<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Brazzaville et Kinshasa : proches, mais séparées

22 novembre 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Statue du roi Léopold II à cheval à Kinshasa (c) Sipa AP22466463_000017
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Brazzaville et Kinshasa : proches, mais séparées

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« Les deux capitales les plus rapprochées du monde » sont séparées de 4 km par un fleuve qui donne le même nom à leurs deux États respectifs : le Congo. Sur la rive droite, la République du Congo (Brazzaville) ; sur la rive gauche, la République démocratique du Congo (Kinshasa). La géographie, l’ethnographie, la culture les rapprochent, mais l’histoire et la politique les ont séparées.

 

« Jumelles », proches et semblables ?

 

L’emplacement de chacune des deux villes a été choisi par les deux colonisateurs, l’Anglo-Américain Stanley et l’Italo-français Savorgnan de Brazza (le premier au service du roi des Belges Léopold II, le second au service de la France). Il ne doit rien au hasard. Leur situation sur les deux rives opposées du Congo au Stanley Pool (aujourd’hui pool Malebo, suivant un nom local ancien), dernier élargissement du grand fleuve avant qu’il n’atteigne par une série de rapides et de cataractes son embouchure sur l’Atlantique, marque la limite de navigabilité du bassin du Congo en aval. Les lieux étaient fréquentés par les buffles, les éléphants et les hippopotames. Brazza crée une station sur la rive droite en 1880, dont il confie la garde à son fidèle lieutenant, le sergent Sénégalais Malamine, toujours honoré dans la ville. Stanley fonda en 1881 sur la rive gauche le poste de Léopoldville (du nom de son mandant le roi des Belges, d’abord président de l’Association Internationale Africaine du Bassin du Congo, puis souverain de l’État Indépendant du Congo, 1885-1908, avant qu’il ne soit colonie belge), à l’emplacement actuel d’un quartier ouest de l’énorme agglomération de Kinshasa. Avant l’arrivée des colonisateurs, le fleuve n’était pas une frontière. La zone marquait à peu près la limite des deux royaumes Kongo (à l’ouest) et Teke (à l’est), qui avaient pour vassaux les chefs de tribus des deux côtés du fleuve. Il y avait alors une série de villages plus ou moins autonomes, le commerce était actif entre le Haut-Fleuve et l’Atlantique par pirogues puis par portage jusqu’à l’océan (caoutchouc, ivoire, esclaves dans un sens, produits européens dans l’autre), et entre les deux rives. Il l’est toujours malgré les barrières douanières entre les deux États (Congo-Brazzaville et Congo-Kinshasa), grâce aux différences de prix, à la contrebande et à la corruption.

Ce sont aujourd’hui les capitales très voisines (chacune se voit de l’autre rive) et très excentrées dans leur pays respectif (Brazzaville tout au sud, Kinshasa tout à l’ouest). Brazzaville a été capitale dès 1904 (Moyen-Congo, puis Afrique Equatoriale Française, et République du Congo) ; Léopoldville depuis 1923-1929 au temps du Congo belge (aujourd’hui RDC). Pendant la Deuxième Guerre mondiale, elles ont été les centres du ralliement au camp des Alliés lorsque les deux métropoles étaient occupées par l’Allemagne. Brazzaville est devenue un temps le siège de la « France Libre » (gouvernement du général de Gaulle opposé à celui de Vichy). La conférence de Brazzaville en 1944 a annoncé des libertés et des progrès pour les peuples coloniaux. En août 1958, de Gaulle y déclare « la France fière de l’œuvre africaine accomplie ». Le gouvernement colonial de Léopoldville approvisionne l’effort de guerre anglo-américain. L’indépendance a été acquise quasi simultanément en 1960 (année de la vague d’indépendance des colonies d’Afrique noire), le 30 juin (Congo belge) et le 15 août (Congo français).

