Castille-et-León : le bipartisme résiste encore

16 mars 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : (c) Conflits Les communautés en Espagne

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Castille-et-León : le bipartisme résiste encore

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  • Le 15 mars 2026, le PP remporte les élections régionales en Castille-et-León avec 35,47 % des voix, dans une communauté autonome durablement ancrée à droite malgré une forte participation.

  • La rupture entre PP et Vox en 2024, suivie d’une législature minoritaire agitée, n’a pas empêché l’extrême droite de s’imposer comme troisième force régionale incontournable à 18,92 %.

  • Le conflit iranien, facteur inattendu, a nationalisé la campagne et mis en lumière les fragilités économiques d’une région rurale confrontée au dépeuplement et à la flambée des prix de l’énergie.

Le 15 mars 2026, les électeurs de Castille-et-León étaient appelés aux urnes pour renouveler leur Parlement régional dans la communauté autonome la plus vaste d’Espagne (plus de 94 000 kilomètres carrés pour 2,4 millions d’habitants). Or, comme souvent outre-Pyrénées, ce scrutin dépassait largement les enjeux locaux. Dans une autonomie marquée par le dépeuplement, les évolutions économiques et la fragmentation politique, l’élection constituait en effet un véritable test pour les équilibres idéologiques du pays. Elle devait par la même occasion mesurer la capacité des partis traditionnels à s’adapter à un paysage politique en mutation où coexistent droites radicalisées, revendications territoriales et recomposition de la gauche.

Avec une participation en nette hausse (65,66 % contre 58,75 % en 2022), ce scrutin a confirmé l’importance stratégique de la Castille-et-León dans la politique espagnole actuelle. Il s’inscrit de plus dans un cycle électoral national marqué par la montée de la droite et par la recherche de nouveaux modèles de gouvernabilité.

L’héritage de 2022

Pour comprendre les enjeux du scrutin de 2026, il faut revenir aux élections anticipées de février 2022, organisées après la dissolution anticipée du Parlement de Valladolid par le président régional sortant, Alfonso Fernández Mañueco. L’objectif était alors de rompre l’alliance avec Ciudadanos, partenaire centriste et libéral jugé encombrant, et de renforcer la position du Parti populaire (PP).

Si la manœuvre a permis au PP de rester la première force politique régionale avec 31 sièges et 31,43 % des voix, elle a aussi produit une transformation majeure du panorama politique régional. Pour la première fois depuis la transition démocratique espagnole (1975-1982), l’extrême droite de Vox est effectivement entrée dans un exécutif régional. Ce parti a alors obtenu 13 sièges et 17,64 % des suffrages, soit une progression spectaculaire de douze élus par rapport à la législature précédente.

« Pour la première fois depuis la transition démocratique espagnole, l’extrême droite de Vox entrait dans un exécutif régional, offrant la vice-présidence à la tête de liste de la droite radicale. »

Le Parlement de Castille-et-León (alors composé de 81 députés, soit un de moins qu’aujourd’hui) s’est de même profondément fragmenté. Le PSOE, qui avait remporté l’élection de 2019, a subi un recul sévère : 28 sièges et 30,02 % des voix, soit une perte de sept sièges. Dans ce contexte, Alfonso Fernández Mañueco a formé un gouvernement avec Vox, offrant la vice-présidence à la tête de liste de la droite « radicale », Juan García-Gallardo. Cette alliance a par conséquent constitué un précédent majeur dans la politique de notre voisin ibérique en normalisant la participation de l’extrême droite au cabinet d’une communauté autonome.

Une législature agitée et un divorce politique

La législature 2022-2026 a été marquée par une relation tumultueuse entre les deux partenaires de coalition. Vox a effectivement cherché à imposer plusieurs de ses marqueurs idéologiques, en particulier concernant l’avortement et la mémoire de la dictature franquiste (1939-1975), provoquant régulièrement des tensions avec le PP, lequel était soucieux de conserver une image de gestion modérée.

Le point de rupture est survenu en juillet 2024, lorsque le président national de Vox, Santiago Abascal, a ordonné la sortie de son parti de tous les gouvernements régionaux partagés avec le Parti populaire. Le désaccord portait principalement sur la répartition des mineurs non accompagnés (MENA) entre les communautés autonomes, mesure acceptée par le PP au niveau national, mais rejetée par Vox.

