article IV), le philosophe Samuel von Pufendorf note que cette victoire « surprit l’Europe et fut regardée comme une espèce de prodige ». La Prusse-Brandebourg devient un acteur incontournable du jeu diplomatique. Fehrbellin ferme la page de la vulnérabilité allemande, héritée des traités de Westphalie ; portant en germe le sentiment national prussien, elle occupe dans la mémoire collective allemande une place singulière. Elle met au cœur de la nouvelle puissance prussienne une armée moderne professionnalisée depuis 1653 : infanterie disciplinée, dragons montés sur de rapides chevaux tatars, artillerie puissante et efficace, officiers d’élite formés à l’Académie de Kolberg, généraux de valeur souvent sortis du rang. Le souvenir de cette victoire est entretenu jusqu’à nos jours : médailles frappées au lendemain du fait d’armes, chansons populaires, récits élogieux de Frédéric le Grand qui célèbre « la délivrance merveilleuse » dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de la Maison de Brandebourg, 1750.

 

Une bataille qui entre dans la mémoire nationale

Au XIXe siècle, on érige statues et monuments comme la colonne de la Victoire à Hackenberg. Construite sur le modèle de celle de Berlin, et inaugurée par le Kronprinz le 2 septembre 1879 ([simple_tooltip content=’Le « Sedantag » (« jour de Sedan ») est une manifestation organisée à l’initiative du pasteur Friedrich Wilhelm von Bodelschwingh pour commémorer la victoire allemande de Sedan le 2 septembre 1870.’]Sedantag[/simple_tooltip]) : sous le buste du Grand Electeur, une plaque commémorative en marbre rouge suédois rappelle « Friedrich Wilhelm kam, sah und siegte », un veni,vidi, vici germanique. Les manuels scolaires et universitaires (l’historiographie allemande du XIXe siècle à nos jours y reconnaît un tournant historique), les fanfares (la marche de Fehrbellin fait toujours partie du répertoire de la Bundeswehr), les tableaux et gravures, le drame en 5 actes de Heinrich von Kleist (Le prince de Hombourg, 1809), les souvenirs de Theodor Fontane (Pérégrinations à travers la Marche de Brandebourg, 1862), jusqu’au circuit des 8 lacs de la croisière fluviale dans la grande plaine, faisant étape dans les principaux sites du champ de bataille : le souvenir de Fehrbellin reste vivace !

À propos de l’auteur
Jean-Marc Holz

Jean-Marc Holz

Jean-Marc Holz est agrégé de géographie, docteur ès sciences économiques, docteur d'Etat ès lettres. Il a enseigné aux universités de Franche-Comté (Besançon) et de Perpignan, comme professeur des universités.
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