À l’origine se trouvaient sur chaque rive des populations d’ethnies bakongo et bateke. L’immigration d’autres ethnies de chaque pays (exode rural) a diversifié les langues dans les deux villes. À Kinshasa le kikongo a reculé et le swahili (est de la RDC) s’est implanté (sous les Kabila 1997-2019). Le lingala est prédominant dans les deux villes. Les deux pays (donc leurs capitales) sont francophones par la grâce des colonisateurs français et belges, pour l’administration, l’enseignement et l’économie (88% à Brazzaville). Kinshasa est devenue récemment (en nombre) la première ville francophone devant Paris. Le français a aussi une valeur sécuritaire dans les deux villes : il est recommandé à un Congolais qui s’aventure dans un quartier d’ethnie hostile de le parler, surtout en cas de guerre civile (en 1997 à Brazzaville). Le christianisme, autre apport de la colonisation, domine encore (à Kinshasa, 50% de catholiques, 20% de protestants, 10% de chrétiens africains kimbanguistes, 5% de musulmans). Récemment, des mosquées ont été construites pour les immigrés d’Afrique de l’Ouest (à Brazzaville par le Qatar en 2018), ou pour ceux de l’est de la RDC. Les deux villes subissent périodiquement des pillages. Les régions environnantes sont souvent agitées. L’avion est la liaison la plus sûre (même entre les deux capitales : quelques minutes de vol pour 11km). Dans les périodes de troubles, les riches de La Gombe, l’ancien quartier européen devenu celui des riches Africains, s’envolent vers l’Europe, l’Afrique du Sud, Dubaï, ou pour Brazza.

La frontière du fleuve n’a pas empêché non plus l’émergence dans les deux villes de courants musicaux (rumba) et de modes semblables (mêlant racines autochtones et emprunts à l’Occident), ni d’un phénomène culturel original qui a acquis une renommée mondiale : la sapologie. Né sans doute à Brazzaville dans les années vingt, en expansion depuis les années soixante, il a vite passé le fleuve, en réaction à la politique anticolonialiste d’« authenticité » du dictateur Mobutu (1965-1997), qui avait cherché à imposer le vêtement africain aux hommes(« abacost » : « à bas le costume ! »). La SAPE (Société des Ambianceurs et Personnes Elégantes) regroupe des hommes qui se retrouvent pour défiler en démarche chaloupée à travers la ville dans des tenues de type occidental (costume, cravates, chapeau melon, parapluie, chaussures de ville), mais dans des couleurs vives (trois au plus), qu’ils exhibent en insistant chacun sur le prix exorbitant (grandes marques européennes) et la supériorité de leur goût. La performance est codifiée, toujours courtoise, pacifique, bon enfant. Elle exalte dans chaque capitale l’unité nationale par-delà les tensions ethniques. Certains s’offusquent du contraste entre ces hommes ayant dépensé des fortunes pour leur apparence et la pauvre masure dont ils sortent, propres et parfumés, impeccables et tout fiers. Mais l’appropriation culturelle de vêtements de l’ancien colonisateur (Paris est la référence commune) est passée à la moulinette de l’inventivité individuelle. L’aspect spectaculaire, varié et personnel des tenues des « sapeurs » dénote ainsi un esprit très éloigné des modes « de luxe » de masse commercialisées dans les sociétés occidentales.

 

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Séparation, distanciation, et méfiance envers « ceux d’en face »

 

Les deux villes et la frontière sont nées de la colonisation, qui a créé deux États différents. La frontière sur le fleuve est le résultat d’une course de vitesse de 1878 à 1885 entre Stanley et Brazza et leurs hommes (soldats, marins, missionnaires, fonctionnaires, commerçants) : des Anglo-Saxons, des Belges et des Zanzibaris de l’est d’un côté ; Français et troupes coloniales africaines de l’autre. Les tentatives des deux concurrents pour prendre pied sur l’autre rive, par des traités avec des rois (Brazza et Makoko en 1880) ou des chefs de village ayant échoué, la conférence coloniale de Berlin et un traité franco-belge en 1885 fixèrent définitivement sur le fleuve la frontière entre les deux Congo. Les deux villes eurent dès lors un destin politique différent.

Kinshasa est la capitale d’un État (la RDC) beaucoup plus grand (bassin du Congo) et plus peuplé que le Congo-Brazzaville (90 millions d’habitants, contre 5,5), avec 14 millions d’habitants ou plus (ce sont des estimations), face à 1,8 million à Brazzaville. Elle a bénéficié des immenses richesses minérales du pays, de la maîtrise de l’embouchure du grand fleuve, et de la construction (déterminante pour son développement) du chemin de fer Léopoldville-Matadi dès 1896, alors que le Congo-Océan n’a été achevé du côté français qu’en 1934. Mais aujourd’hui la République du Congo produit du pétrole et Brazzaville depuis Kinshasa fait figure de voisine riche. Elle attire des immigrés illégaux venus d’en face pour y travailler sur les marchés, ou dans des métiers sales et peu enviés (cordonniers, cantonniers, éboueurs). En 2014, des dizaines de milliers de « délinquants et clandestins » ont été renvoyés de l’autre côté, et l’on s’est plaint à Brazza que la ville devenait soudain plus sale.

