À la tête du parti Varanda VeZimbabwe, Brett Holley veut réformer un système politique à bout de souffle.
Mais son parcours soulève une question sensible : peut-on encore être pleinement zimbabwéen et blanc dans un pays marqué par l’héritage de la Rhodésie du Sud ?
Brett Holley, homme d’affaires et commentateur politique zimbabwéen, s’est fait remarquer depuis plusieurs années sur les réseaux sociaux par ses interventions politiques. Fin août 2026, il a franchi un nouveau pas en annonçant la création de Varanda VeZimbabwe (VVZ), un nouveau parti politique que l’on peut traduire du shona par « les serviteurs du Zimbabwe ».
Son discours est simple, presque désarmant : il affirme vouloir fédérer les Zimbabwéens, qu’ils vivent dans le pays ou au sein de la diaspora, tout en mettant en place un réseau capable d’agir au-delà des frontières. Son projet repose sur le principe d’un « leadership au service des autres » : une conception du pouvoir qui, selon lui, doit faire passer les intérêts et le bien-être des citoyens ordinaires avant ceux des élites politiques.
Eau potable, médicaments, routes, écoles, emploi : la nouvelle coqueluche de la politique zimbabwéenne entend mettre ces questions très concrètes au cœur de son projet. Il assure ne pas rechercher la richesse ou les privilèges du pouvoir et présente son engagement comme un combat destiné notamment à laisser un meilleur pays à son fils.
Mais son projet ne s’arrête pas là. Brett Holley envisage également la constitution d’un « gouvernement en exil », notamment depuis l’Afrique du Sud, afin de préparer une future transition politique. Il affirme que les élections seules ne suffiraient pas à provoquer un changement de régime et évoque une « révolution » qu’il définit comme une mobilisation populaire, et non comme une lutte armée.
Un programme ambitieux. Peut-être trop. Car Brett Holley possède une particularité que ses adversaires comme ses admirateurs auront bien du mal à évacuer : il est blanc.
Le fantôme de la Rhodésie du Sud
Bien avant de prendre le nom d’un célèbre royaume africain, le pays s’appelait la Rhodésie du Sud. Située dans l’Afrique australe, cette colonie britannique décide de prendre unilatéralement son indépendance de Londres en 1965. Le pays va être dirigé durant deux décennies par la minorité blanche, qui impose un régime de ségrégation raciale. Si la réussite économique du pays (non reconnu internationalement) est fulgurante, le gouvernement du Premier ministre Ian Smith (1919-2007) refuse la moindre concession à la majorité noire, soutenue en sous-main par l’Afrique du Sud et les colonies portugaises voisines.
Après une longue guerre de libération et la pression des Britanniques, le gouvernement sud-rhodésien finit par capituler et remettre les clefs du pays au ZANU-PF du « Comrade » Robert Mugabe. Non sans avoir tenté un coup d’État militaire qui échoue avant même d’avoir débuté. La question foncière ternit la réconciliation entre Blancs et Noirs dans un pays qui menace de sombrer dans la guerre civile. En 1987, le président Mugabe décide de mettre fin au collège électoral blanc qui siège au parlement. Les anciens « Rhodies » se font élire comme indépendants, rejoignent le ZANU-PF ou l’opposition.
Les réformes agraires des années 2000 provoquent l’expropriation de nombreux propriétaires agricoles blancs. Pour la dictature de Robert Mugabe, il s’agissait de corriger les injustices héritées de la colonisation. Durant cette période trouble, Ian Smith retrouve soudainement une certaine aura et devient le leader d’une opposition qui peine à se structurer. Ses passes d’armes avec Mugabe alimentent régulièrement les chroniques de la presse locale jusqu’à son décès.
C’est dans ce contexte historico-politique que la présence d’un personnage comme Brett Holley dans l’opposition zimbabwéenne prend une dimension particulière. Un Blanc peut-il se présenter comme le défenseur du peuple dans un pays où le souvenir du pouvoir rhodésien reste si fortement associé à la domination ?
La réponse de Holley consiste précisément à ne pas esquiver cette contradiction. Son pseudonyme lui-même — « Muvet », dérivé de muvheti, terme shona désignant un Blanc — semble transformer une identité potentiellement embarrassante en étendard politique.
Être blanc et être chez soi en Afrique
Il n’est d’ailleurs pas si rare, depuis les indépendances, de voir des Européens occuper des fonctions importantes au sein de certains États africains : ministres, conseillers auprès de dirigeants africains, conjoints de chefs d’État ou encore parlementaires. L’Afrique du Sud demeure sans doute le cas le plus emblématique de cette présence ancienne des populations européennes sur le continent.
