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Champion du monde de l’homicide en nombre absolu, le Brésil a vu ses tueries culminer en 2017 (65 602 morts) avant de refluer d’un tiers.
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Une décrue réelle, portée par le désarmement, la recomposition du crime organisé et des politiques locales comme celle de São Paulo.
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Mais fragile et inégale : elle frappe toujours les mêmes — jeunes hommes noirs des périphéries — et une partie s’est dissoute dans les « causes indéterminées ».
En 2017, le Brésil a enregistré 65 602 homicides. Le chiffre donne le vertige : c’est près de 180 morts par jour, davantage que bien des guerres contemporaines, et le plus lourd bilan jamais mesuré dans le pays. Ramené à la population, il correspond à un taux d’environ 31,6 homicides pour 100 000 habitants — six fois la moyenne mondiale. Rapporté au monde, le Brésil concentrait alors, à lui seul, plus d’un homicide sur dix de la planète. C’est de ce sommet qu’il faut partir, car tout ce qui a suivi se lit comme une lente redescente.
Depuis ce pic, en effet, la courbe s’est retournée. En 2024, le pays comptait 42 590 homicides, soit une baisse d’environ 35 % en sept ans, et un taux revenu autour de 20 pour 100 000 — le plus bas de sa série historique. Le mouvement est net, continu, et il tranche avec deux décennies de hausse. Mais avant d’y voir une victoire, il faut regarder de près ce que ces chiffres recouvrent, qui ils frappent, et si la décrue est aussi solide qu’elle en a l’air.
Un détour par la carte du monde donne la mesure du phénomène. L’Amérique latine, qui abrite environ 8 % de la population mondiale, concentre à elle seule près d’un tiers des homicides de la planète ; et à l’intérieur de ce sous-continent, le Brésil occupe une place à part. Non qu’il détienne le taux le plus élevé — la Colombie, le Venezuela ou le Mexique le dépassent selon les années — mais parce que sa masse démographique, deuxième d’Amérique après les États-Unis, en fait, en valeur absolue, le pays qui compte chaque année le plus grand nombre d’homicides au monde. C’est cette double caractéristique — un taux très élevé et une population immense — qui donne au cas brésilien son poids singulier : nulle part ailleurs la violence létale ne tue autant d’êtres humains en chiffres bruts.
Deux décennies de montée, sept ans de reflux
Sur la longue durée, la trajectoire brésilienne dessine une cloche. Dans les années 1990 et 2000, le taux d’homicides oscille autour de 20 à 26 pour 100 000, avec une tendance haussière que ni la croissance économique ni les politiques sociales des années Lula ne parviennent à enrayer durablement. Le mouvement s’accélère au début des années 2010 : de 57 396 homicides en 2013, le pays grimpe jusqu’au sommet de 2017. Puis vient le reflux, d’abord brutal — 57 592 morts violentes intentionnelles en 2018 selon la police, contre 64 000 l’année précédente — puis plus régulier, jusqu’aux 42 590 homicides de 2024.
Encore faut-il préciser de quel chiffre l’on parle, car le Brésil en produit deux. La base de santé — le Sistema de Informações sobre Mortalidade, exploité par l’Atlas da Violência de l’IPEA — recense les décès par agression : elle donne 45 747 homicides en 2023 et 42 590 en 2024. La base policière — l’Anuário du Fórum Brasileiro de Segurança Pública — additionne les « morts violentes intentionnelles » et aboutit à des totaux voisins mais distincts : 46 328 pour 2023. Les deux séries racontent la même histoire d’ensemble, mais ne se superposent pas, et l’on ne saurait les additionner sans produire un artefact.
Les repères chiffrés valent d’être fixés. Autour de 2007, le pays comptait quelque 48 000 homicides, pour un taux voisin de 25. En 2013, 57 396 morts et un taux de 28,8. Au pic de 2017, 65 602 morts et 31,6. Puis la décrue : 46 409 en 2022, 45 747 en 2023, 42 590 en 2024, soit un taux ramené à 20,1. En volume comme en intensité, le Brésil de 2024 a retrouvé les niveaux du début des années 2000 — sans pour autant cesser d’être l’un des pays les plus meurtriers du monde en valeur absolue.
Un pays qui tue à balles réelles
La violence brésilienne est, avant tout, une violence par arme à feu. En 2023, 32 749 personnes sont mortes par balle, soit 71,6 % de l’ensemble des morts violentes, pour un taux de 15,2 pour 100 000 — à lui seul supérieur au taux d’homicide total de la plupart des pays européens. Au pic de 2017, ce sont près de 49 000 vies que les armes à feu avaient fauchées. La série policière confirme l’ordre de grandeur : 73,6 % des morts violentes intentionnelles de 2023 ont été commises par arme à feu.