La méfiance entre les deux villes a des causes politiques, les deux régimes n’étant pas souvent sur la même longueur d’onde depuis leur indépendance. En 1960, Brazzaville accueille les anti-lumumbistes. Au temps de la guerre froide, la RDC avait une politique pro-occidentale, alors que la RC était pro-soviétique (Brazzaville accueille les chefs de gauche de l’autre rive). À chaque crise, les opposants ou les vaincus se réfugient de l’autre côté du fleuve, pour y préparer éventuellement leur revanche (36000 de Brazzaville à Kinshasa en 1997). Depuis la fin du bloc soviétique, l’opposition idéologique n’existe plus, le marxisme-léninisme du Congo-Brazzaville s’étant dissous dans la rente pétrolière et la démocratie pluraliste formelle, sous le même président (Nguesso). Mais la méfiance subsiste. Les deux villes ont échangé des tirs en 1997 ; l’Angola est intervenu dans chacune, en 1997 et 1998, faisant des dégâts. Les riches kinois ont alors passé le fleuve, et aussi l’assassin du président Laurent-Désiré Kabila en 2001. La RDC a accusé Brazzaville d’avoir tenté d’assassiner son fils en 2011. Les Brazzavillois accusent les « Zaïrois » d’importer chez eux les vices et la délinquance de Kinshasa. La traversée du fleuve est de durée, de coût et d’agrément variables selon l’embarcation, la marchandise, le passager, les services de douane, de police et de navigation, la corruption, la situation politique (visa ou non), et l’humeur du fleuve.

Le paysage et l’atmosphère des deux villes sont différents. Elles portent la marque du colonisateur (urbanisme, bâtiments administratifs, églises, « cités indigènes », ex-quartiers européens). Les Belges ont réalisé de grands projets à Léopoldville. Depuis l’indépendance, l’explosion démographique, l’instabilité politique, l’incurie et la corruption ont transformé la capitale de la RDC (disent certains) de « Kin la belle » en « Kin poubelle ». Brazzaville est plus aérée, plus verte, plus provinciale. Kinshasa est une mégalopole polluée, hérissée de tours, une immensité de « cités » et de bidonvilles, aux services défectueux, quelques ilots riches dans un océan de misère, où l’insécurité touche maintenant tous les quartiers, avec des bandes d’ados détrousseurs. Elle est chaotique, festive et créative. Elle est « cosmopolite » au sens où elle est noire multiethnique (tribus et langues venues du reste du pays, avec souvent leurs quartiers propres), avec de petites colonies belges, anglo-saxonnes, grecques. Des Angolais, des Indo-Pakistanais, et des Portugais d’autres pays du continent s’y sont réfugiés. La cohabitation au niveau de l’agglomération prend souvent la forme d’une séparation par quartier. À Brazzaville, pendant la guerre civile de 1997, une ligne de démarcation armée, politique et ethnique à travers la ville (Poto-Poto, Bacongo, Mfilou) séparait les deux camps. Des dizaines de milliers d’habitants ont dû fuir leur quartier ou la ville.

Dans les deux villes subsistent les églises et écoles issues des missions coloniales (catholiques, protestantes), des lieux de culte autochtones (kimbanguistes), les quartiers ex-coloniaux. À Kinshasa, les guides touristiques vantent les marchés pittoresques et la vie festive et nocturne très animée (bars, groupes musicaux, danse à tous les coins de rue, jour et nuit), en recommandant d’être toujours accompagné d’un Africain. Il y a les restes des grands projets mégalomanes de Mobutu (Palais de la Nation, Palais du Peuple, Tour Lumumba), et les beaux sites naturels des alentours. À Brazza, on trouve davantage le paysage et la belle architecture de l’époque coloniale. Un point commun entre les deux rives est la récupération (affiches et figurines de fabrication locale proposées à la vente) de Tintin au Congo, critiqué aujourd’hui en Occident pour son « racisme » et ses violences faites aux bêtes sauvages, mais adopté par les Congolais des deux rives, qui en sont fiers et s’amusent de leur représentation par le colonisateur blanc (« un chef-d’œuvre qui ne blesse en rien la culture congolaise », selon une ministre de RDC). Il y a un restaurant Chez Tintin à Kin près des rapides du Congo. La mode des cosmétiques éclaircissant la peau a aussi ses adeptes des deux côtés.

