Biélorussie : Loukachenko fait d’une pierre deux coups

26 mai 2021

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Belarus President Alexander Lukashenko, pictured during a meeting with his Serbian counterpart Aleksandar Vucic (not on pic) at the Serbia Palace in Belgrade, Serbia, Tuesday, Dec. 3, 2019. Lukashenko is on a two-day official visit to Serbia.//TOSKICOKSANA_1724.3350/1912031415/Credit:OKSANA SKENDZIC/SIPA/1912031417
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Biélorussie : Loukachenko fait d’une pierre deux coups

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L’interception du vol de Ryanair entre Athènes et Vilnius qui transportait un opposant au régime, suivie de l’arrestation de ce dernier ainsi que de sa compagne, a entraîné de nombreuses réactions des dirigeants européens, qui devraient selon toute vraisemblance prendre des sanctions contre Minsk. Mais n’était-ce pas là un des objectifs poursuivis par le président Loukachenko ?

 

Il devrait en tout cas être gagnant sur deux tableaux. D’une part en portant un coup à son opposition, à commencer par celle réfugiée à l’étranger, et d’autre part en soudant autour de lui la part de la population biélorusse qui le soutient, grâce aux réactions occidentales.

 

Un opposant majeur arrêté

 

L’opposant en question, Roman Protassevitch, a fait des études de journalisme en Biélorussie, et avait été renvoyé de l’université à cause de son activisme contre le régime. Il a ensuite exercé son métier en dehors de son pays d’origine, où il avait été arrêté en 2017 à cause d’une participation supposée à un rassemblement non autorisé. Des informations selon lesquelles il aurait des sympathies pour des groupuscules d’extrême droite circulent sur Internet, il aurait notamment fait partie du service de presse de l’organisation du « Bataillon d’Azov ». Toutefois, le fait que ces informations soient datées de l’automne 2020, lorsqu’il a commencé à faire l’objet d’un mandat d’arrêt, rend probable l’hypothèse qu’elles soient fabriquées ou exagérées.

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Mais c’est le fait qu’il soit le co-fondateur de Nexta, un média qui a joué un rôle important dans les manifestations qui ont eu lieu en 2020 contre le président Loukachenko, qui est à l’origine de son arrestation spectaculaire. Il s’agit d’une chaîne YouTube, désormais diffusée via Telegram, et qui compte 1,2 million d’abonnés à l’heure actuelle.

 

La base arrière de l’opposition visée

 

Par ailleurs, Roman Protassevitch vivait entre la Pologne et la Lituanie. C’est également dans ce dernier pays que Svetlana Tikhanovskaïa, la candidate de l’opposition à la présidentielle de 2020, a trouvé refuge. Ces deux États accueillent en effet depuis les années 2000 des opposants au régime biélorusse. Du reste, en plus d’être proches géographiquement de la Biélorussie, ils ont un lien historique fort avec ce pays, puisque le territoire de cette dernière a longtemps fait partie du royaume de Pologne-Lituanie, situation que l’on a partiellement retrouvée lors de la résurrection de la Pologne en 1919.

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Varsovie cherche clairement à influer le cours des choses de l’autre côté de la ligne Curzon, où vivent encore 400 000 Polonais. Des médias libres à destination de la population biélorusse opèrent également depuis la Pologne, comme la chaîne de télé Bielsat, ou encore la Radio européenne pour la Biélorussie, pour laquelle a travaillé Protassevitch.

 

Des sanctions à l’impact limité

Cet incident va entraîner un nouveau train de sanctions pour la Biélorussie, qui s’ajouteront à celles déjà prises suite à l’élection présidentielle de 2020. À l’époque, 88 personnes dont le président Loukachenko, avaient été interdites de voyage dans l’Union européenne. Outre les mesures visant des personnalités liées au régime, les secteurs de la chimie et de l’énergie pourraient être visés, ainsi que la compagnie aérienne biélorusse Belavia. L’Union européenne déconseille par ailleurs le survol de l’espace aérien biélorusse, le ciel de la région étant déjà compliqué depuis que le vol MH17 a été abattu en juillet 2014 au-dessus du Donbass. 

 

Mais l’impact sur la Biélorussie devrait en tout état de cause être limité, tant l’économie de ce pays est essentiellement tournée vers le frère russe, sur le soutien duquel elle peut compter. D’ailleurs, Moscou n’a pas manqué de rappeler que des déroutements d’avions analogues ont eu lieu côté occidental durant la décennie écoulée, le plus marquant étant celui, survenu en 2013, de l’avion du président bolivien Evo Morales, soupçonné de transporter Edward Snowden.

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Mais une fois de plus, les gouvernements européens devraient faire preuve de prudence dans ce dossier, comme ils l’ont fait depuis le début de la crise en août 2020, en évitant de fournir un soutien trop intrusif à l’opposition, et de provoquer la Russie dans son pré carré. Les leçons du dossier ukrainien semblent ici avoir été retenues.

À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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