Cette prééminence de l’arme à feu éclaire l’un des grands débats de la période : celui du désarmement. En 2003, le Brésil s’est doté d’un Statut du désarmement (loi 10 826), qui a restreint la vente et le port d’armes et relevé l’âge minimum de détention. La série montre une inflexion nette dans les années qui suivent, et une large part de la littérature criminologique y voit l’un des freins à la violence de la décennie 2000. La politique inverse menée à partir de 2019, sous la présidence de Jair Bolsonaro — assouplissement des règles, multiplication des « CAC » (collectionneurs, tireurs et chasseurs) autorisés à s’armer, forte hausse du nombre d’armes enregistrées auprès des particuliers — a nourri la crainte d’un retournement. Que la baisse des homicides se soit néanmoins poursuivie durant ces années constitue l’une des énigmes que l’article doit affronter : signe, peut-être, que la disponibilité des armes ne joue qu’en interaction avec d’autres facteurs, au premier rang desquels l’organisation du crime.
La comparaison avec les États-Unis est ici éclairante. Le Brésil possède un parc d’armes à feu bien moindre que celui de son voisin du Nord — de l’ordre du dixième — mais affiche un taux d’homicides par arme à feu environ cinq fois supérieur. Preuve que ce n’est pas seulement le nombre d’armes en circulation qui tue, mais l’usage qui en est fait, dans un contexte d’affrontements entre organisations criminelles armées et de faible dissuasion pénale. L’arme à feu est, au Brésil, l’instrument d’une violence de règlement de comptes et de contrôle territorial, non d’abord d’une violence domestique ou crapuleuse.
Une géographie en trompe-l’œil
La moyenne nationale, en refluant, dissimule un profond redéploiement territorial. La baisse brésilienne n’est pas homogène : elle est d’abord l’histoire d’un basculement de la carte de la violence, du Sud-Est riche vers le Nord-Est et l’Amazonie. Le cas de São Paulo est emblématique. Au début des années 2000, l’État le plus peuplé du pays affichait un taux d’homicide supérieur à 30 pour 100 000 ; il est tombé, en 2024, autour de 6,6 — une chute spectaculaire, comparable à celle de pays entiers, qui explique à elle seule une part importante du recul national. Le Sud-Est, longtemps épicentre des tueries, est devenu l’une des régions les plus sûres du pays.
Dans le même temps, la violence a migré. Le Nord-Est — États de Bahia, du Ceará, du Rio Grande do Norte — concentre désormais les taux les plus élevés, tandis que l’Amazonie légale devient un nouveau front, à mesure que les routes de la cocaïne remontent les fleuves vers les ports de l’Atlantique. Ce déplacement n’est pas seulement géographique : il épouse la carte de l’expansion des grandes factions criminelles hors de leurs bastions historiques. Là où la moyenne baisse, des territoires entiers s’embrasent — de sorte qu’un Brésilien de São Paulo et un Brésilien de Salvador ne vivent pas, statistiquement, dans le même pays.
Le visage de la victime : jeune, homme, noir
Derrière la moyenne nationale se cache une réalité beaucoup plus concentrée. La violence létale brésilienne ne frappe pas au hasard : elle vise, de façon écrasante, les jeunes hommes noirs des périphéries urbaines. En 2017, plus de 35 000 jeunes ont été tués, pour un taux de 69,9 pour 100 000 dans cette tranche d’âge ; parmi les 15-19 ans, plus de la moitié des décès étaient des homicides. Être jeune, au Brésil, c’est mourir assassiné plus souvent que de toute autre cause.
La ligne de fracture est aussi raciale, et elle se creuse. En 2024, 77 % des victimes d’homicide étaient noires — 32 820 personnes — pour un taux de 27,3 pour 100 000, contre 10,1 pour les non-Noirs : un risque presque trois fois supérieur. Surtout, la décrue n’a pas profité également à tous. Sur la décennie écoulée, les homicides de personnes non noires ont reculé de près de 39 %, ceux de personnes noires de seulement 22 %. Autrement dit, la baisse générale masque un écart qui s’aggrave : la violence se retire plus vite des populations blanches que des populations noires, laissant la surmortalité se concentrer davantage encore.