Le traitement du passé colonial est contrasté. En 1966 Léopoldville est devenue Kinshasa (nom autochtone d’un village précolonial aujourd’hui absorbé par l’agglomération). Sous Mobutu, la politique d’ « authenticité » (nationaliste indigéniste et anticolonialiste), a effacé les noms des rues et des quartiers, les monuments et les statues rappelant l’époque coloniale. Léopold (qui n’est jamais venu), les militaires et les administrateurs belges ont disparu (il reste quelques noms de religieux, et le roi Baudouin, venu en 1955, et en 1960 pour proclamer l’indépendance). Le roi des Belges Albert Ier, héros de la guerre de 1914 a son avenue à Brazza, qui mène au ferry pour Kinshasa, où il a perdu la sienne. Un musée a été créé pour accueillir ces reliques d’un passé colonial renié (Stanley, Léopold II, Albert Ier). Les monuments exaltent les héros de l’indépendance (Lumumba, Kasavubu, Kabila), la Paix et l’Unité Nationale (la RDC a connu plusieurs guerres civiles). De 1971 à 1997 le fleuve avait deux noms différents selon la rive, l’un ou l’autre employé selon les époques par les Européens : Congo toujours sur la rive droite (nom tiré du peuple et du royaume du bas fleuve, popularisé par les Européens au XIXe), et Zaïre sur la rive gauche (nom donné aussi au pays, l’actuelle RDC, de 1971 à 1997, tiré d’un terme local interprété par les Portugais, figurant sur les cartes du XVIIIe).

En République du Congo, l’histoire coloniale a été à l’histoire nationale. Brazzaville a conservé son nom, décerné à la ville par la Société de géographie de Paris dès 1881. En 2006, les restes du grand explorateur, fondateur de la ville et libérateur des esclaves ont été solennellement amenés dans « sa ville » (à la demande de sa famille française et italienne et de journalistes et hommes politiques congolais) et placés dans un mémorial construit à cet effet (ainsi qu’un musée dédié), en présence du président Nguesso et du représentant français. Le sergent sénégalais Malamine a été fait solennellement citoyen d’honneur de la ville (2018). La Case De Gaulle a conservé la chambre et le grand lit du général à l’ambassade française. Il y a des rues Foch, Lyautey, Faidherbe.

La frontière fluviale de 1885 n’a pas facilité la construction d’un pont entre les deux capitales, chaque colonisateur privilégiant un développement séparé. Le projet de pont ferroviaire, routier et piétonnier sur le Congo remonte à 1991, poussé par l’Union Africaine, financé par la Banque de développement africaine. Les plans sont prêts, le site décidé (en amont), les voies d’accès sont quasi finies sur la rive droite. Mais les obstacles nationaux subsistent, après négociations et accords de principe solennellement proclamés. Le Congo-Brazza compte recueillir une partie du trafic par la route et le chemin de fer vers le port en eau profonde de Pointe Noire, mais on s’inquiète aussi d’une immigration de masse des « Zaïrois ». En RDC, les intérêts du Bas-Congo (chemin de fer de Matadi, ports de l’embouchure) craignent la ruine. Les travaux devaient débuter en août 2020, mais Kinshasa veut d’abord améliorer sa liaison ferroviaire nationale vers l’Océan, construire un port en eau profonde, et faire progresser « l’intégration nationale » de la RDC. D’autres craignent une accentuation des contrechocs sociaux et politiques d’une capitale à l’autre. En attendant, à Brazzaville, un pont ultramoderne a été construit sur une petite rivière, éclairé la nuit pour être bien visible depuis le palais présidentiel de l’État d’en face. La traversée du grand fleuve-frontière, pittoresque, romantique, bureaucratique, incertaine, chaotique, ou même dangereuse, restera encore un temps un « must » de la vie des deux capitales, quand il s’agit de rallier la « jumelle » d’en face.

 

 

 

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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