« La Castille-et-León s’est retrouvée avec un gouvernement minoritaire du PP, contraint pendant près de deux ans à négocier chaque texte de loi avec l’opposition ou avec les partis régionalistes. »

Cette période a également été ponctuée par plusieurs crises sectorielles. L’été 2025 a été, à cet égard, particulièrement critique, puisque de vastes incendies ont ravagé les provinces de León et Zamora, alimentant de vives critiques sur la prévention et la gestion des catastrophes par le gouvernement de Valladolid.

Une campagne dominée par la question du renouveau

De façon générale, la campagne électorale de 2026 s’est structurée autour d’un affrontement entre continuité et renouvellement.

Le PP d’Alfonso Fernández Mañueco a défendu un message de stabilité sous le slogan « Aquí, certezas » (« Ici, des certitudes »). Dans un contexte international incertain, le parti cherchait de fait à valoriser l’expérience de son président et sa capacité de gestion.

Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), de son côté, a opéré un changement stratégique majeur. Après le retrait de son ancienne tête de liste, Luis Tudanca, la direction socialiste a investi Carlos Martínez, maire de Soria et figure emblématique de l’Espagne rurale. Son mot d’ordre, « Cambiemos el futuro » (« Changeons l’avenir »), visait à mobiliser un électorat rural longtemps favorable aux socialistes, mais progressivement gagné par l’abstention ou par la droite.

Vox, représenté par Carlos Pollán (président sortant du Parlement régional), a pour sa part adopté une stratégie de rupture avec le PP. C’est ainsi que la formation a dénoncé le « consensus bureaucratique » entre les deux grands membres du bipartisme espagnol sur des thèmes tels que l’immigration, la chasse, l’élevage ou encore la transition énergétique.

Un nouvel acteur est également apparu dans la campagne : le mouvement populiste Se Acabó la Fiesta (SALF) de l’activiste Alvise Pérez. Bien qu’il n’ait finalement obtenu aucun siège, il est parvenu à capter une partie du vote protestataire, contribuant à fragmenter davantage le bloc conservateur.

Les défis structurels de l’Espagne intérieure

En Espagne, la Castille-et-León reste une communauté autonome confrontée à des problèmes structurels qui dépassent amplement les rivalités partisanes.

Le premier d’entre eux est démographique. Depuis 1987, la région a perdu environ 250 000 habitants, conséquence d’un vieillissement accéléré et d’un exode rural persistant. Cette évolution entraîne la fermeture d’écoles, la disparition de services publics et une fragilisation du tissu productif local.

« Depuis 1987, la Castille-et-León a perdu environ 250 000 habitants, conséquence d’un vieillissement accéléré et d’un exode rural persistant qui fragilise l’ensemble du tissu productif local. »

La question économique est également centrale. L’économie régionale repose clairement sur l’agriculture, l’élevage et l’industrie automobile, notamment dans les provinces de Valladolid et Palencia. La hausse du prix de l’énergie et des intrants agricoles consécutive à la guerre en Iran a donc alimenté les inquiétudes du monde rural.

Enfin, la gestion environnementale s’impose comme un enjeu majeur. Les incendies de forêt, la gestion de l’eau et la modernisation des exploitations agricoles (notamment dans le domaine porcin) ont occupé une place de premier ordre dans le débat public.

Le conflit iranien, facteur inattendu

Un élément que nul n’avait prévu est venu nationaliser la campagne régionale : la crise internationale liée à la guerre en Iran.

Le gouvernement national dirigé par le socialiste Pedro Sánchez a adopté une position de refus de participation militaire, interdisant notamment l’utilisation des bases de Rota et Morón de la Frontera (Andalousie) par les avions américains. Cette position, résumée par le slogan « No a la guerra », a de fait suscité une vive polémique dans toute l’Espagne.

Dans la campagne castillane, les socialistes ont tenté d’exploiter électoralement une telle décision en la présentant comme une défense du droit international et de la souveraineté nationale… mais aussi du porte-monnaie des Castillans, très touché par la hausse des carburants. À l’inverse, le PP et Vox ont dénoncé un risque d’isolement diplomatique, évoquant notamment la possibilité de tensions commerciales avec les États-Unis d’Amérique susceptibles d’affecter les exportations agricoles de la communauté autonome.

