<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Rio de Janeiro et Sao Paulo, deux symboles du Brésil

30 novembre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : La ville de Rio de Janeiro dominée par le Pain de sucre. Photo : David Mark/Pixabay
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Rio de Janeiro et Sao Paulo, deux symboles du Brésil

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Si Brasília, capitale du Brésil, ne resplendit pas dans le monde, il semble que Sao Paulo et Rio de Janeiro n’aient rien à envier aux plus grandes villes du globe. Administrées par le Royaume du Portugal au XVIe siècle, elles tendent aujourd’hui à se rassembler en une seule entité qui rivaliserait avec les villes les plus majestueuses au monde. Bien que l’esprit exotique brésilien semble les réunir, la « ville-monde » et la « cité merveilleuse » se sont développées très différemment.

Sao Paulo et Rio de Janeiro sont les deux plus grandes villes du Brésil qui tendent aujourd’hui à se rejoindre dans une gigantesque mégalopole de 42 millions d’habitants – mais la capitale est à Brasilia. Aux yeux du monde, elles symbolisent deux aspects de la grande puissance émergente qu’est le Brésil : Sao Paulo industrieuse et frénétique, Rio « relax » et voluptueuse, que tout opposerait, de la musique à la gastronomie (feijoada et caipirinha sur la mer, pizza, sushi et restaurants étoilés à l’intérieur) et au mode de vie. Et même deux états d’esprit, jusqu’à la caricature, celui des Cariocas (Rio) jouisseurs, bavards et paresseux, et celui des Paulistas sérieux, travailleurs et nationalistes. Et de plus rivales, en politique et en foot.

Sao Paulo est la 5e ou 6e ville du monde, la plus grande de l’hémisphère Sud. Elle a dépassé Rio depuis 1960 (12 millions d’habitants pour la ville et 21 pour la région métropolitaine, contre 6,5 et 12 à Rio en 2017). Voisines à l’échelle du pays (moins de 400 km), elles ont pourtant eu une histoire et un développement très différents.

La « Cité merveilleuse »

Avant même la fondation de la ville, le site de la baie de Rio a attiré les navigateurs (Magellan) et les colonisateurs (y compris, peu de temps, les Français). Il a fasciné les voyageurs, qu’ils viennent par la mer ou par les airs : une des plus grandes rades du monde (Rio est un port militaire), avec son étroit chenal dominé par le Pain de Sucre, ses îles fortifiées ou paradisiaques, sa succession de mornes couverts de végétation exotique, au pied desquels s’étalait et s’encastrait une ville de coupoles et de clochers. « Un paradis terrestre », « une rencontre sublime de l’homme et de la nature », où aujourd’hui la verdure tropicale est mitée par l’urbanisation des gratte-ciel, surmontée par la statue imposante et apaisante du Christ Rédempteur du Corcovado.

Rien de tel à Sao Paulo, à 60 km de la mer sur un plateau plus sain, entaillé par trois cours d’eau, où se sont implantées de petites colonies éparses peu à peu reliées en une grande agglomération autour d’un centre au départ modeste. Au début du xixe siècle, on la trouvait agréable et charmante. C’est aujourd’hui un étalement de gratte-ciel qu’aucun relief n’arrête.

Rio tient aussi sa célébrité de ses plages de sable blanc (Copacabana, Ipanema, Leblon), qui furent les premières du monde à offrir en pleine ville le spectacle de baigneurs et baigneuses peu vêtus. Et depuis les années 1940-1960, de la musique, de la danse (la samba et la bossa nova) et du carnaval (« le plus grand spectacle du monde »), moment de divertissement de masse, de décibels, de sensualité et d’éblouissement visuel multiracial. Une affaire financière aussi. Un musicien est devenu ministre de la Culture. Les écoles de samba (une centaine) ont été institutionnalisées. On a construit un lieu dédié au défilé de ces écoles de danse financées (le Sambodromo). Le site avec le Pain de Sucre, la musique et la danse font partie de l’identité de la ville.

