<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Claude Lévi-Strauss, Race et histoire

29 novembre 2020

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Photo : Claude Levi-Strauss, anthropologue et academicien français (c) Sipa 00359535_000002

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Claude Lévi-Strauss, Race et histoire

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Les classiques ne se démodent pas. Ils conjurent l’usure du temps avec une insolence redoutable. On craint leurs leçons, lancées à travers les âges et en dépit du progrès historique auquel nous voulons croire. Voilà pourquoi, sans doute, on s’en méfie. Passant commande à Claude Lévi-Strauss d’une contribution contre le racisme en 1952, l’Unesco, à peine créée, ne s’attendait sans doute pas à provoquer d’événement intellectuel majeur. Pourtant, sous le titre Race et histoire, notre philosophe-ethnologue, passé par le Brésil puis les États-Unis, nommé à l’École pratique des hautes études et alors à peine connu du grand public, proposait davantage qu’un essai : une réflexion profonde et singulière sur la diversité des cultures. À peine remis de la vague violente et superficielle d’antiracisme, relayée avec complaisance par nos médias, peut-être devrions-nous prendre le temps de savourer l’actualité de cette brillante dissertation.

Critique de l’universalisme

Sans crainte d’altérer les fondements que nous nous sommes choisis au XVIIIe siècle, Lévi-Strauss nous propose d’abord une critique impertinente de l’universalisme. Déformation de l’universel, nos droits de l’homme, hérités des Lumières, désignent l’extension au reste de l’humanité d’un système de valeurs morales que nous avons fixé il y a seulement deux siècles. Ce qui pose deux problèmes majeurs : son abstraction, qui confine à l’idéalisme, au mépris du caractère concret de la vie ; sa prétention à l’uniformité, susceptible d’écraser dans un moule commun la riche diversité des sociétés humaines. « Les grandes déclarations des droits de l’homme ont, elles aussi, cette force et cette faiblesse d’énoncer un idéal trop souvent oublieux du fait que l’homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles[1]. » Nous le savons bien aujourd’hui, quoique nous fassions mine de l’oublier, cet universalisme fournit un solide alibi moral à l’uniformisation du monde et dont nos grandes institutions internationales sont les garantes. L’Unesco aurait-elle oublié la leçon du professeur Lévi-Strauss ?

A lire aussi : Lire les classiques. La guerre du Péloponnèse, Thucydide

Critique du progressisme

Poussant ses coups de boutoir contre la hiérarchie des races et des cultures, qui venait de conduire le monde à la catastrophe, Lévi-Strauss interroge aussi notre conception du progrès, devenue, sous sa forme idéologique, le progressisme. « L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise ; elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu’il les jette, les voit s’éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l’on gagne sur un, on est toujours exposé à le perdre sur l’autre[2]. » Le progrès, s’il existe, déborde toujours nos attentes, procède par sauts et par bonds et s’accompagne de pertes et d’échecs. Quels appauvrissements spirituels, politiques, sociaux, écologiques devons-nous aujourd’hui à notre confiance aveugle dans le progrès technologique ?

Une leçon d’humilité

Lévi-Strauss nous propose enfin une leçon d’humilité. L’ethnocentrisme est certes commun à tous les peuples, mais puisque le modèle occidental s’est imposé, il mérite examen. « La civilisation occidentale s’est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à la disposition de l’homme de moyens mécaniques de plus en plus puissants. Si l’on adopte ce critère, on fera de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant l’expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. […] Si le critère retenu avait été le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Eskimos d’une part, les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme[3]. » Face aux mouvements décoloniaux en cours, revenir aux réflexions de Levi-Strauss est un exercice salutaire.

[1] Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Denoël, 1987, p 23.

[2] Ibid., p. 38.

[3] Ibid., p 47.

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À propos de l’auteur
Ambroise Tournyol du Clos

Ambroise Tournyol du Clos

Agrégé d’histoire, Ambroise Tournyol du Clos est professeur au lycée Claude Lebois de Saint-Chamond.

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