Les résultats du scrutin : stabilité relative et fragmentation persistante

Les résultats quasi définitifs de l’élection en Castille-et-León confirment quoi qu’il en soit la domination du Parti populaire dans cette communauté autonome tout en révélant un paysage politique encore fragmenté, bien que marqué par la résistance du bipartisme.

D’une part, le Parti populaire arrive en tête avec 33 sièges et 35,47 % des voix, soit deux élus de plus qu’en 2022. La surprise relative de ces élections vient du PSOE, qui progresse également, atteignant 30 sièges et 30,74 %. Les sociaux-démocrates ont en effet bénéficié de l’effet de nouveauté incarné par Carlos Martínez, mais n’avancent qu’en phagocytant quasiment tout l’espace situé à leur gauche.

D’autre part, Vox obtient 14 sièges et 18,92 % des voix, consolidant sa position de troisième force politique malgré une légère déception au regard de ses attentes.

Les formations régionalistes conservent pour leur part une présence limitée. L’Union du Peuple léonais (UPL) maintient 3 sièges tandis que Pour Ávila garde son unique député. Le mouvement de défense du monde rural Soria ¡Ya!, qui avait créé la surprise en 2022 avec trois élus, chute à un seul siège.

Une communauté autonome structurellement orientée à droite

L’analyse des blocs idéologiques à l’issue du scrutin confirme dans tous les cas une orientation conservatrice durable de la communauté autonome. L’ensemble des forces de droite (PP, Vox et autres formations mineures) rassemble en effet 56,3 % des voix, contre 53,5 % quatre ans auparavant.

Quant au bloc de gauche, composé du PSOE et de ses alliés, il recule légèrement pour atteindre 33,6 % des suffrages, illustrant la difficulté persistante de cet espace à s’implanter durablement dans une communauté autonome vieillissante et majoritairement rurale.

« La progression des socialistes est en trompe-l’œil : elle ne permet pas à son camp idéologique de progresser et se fait au détriment de Podemos, qui disparaît du Parlement de Valladolid. »

En ce sens, la progression des socialistes est en trompe-l’œil, puisqu’elle ne permet pas à son camp idéologique de progresser et se fait au détriment de Podemos (qui disparaît du Parlement de Valladolid).

Des enseignements nationaux

Il faut rappeler que les élections en Castille-et-León s’inscrivent dans une dynamique nationale plus large. Dans plusieurs communautés autonomes espagnoles, la droite progresse effectivement tandis que la gauche cherche de nouveaux modèles d’implantation.

En Estrémadure, le PP a ainsi remporté en décembre 2025 une victoire historique. En Aragon, début 2026, les conservateurs ont également consolidé leur pouvoir. Les résultats castillans constituent donc un indicateur précieux à quelques mois des élections régionales andalouses, théoriquement prévues en juin 2026.

Pour le PSOE, la performance de Carlos Martínez offre une perspective contrastée. Elle montre certes qu’un discours centré sur la proximité territoriale et la défense des intérêts locaux peut permettre à la gauche de reconquérir une partie de l’électorat rural. Toutefois, cette avancée reste stérile car elle ne lui permet pas de reconquérir le pouvoir et se produit surtout en raison de l’effondrement de la gauche « radicale », partenaire des socialistes au niveau national.

Vox, enfin, s’ancre durablement à Valladolid, mais va devoir apprendre à modérer des attentes électorales parfois irréalistes.

Une gouvernabilité toujours incertaine

Malgré sa victoire relative, le Parti populaire reste loin de la majorité absolue. De fait, avec 33 sièges, Alfonso Fernández Mañueco doit à nouveau négocier pour gouverner. Or, cette négociation ne pourra guère se faire qu’avec Vox, partenaire une fois encore incontournable.

La Castille-et-León entre ainsi dans une nouvelle phase d’incertitude institutionnelle. Dans une communauté autonome confrontée à des défis démographiques, économiques et environnementaux pressants, la stabilité politique sera essentielle pour répondre aux demandes d’une population qui réclame dorénavant des résultats tangibles.

Dans tous les cas, plus qu’un simple scrutin régional, l’élection du 15 mars 2026 confirme que l’Espagne intérieure est devenue un terrain décisif pour l’avenir politique du pays.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).