Rio pourtant a ses revers. Dans le passé, les voyageurs s’offusquaient de la saleté et des pestilences dès qu’on entrait dans le port et dans la ville, des épidémies chroniques, puis des destructions du patrimoine colonial causées par le percement de voies larges ou de l’occupation anarchique des mornes par les favelas, plus récemment de la pollution de la baie. À l’inverse, Sao Paulo vante sa propreté, son dynamisme et son sérieux, son offre en musées d’art contemporain, en parcs et en architecture moderne, sa gastronomie et sa vie nocturne dans les clubs et les bars. Et le shopping chic : à Sao Paulo, on s’habille mieux (et plus) qu’à Rio.

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Deux destins croisés

Rio est une capitale déchue. Elle a été successivement celle de la colonie portugaise (après Salvador de Bahia) de 1763 à 1808, puis du royaume du Portugal et de son empire de 1808 à 1821 à la suite de l’occupation de Lisbonne par Napoléon Ier, et enfin celle du Brésil indépendant de 1822 à 1960. Il en reste encore quelques traces, dont le palais de Boa Vista (aujourd’hui musée d’histoire naturelle et d’ethnologie) et quelques maisons de nobles. Pendant la période où elle était une entité politique à part comme capitale de l’État fédéral (1834-1960), elle fut l’enjeu et le théâtre de nombreux mouvements politiques, coups d’État (la révolution de 1930 qui, en réaction à la prépondérance de Sao Paulo, instaura le régime « populiste » autoritaire de Getulio Vargas, centralisateur, hostile à Sao Paulo), des mutineries des trois armes (un mouvement de militaires républicains a abouti au renversement de l’empire en 1889, un autre à celui de la démocratie en 1964) où le fort de Copacabana a joué un rôle fréquent (la marine a bombardé la ville), des soulèvements (contre la vaccination en 1904) et des attentats. Les intérêts locaux se sont longtemps opposés à l’abolition de l’esclavage.

Dès 1891, la Constitution avait décidé le transfert de la capitale à l’intérieur du pays, afin d’équilibrer le développement des territoires. L’opération, réalisée en 1960, a fait couler « les larmes de Rio », et beaucoup dans la cité carioca attribuent à cette dégradation tous les maux actuels de la ville. Elle garde environ un tiers à la moitié des services fédéraux et des entreprises publiques. Mais il y a aujourd’hui un mouvement qui réclame le retour à Rio d’autres organes fédéraux de Brasilia, pour qu’il y ait vraiment deux capitales. Restent le tourisme (valeur sûre remontant aux années 1860) et les fêtes sportives (gloires passagères comme le Mondial du foot en 2014 ou les jeux Olympiques de 2016).

« La ville-monde »

Sao Paulo est plus ancienne que Rio. Sa fondation par les jésuites remonte à 1554 (celle de Rio à 1565). Elle a joué un rôle important dans l’histoire politique du pays, et fut en pointe dans le mouvement d’émancipation nationale. C’est à Ipiranga (maintenant inclus dans la ville) que dom Pedro, fils du roi de Portugal, a proclamé en 1822 l’indépendance du Brésil (il y a à cet endroit un monument à la patrie et un musée d’histoire au milieu d’un beau parc).

À l’origine dans l’orbite de Rio, la ville s’est émancipée (une tentative de « royaume de Sao Paulo » a échoué en 1640). Elle fut un foyer de libéralisme républicain et de fédéralisme face à la capitale. Sa faculté de Droit a fourni une bonne partie des hommes politiques du pays, et le tiers des présidents de la République (les trois quarts au début de la République). C’est à Sao Paulo aussi que le mouvement anti-Lula a émergé, mené actuellement par un jeune activiste libertarien d’origine japonaise. Ses élites ont l’orgueil des origines (« les familles de 400 ans »), de la puissance économique, de la science et du pouvoir. La ville se veut aussi une capitale intellectuelle, mais Rio est un centre de la presse et de la télévision (Globo et les telenovelas).