Les femmes, enfin, subissent une violence spécifique que la statistique a fini par nommer. En 2023, le pays a recensé 1 467 féminicides, dont près de 64 % de victimes noires. La création de cette catégorie pénale, en 2015, puis son suivi statistique, ont rendu visible une mortalité longtemps diluée dans la masse des homicides. On observe un mouvement de ciseaux révélateur : tandis que les homicides d’hommes reculaient avec la tendance générale, les féminicides, eux, ont eu tendance à résister, voire à progresser, signe qu’ils relèvent d’une logique en partie autonome, domestique et intime, moins sensible aux recompositions du crime organisé. Là aussi, la couleur de peau redouble le risque.
Ce que ces ventilations dessinent, en creux, c’est une géographie sociale précise : la violence létale brésilienne se love dans les périphéries urbaines, les favelas et les quartiers pauvres, là où l’État est le plus absent et le crime le mieux installé. Elle épargne largement les centres et les classes aisées. C’est pourquoi la « baisse » nationale peut coexister avec le sentiment, dans certains territoires, que rien n’a changé : la moyenne s’améliore parce que la violence se concentre, non parce qu’elle se dissout uniformément dans le corps social.
L’exception policière : la mort qui augmente
Un chiffre, dans ce paysage de reflux, va obstinément à contre-courant : celui des morts causées par la police. Alors que les homicides diminuent, la létalité policière, elle, explose. Les personnes tuées lors d’interventions des forces de l’ordre sont passées de 2 212 en 2013 à environ 6 393 en 2023 — une hausse de près de 189 % en dix ans, un quasi-triplement. En 2023, la police brésilienne tuait ainsi plus de 6 000 personnes par an, soit un rythme de dix-sept morts par jour.
Cette violence d’État a la même couleur que l’autre. En 2023, 82,7 % des personnes tuées par la police étaient noires ; le risque d’être tué par un policier y est près de quatre fois supérieur pour un Brésilien noir que pour un Brésilien blanc. La montée en puissance des opérations policières létales, encouragée par un discours politique de fermeté, constitue ainsi le point aveugle de la « bonne nouvelle » statistique : une partie de la société paie la baisse des homicides d’un durcissement de la répression, elle-même mortelle.
Rio de Janeiro en offre le visage le plus spectaculaire, avec ses opérations massives dans les favelas — celle de Jacarezinho, en mai 2021, fit vingt-huit morts en une seule journée, la plus meurtrière de l’histoire de la ville. Mais le phénomène déborde largement Rio : l’État de Bahia, dans le Nord-Est, est devenu ces dernières années le premier pourvoyeur de morts en intervention policière du pays. Ce que les chiffres nomment pudiquement « létalité policière » — héritière des anciens « autos de resistência », ces procès-verbaux qui présumaient la légitime défense de l’agent — dessine une seconde guerre, menée par l’État lui-même, dont les victimes se confondent, socialement et racialement, avec celles de la première.
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Pourquoi la violence a-t-elle reflué ?
Reste la question centrale : comment expliquer une baisse d’un tiers en sept ans ? Aucune cause unique ne suffit, et la prudence commande de présenter des hypothèses plutôt que des certitudes. Trois pistes se dégagent.
La première est le désarmement de longue durée : la restriction des armes engagée en 2003 aurait durablement pesé sur la disponibilité des pistolets et, partant, sur la létalité des conflits. La deuxième, la plus discutée, tient à la recomposition du crime organisé. L’hégémonie croissante du Primeiro Comando da Capital (PCC), né en 1993 dans les prisons de São Paulo et devenu une organisation quasi nationale, aurait pacifié certains territoires en imposant son ordre et en réduisant les affrontements — les « guerres » entre factions faisant place, par endroits, à des monopoles moins sanglants. Cette thèse, séduisante, reste toutefois difficile à chiffrer et ne vaut pas partout : là où le PCC affronte le Comando Vermelho carioca, la violence, au contraire, flambe.
On touche là à un paradoxe brésilien, où la prison joue un rôle central. C’est derrière les barreaux que sont nées les deux grandes factions — le Comando Vermelho à Rio dans les années 1970-1980, le PCC à São Paulo en 1993 — et c’est l’univers carcéral, surpeuplé et abandonné par l’État, qui leur a servi de matrice et de quartier général. La rupture, vers 2016, de l’alliance qui liait les deux organisations a déclenché une guerre nationale dont les massacres pénitentiaires de janvier 2017, dans le Nord et le Nord-Est, furent le prélude sanglant — quelques semaines avant le pic d’homicides de cette même année. La « pacification » attribuée au PCC et la flambée provoquée par ses guerres sont ainsi les deux faces d’un même processus : la baisse nationale doit autant à l’ordre criminel qu’à l’action de l’État.