Mais d’autres exemples existent : le Gabon a ainsi compté récemment un ministre et un maire blancs, tandis que la Zambie a vu, entre 2014 et 2015, un homme blanc accéder brièvement à la présidence par intérim.
Rhodésiens, Afrikaners, Namibiens d’ascendance allemande, Portugais d’Afrique australe, Britanniques du Kenya ou encore descendants d’Européens installés sur le continent depuis plusieurs décennies, voire plusieurs générations, à l’instar des Pieds-noirs d’Algérie française (et de leurs descendants) : ces populations forment une mosaïque de communautés qui se définissent, pour certaines, comme des « Blancs africains ». Une identité à la fois européenne par ses origines et africaine par l’histoire, la naissance ou l’ancrage familial. Une réalité toutefois contestée par certains courants indigénistes, qui tendent à réduire ces populations à leur seule ascendance européenne et à les assimiler indistinctement aux anciens colons et aux bénéficiaires de la domination coloniale.
Mais dans le cas du Zimbabwe, c’est là que commence le véritable débat.
La question n’est pas de savoir si les Blancs du Zimbabwe eux-mêmes ont souffert de la chute de la Rhodésie du Sud. Certains ont incontestablement perdu leurs terres, leurs entreprises ou leurs moyens d’existence lors des réformes agraires. La question est plutôt de savoir comment penser leur place dans une société où leurs ancêtres ont bénéficié d’un système politique et foncier profondément inégalitaire.
Deux visions s’affrontent, presque caricaturales : la première tend à considérer tout Blanc zimbabwéen comme l’héritier direct de la colonisation, condamné à porter indéfiniment la responsabilité des injustices commises sous la Rhodésie. La seconde propose le récit inverse : celui d’une communauté blanche présentée uniquement comme victime d’une révolution brutale, sans autre responsabilité que d’avoir été née du « mauvais côté » de l’histoire.
La réalité est évidemment plus complexe. Le Zimbabwe peut reconnaître les injustices de son passé sans pour autant considérer les descendants des populations européennes comme des étrangers perpétuels sur leur propre terre. De la même manière, reconnaître la pleine appartenance des Blancs au Zimbabwe ne revient pas à effacer les discriminations et les inégalités héritées de la période rhodésienne.
Pour affirmer son appartenance au pays, Brett Holley a notamment choisi la langue comme vecteur politique, pour en faire une force qui effacerait la couleur de sa peau. Ce choix n’est pas anodin. Dans un pays où la politique est régulièrement traversée par les clivages ethniques, linguistiques, régionaux et historiques, parler la langue de la majorité noire constitue une manière de dire : je ne suis pas un Blanc de passage ; je revendique mon appartenance au Zimbabwe.
Un mouvement politique encore fragile
Il serait toutefois prématuré de transformer Brett Holley en nouveau leader de l’opposition zimbabwéenne.
VVZ n’en est encore qu’à ses débuts. Le mouvement doit construire ses structures, établir son implantation et démontrer qu’il peut convertir une audience numérique en véritable force politique. Holley affirme vouloir s’appuyer largement sur la diaspora zimbabwéenne et évoque des structures dans plusieurs pays où vivent d’importantes communautés zimbabwéennes.
Son idée de gouvernement en exil questionne. Des critiques lui reprochent notamment de donner à une structure politique non reconnue une importance qu’elle ne possède pas encore dans les faits, ni une légitimité par les urnes. Pour l’instant, Holley dispose surtout d’une chose que beaucoup d’opposants zimbabwéens ont longtemps recherchée : une voix qui porte.
Il doit aussi faire face à la machine de guerre du ZANU-PF, qui n’a pas hésité à se débarrasser de Robert Mugabe — qualifié d’Hitler dans la presse britannique — lors d’un putsch en 2017. Son successeur Emmerson Mnangagwa (83 ans) s’est taillé une constitution sur mesure qui lui permet de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2030, soit deux ans de plus que la date prévue pour la prochaine élection présidentielle. Cet ancien vice-Premier ministre a d’ailleurs fait un geste envers les anciens Rhodésiens en leur restituant leurs terres ou en les indemnisant, et en intégrant des ministres blancs dans le gouvernement, siégeant au Parlement avec d’autres, dont certains sont nés sous la Rhodésie du Sud.
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