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Deux villes d’affaires

Rio s’est développée grâce au sucre et au café, à l’exportation de l’or et des pierres précieuses de l’intérieur et au trafic négrier. Sao Paulo a été aux xviie-xviiie siècles le foyer de la conquête territoriale de l’intérieur du Brésil, par des aventuriers (les bandeirantes) partis vers le nord, l’ouest et le sud à la chasse aux Indiens pour en faire des esclaves, à la découverte de l’or et des pierres précieuses (Minas Gerais), et à la recherche de nouvelles terres à mettre en valeur. Alors que l’abolition de la traite (1850) puis de l’esclavage (1888) ont porté un coup aux cultures de la canne à sucre et du café dans la région de Rio, elle a déclenché un vaste mouvement d’immigration d’Européens (principalement des Italiens) qui ont permis le boom du café à la fin du xixe et au début du xxe siècle, Santos étant alors le port de l’immigration de la main-d’œuvre et de l’exportation du café. Aujourd’hui, 60 % des Paulistas disent avoir une ascendance italienne. Le commerce a attiré des Allemands. De ce point de vue, Sao Paulo est plus proche de Buenos Aires que de Rio. Mais il y a aussi des quartiers à population d’origine arabe et japonaise. Depuis la fin de l’esclavage, et particulièrement à la fin du xxe siècle, l’immigration est surtout venue du Nordeste, à l’origine des favelas qui se sont multipliées.

Sao Paulo est la capitale économique du Brésil (10 % de son PIB) et la 6e ville mondiale pour les milliardaires. Elle est devenue le premier pôle industriel du Brésil, aujourd’hui largement tertiarisé, grâce aux revenus de la caféiculture, du commerce et des choix du président Kubitschek (qui a implanté l’automobile à San Bernardo do Campo, le fief de l’ancien président Lula). Mais Rio, qui n’est plus le premier port du pays, est le second pôle industriel. Les deux grandes entreprises à l’origine des scandales de corruption qui ont compromis la quasi-totalité de la classe politique du pays (le gouverneur de Rio et trois présidents) ont leur siège à Rio (Petrobras, dont la crise a mis l’État de Rio en faillite) et à Sao Paulo (Odebrecht).

Deux types de métissage

La composition sociale et ethnique des deux villes est différente, dans le cadre brésilien.

Il y avait à Rio vers 1850 deux tiers de Noirs et de mulâtres. Sao Paulo est à la fois la ville la plus « multiculturelle » et la plus européenne du Brésil (Italiens surtout, et Ibériques). La part des Indiens s’est diluée par le métissage et les esclaves africains n’ont jamais été nombreux. Il y a eu aussi un apport récent de Nordestinos. En 2010 la population est composée à 60 % de Blancs, de 30 % de métis, de 6 % de Noirs, de 2 % de Jaunes et de 0,12 % d’Indigènes. À Rio, 54 % de Blancs, 34 % de métis, 12,5 % de Noirs, 0,5 % de Jaunes et d’Indigènes.

Les favelas ne sont pas un phénomène transitoire. À Rio, elles remontent à 1897. Il y en a près de mille (1 500 à Sao Paulo), avec plus de 20 % de la population (11 % à Sao Paulo). L’une d’elles a 160 000 habitants. Leur prolifération aux xxe et xxie siècles est le résultat de l’« haussmannisation » de la ville à la fin du xixe siècle qui a chassé les populations pauvres du centre. Les miséreux se sont établis sur les versants des mornes aux marges de la ville riche où ils vont travailler en cas de nécessité. Ils y sont restés, par attachement à leur mode de vie autonome (ils refusent les logements sociaux des faubourgs éloignés). Au risque d’une solide réputation d’insécurité pour la ville.

L’exposition médiatique de Rio y est pour beaucoup. Le taux d’homicides est bien supérieur dans certaines villes du Nordeste. Mais la mise sous contrôle de certaines favelas par les narcotrafiquants depuis deux décennies a fait monter le niveau de violence. Il y a une guérilla chronique entre ces gangs munis d’armes de guerre, et entre eux et la police. Pour faire face, cette dernière s’est dotée de blindés. Des ONG et des journaux ont accusé les forces de l’ordre de corruption et de violations de droits de l’homme. De même en 2012, une opération de nettoyage de la police militaire dans une zone de trafic de drogue du centre de Sao Paulo appelée « Cracolandia » a suscité des critiques (un professeur d’urbanisme a parlé de « solution finale »). L’armée a été chargée de la sécurité au début de 2018 mais les homicides ont continué d’augmenter, ainsi que les vols et les cambriolages. Et les gangs de la drogue reviennent dans les favelas.

Un ministre vient de déclarer : « Notre système de sécurité est en faillite. » Maigre consolation pour Rio comme pour Sao Paulo : Brasilia, la capitale moderniste et rationaliste, a la deuxième plus grosse favela et un des plus forts taux de criminalité du pays.

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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