Deux facteurs plus discrets complètent le tableau. La transition démographique, d’abord : le Brésil vieillit, et la part des jeunes hommes de 15 à 29 ans — la population la plus exposée, comme auteurs et comme victimes — recule, ce qui pèse mécaniquement à la baisse. Les politiques publiques locales, ensuite, à commencer par celle de São Paulo, dont le taux d’homicide est tombé en 2024 autour de 6,6 pour 100 000 — un niveau proche de celui des pays développés, qui tire à lui seul la moyenne nationale vers le bas. Aucune de ces causes ne suffit isolément ; c’est leur conjonction, variable selon les régions, qui produit la courbe d’ensemble.
L’impunité en toile de fond
Un dernier facteur, souvent négligé, sous-tend l’ensemble : l’impunité. Le Brésil élucide une faible minorité de ses homicides — les estimations des instituts spécialisés situent la part des affaires résolues et sanctionnées bien en deçà de la moitié, souvent autour de quelques homicides sur dix, avec de fortes variations régionales. Cette quasi-certitude de l’impunité fonctionne comme un carburant : elle abaisse le coût du meurtre, encourage la vengeance entre groupes rivaux et prive les familles de justice. Elle biaise aussi la statistique elle-même, puisque bon nombre de morts restent sans enquête aboutie — ce qui nous ramène, précisément, à la question de la fiabilité des chiffres.
La baisse est-elle vraiment une baisse ?
Il faut enfin, conformément à la règle posée en introduction de cette étude, retourner le chiffre pour en éprouver la solidité. Car une partie du reflux affiché pourrait n’être qu’un déplacement comptable. En 2024, tandis que les homicides diminuaient, les « morts violentes de cause indéterminée » — ces décès dont on ignore s’ils relèvent de l’homicide, du suicide ou de l’accident — ont bondi de près de 89 %, passant de 3 755 à 7 083. Or beaucoup de ces morts sont, selon toute vraisemblance, des homicides qui n’ont pas été qualifiés comme tels.
En réintégrant ces morts probables, l’IPEA estime le total réel de 2024 non pas à 42 590, mais aux alentours de 49 600 homicides. Sur la période 2012-2022, l’institut chiffre à plus de 51 000 les homicides « cachés » derrière des causes indéterminées. La conclusion n’est pas que la baisse est un mensonge — la tendance de fond, sur sept ans, est bien réelle — mais qu’elle est probablement plus modeste qu’annoncée, et qu’une part du recul récent tient à la dégradation de l’enregistrement plutôt qu’à la diminution des morts. Le Brésil tue moins qu’en 2017 ; il tue sans doute un peu plus qu’il ne le dit.
Au terme du parcours, le cas brésilien apparaît comme celui d’un pays qui, parti d’un sommet mondial, a réellement desserré l’étau — grâce à un cocktail de désarmement, de recomposition criminelle et de politiques locales — sans jamais cesser d’être l’un des plus meurtriers de la planète, ni de faire porter le poids de cette violence sur les mêmes épaules : celles des jeunes hommes noirs des périphéries, victimes des balles des gangs comme de celles de la police. La décrue est réelle, mais fragile, inégale, et pour partie masquée par les angles morts de la statistique. C’est une accalmie, non une paix.
Lire aussi : Le crime organisé colonise l’Amazonie : l’expansion d’un État parallèle
Lire aussi : Compter les morts. Éléments méthodologiques (article introductif de la série)
Sources
- Atlas da Violência 2026 (données 2024) — IPEA / FBSP.
- Atlas da Violência 2025 (données 2023) — Agência Brasil, mai 2025.
- Atlas da Violência 2019 (pic 2017 : 65 602 homicides) — IPEA.
- Anuário Brasileiro de Segurança Pública 2024 (18ᵉ éd.), Fórum Brasileiro de Segurança Pública — morts violentes intentionnelles, part des armes à feu, létalité policière, féminicides.
- FBSP, « As mortes decorrentes de intervenção policial no Brasil » (série 2013-2023) ; Agência Brasil, juillet 2024 (quasi-triplement de la létalité policière).
- IPEA / Atlas da Violência — homicides « cachés » et morts de cause indéterminée (plus de 51 000 homicides non enregistrés, 2012-2022 ; bond de 2024).
- Brasil de Fato, mai 2026 — homicides des personnes noires (77 % des victimes en 2024).
- FBSP, « Armas de fogo e homicídios no Brasil » (2022) — rôle des armes à feu.
- UNODC / Banque mondiale, indicateur VC.IHR.PSRC.P5 — série longue d’homicides intentionnels (1990-2018).









